Elections générales - Chap. 9

luinel

Chapitre IX

Jean-Marie Abelouf avait coutume de dire qu’on ne sait jamais à l’avance où peut vous emmener un mot. Par exemple le mot « Mystère ».

Il le tournait et retournait dans sa tête en cet été tranquille. Paris était déserté et le pays s’était calmé après les mois survoltés qui venaient de s’écouler. Le Parlement et le gouvernement étaient en vacances comme une majorité de Français. Jm’A, lui, ne partait pas. Depuis des années il passait juillet et août à Paris. Certains disaient qu’il consacrait alors son temps à la rédaction d’un roman, l’œuvre de sa vie, une nouvelle Recherche post-proustienne. Des éditeurs qui avaient entendu passer la rumeur lui avaient déjà fait des avances. Lui ne le niait pas mais ne le confirmait pas. Il laissait dire. En ces mois estivaux, sa plus grande préoccupation était de profiter du temps. Profiter du temps : c’était dans sa nature, dans sa culture. Réfléchir, parler, rencontrer des amis, ou même ne rien faire, laisser la pensée vagabonder paresseusement assis des heures à la terrasse d’un café, tel était son plaisir. Sa femme était morte quelques années auparavant, il vivait avec sa vieille maîtresse. Elle aurait bien voulu se faire épouser mais il éludait toujours. De même, les matinées et les soirées lui étaient consacrées mais les après-midis Jm’A les vivait seul comme un jeune homme indépendant – ou comme un veuf.

« Mystère ». Il retournait le mot dans sa tête. Il traversait ce jour-là la place Saint-Sulpice d’un pas tranquille. Traîner à Saint-Germain-des-Prés continuait d’être son pécher-mignon. Il se remémorait les différents épisodes de l’affaire que la Nouvelle avait suscités. Il avait bien aimé ce printemps éclatant qui avait donné le spectacle d’un vrai feu d’artifice. Il aimait y repenser pour le plaisir comme on se souvient d’un belle rencontre, du bouquet délicieux d’un grand vin ou d’une bonne lecture. C’était un souvenir qui formait un tout à soi seul. Pas de suite, pas de conséquence, seulement la sensation répétée du moment vécu. Il aimait laisser ce moment réinvestir son esprit. Comme une histoire qu’on se raconte quand on est enfant et qu’on se répète inlassablement.

Il se revoyait dans la tourmente de ces semaines qui avaient suivi la sortie du numéro. Il se remémorait les mises en cause dont ils avaient fait l’objet, le coup de fil de tel journaliste, le contact qu’avait essayé de nouer discrètement le député de son arrondissement, probablement envoyé en émissaire par de plus hauts responsables. Ambiance de complot, de guerre secrète. A la fois ridicule et excitante. Il en savourait encore le goût. Il était fier au fond de lui-même d’avoir su préserver à tout prix la dimension littéraire de cette histoire. Ca avait été une nécessité ; à la fois pour se protéger, pour le plaisir de naviguer à contre-courant et par conviction profonde, par foi dans la puissance du verbe.

En réfléchissant ainsi, il se dit qu’il y aurait peut-être quelques retouches à faire. Il passait devant la fontaine de la place. La fontaine était active et un souffle de vent projetait quelques embruns au-delà du bassin. Il en reçu sur le visage. Ils étaient frais, agréables à sentir. Mais Jm’A se dit : ne pas se laisser distraire. Le mot « retouches » avait fait mouche. Comme lorsqu’on est plongé en plein rêve dans une ambiance agréable et qu’un mouvement extérieur menace de vous éveiller ; on a alors ce réflexe de vouloir rester là où l’on est, de prolonger le rêve et de ne pas se laisser importuner par le monde réel.

Il traitait parfois la réalité comme on considère la matière littéraire. Cet ensemble d’éléments, de circonstances, de personnages, d’événements qui constituaient la vie étaient souvent les mêmes que ceux qui constituaient le terreau romanesque. Dès lors il arrivait à Jm’A de se mettre en position de regarder le monde comme on regarde un roman : avec un œil critique. « Moi, j’aurais fait ainsi, moi je n’aurais pas procédé de la sorte… », se disait-il… Cette attitude mentale, peut-être un peu louche aux yeux d’un psychiatre, n’avait pourtant rien d’inquiétant. Elle n’était qu’une propension à la rêverie qui n’avait aucune conséquence néfaste dans l’existence de Jean-Marie Abelouf.

Dans cette affaire de la nouvelle « Mystère », il se laissait aller à réfléchir à la mise en scène générale. C’est vrai que la réalité dépassait une fois de plus la fiction, mais pour qu’elle soit encore plus réussie, il y aurait eu quelques retouches à faire à cette histoire. Il en était persuadé. Dans le déroulement des faits. Sur l’agencement des épisodes. Fallait-il, par exemple, partir dans autant de directions à la fois ? Comment aurais-je procéder si j’avais tout manigancé, se disait-il.

Sur les personnages aussi il y avait à redire.  Il faudrait peut-être… Le vieil homme reprenait mentalement les éléments de l’affaire. Un grand désordre s’établissait dans sa tête, un bouillonnement. Des fractions d’épisodes, des silhouettes, subitement un gros plan, un nom, un mot, la chronique entendue en février sur Europe 1. Europe 1 ou RTL ? La question se posa fugitivement avant d’être évacuée sans réponse pour laisser place à un article du Monde qui avait fait écho au propos du chroniqueur.

Il faudrait y réfléchir avec plus de méthode, se dit Jean-Marie Abelouf. Il savait bien que parfois il manquait de rigueur et de formalisme. Sa vie durant il en avait été ainsi. Il avait des idées, des intuitions, il savait réfléchir en dehors des cadres, c’était une force. Mais il manquait de méthode. D’ailleurs, en partie à cause de lui, pour la part qui lui revenait réellement,  cette histoire avait été un peu brouillonne. Un peu décousue.

Il avait remonté la rue Bonaparte en direction du Luxembourg. Il arrivait au jardin  par le coin où se trouvent habituellement les joueurs d’échecs. On les voyait en général assis sur des chaises de jardin de part et d’autre d’une table pliante sur laquelle était posé l’échiquier, pièces dressées, jeu en cours. Un chronomètre comptait le tour de chaque joueur. C’était silencieux et méditatif.

Aujourd’hui, personne. Mois d’août exige. Mais à voir cet emplacement vide, Jm’A imagina une idée folle : rassembler tous les personnages et les retrouver ici pour discuter. Faire le point. Ce serait drôle, non ? A deux pas du Sénat, la soi-disant sage Assemblée de la République, l’absurdité ne manquerait pas de sel.

Il y aurait tout le monde : Jean-Pierre Leaubrac et sa femme, Evelyne Coignard, Nora la fiancée du paparazzi (absent lui, pour cause de décès) ; Luc-Henri Duval l’avocat, Annabelle Marchand son assistante. Et lui-même bien sûr avec son complice Armand Guillaudat. Il ne fallait pas non plus oublier Luinel, le mystérieux auteur de la nouvelle Mystère...

Ils se verraient tous. Dans ce coin du Luxembourg, il existait un petit auvent qui permettait de s’abriter du soleil quand il dardait trop fort ses rayons. Ils s’y réfugieraient peut-être. Et voilà tout pourrait se dire. Franchement.

Celle qui le tracassait le plus c’était la petite Annabelle.

Les autres - se disait-il - on avait voulu en faire des silhouettes. Avec juste ce qu’il faut d’épaisseur humaine pour qu’ils soient crédibles. Pour qu’ils accrochent un minimum l’intérêt. Mais on n’avait pas prétendu en faire des personnages au sens où un écrivain crée des personnages de roman. Ce n’étaient ni Mme Bovary, ni Aurélien ; ni même les personnages fantasques de Paul Auster. Bref les Leaubrac, les Duval n’étaient là que comme prétexte. Support au déroulement de l’histoire. Lui-même d’ailleurs si on ne lui avait pas offert cette promenade au Luxembourg et cette déambulation particulière qui en résultait, il n’aurait pas eu grande consistance. Directeur de la Revue, et puis après ? Espiègle aurait été le seul qualificatif qu’on aurait pu retenir à son égard. Un peu court pour définir un bonhomme. Mais là n’était pas la question. La brièveté des descriptions était parfois la loi du genre. Tout cela était admis.

Quand on lit une histoire il faut admettre des éléments de base. Il y a des conventions à accepter. Le travail de celui qui écrit est de les faire passer, celui du lecteur est de les recevoir. On arrive ainsi à accepter des éléments totalement invraisemblables. Comme au théâtre, on sait que c’est faux, rien n’est fait pour le cacher, mais on y croit quand même. Magie de la scène, magie du texte. Quand le dosage est subtilement fait et que les deux parties – l’auteur et le lecteur ou les acteurs et les spectateurs selon le cas -  sont de bonne volonté, ça peut marcher. Cela Jean-Marie Abelouf le savait depuis des lustres. Il n’était pas un homme de textes pour rien.

Jean-Marie avait changé de dimension spatio-temporelle. Il voyait la vie, le passé récent comme le scénario d’un roman. Ce n’était d’ailleurs pas la première fois. C’est ce qui guette tout homme de lettres.

Dans tout cela ce qui le chagrinait le plus c’était le personnage de la petite Annabelle Marchand. D’ailleurs il n’avait jamais été dit dans la version initiale qu’Annabelle s’appelait Marchand. D’où venait donc subitement ce patronyme ? Belle omission, oui.

Annabelle Marchand ne lui semblait pas suffisamment crédible. Il aurait aimé l’avoir devant lui, là près de l’Orangerie du Luxembourg, dans cet espace réservé habituellement aux joueurs d’échecs, pour comprendre à quoi elle correspondait réellement. Une délurée, une arriviste, une débrouillarde ? Une fausse sportive, une vraie juriste ? Il y avait de tous ces ingrédients chez elle et du coup on ne la situait guère. Ce n’est pas parce qu’on la disait jolie fille qu’il fallait croire que son sort était réglé. C’était trop court et le personnage semblait artificiel.

Un exemple ?

La voilà qui débarquait sans crier gare dans une maison du Cantal, qui se faisait héberger et qui à peine arrivée et ayant tout juste bu un verre d’eau, la voilà qui déballait son affaire et interrogeait son hôte comme un enquêteur un suspect. Invraisemblable. On sait bien que dans la campagne française, ça ne peut pas se passer de la sorte. On ne frappe pas ainsi à la porte des demeures, on n’interpelle pas ainsi les gens qu’on en connait pas. Les conversations ne s’engagent pas facilement. Il faut une progressivité. Cela manquait terriblement dans ce qui était exposé. Si la jeune fille avait été devant lui, Abelouf lui aurait posé clairement la question :

-        Vraiment tu as frappé à la porte, on t’a ouvert, proposé un verre d’eau et cinq minutes après tu demandais à Christophe Martin pourquoi il avait écrit le texte signé Luinel ? Vraiment ?

-        Oui, aurait-elle peut-être répondu. Ca vous semble étrange ?

-        Ca me semble plus qu’étrange. Ca me paraît improbable.

-        Mais il faut vous souvenir que l’orage était sur le point d’éclater. Et surtout que j’étais dans un état d’esprit offensif, conquérant. Cela a été dit.

-        Hum, mouais…

-        Et puis je m’étais informée à l’office du tourisme quelques heures auparavant. Je savais qu’il s’agissait d’anciens parisiens, pas de gens du crû. Je savais que…

Jm’A n’était pas convaincu. Peut-être parce qu’il s’agissait d’une femme, d’une jeune femme. Il savait que les personnages de jeune femme étaient les plus redoutables. Trop d’a priori à leur propos. Fantasme facile, soupçon inévitable…

Non, il fallait reprendre.

Jean-Marie Abelouf s’était assis sur un des sièges en fer. Il avait connu l’époque lointaine où ces sièges étaient payants. C’était le Luxembourg de son adolescence. Une petite bonne femme passait et repassait aux quatre coins du jardin pour encaisser les quelques centimes demandés. Elle donnait un ticket en retour. Le jeu était de s’asseoir entre deux de ses passages pour ne pas payer… Autres temps. Un moufflet de trois ou quatre ans qui jouait avec une balle vint récupérer la sphère de plastique qui avait roulé jusqu’aux jambes de Jean-Marie. L’enfant était d’une bonne nature, pas farouche du tout. Il sourit au vieil homme. Le vieil homme en retour sourit à l’enfant. Et Jean-Marie eut quelques instants la vision inversée de la scène : il était le mômet avec son ballon et l’enfant vieilli était un homme fatigué, assis quelques instants sur le siège avant de reprendre sa promenade.

L’idée lui plut. Il avait parfois de drôles de pensées. Cette idée, il la transposa dans l’univers qui était l’objet de sa réflexion. Il fallait inverser les personnages. Mettre Annabelle Marchand à la place d’Evelyne Coignard. Evelyne à la place de Nora. Nora comme stagiaire chez Luc-Henri Duval. Un tourniquet. Ce serait drôle. Qu’est-ce que ça donnerait ?

Annabelle serait la maîtresse de Leaubrac. Pas une ancienne maîtresse du temps des études, pas une résurgence du passé. Mais une jeune fille encore presqu’étudiante au charme de laquelle aurait succombé l’homme politique. Une assistante parlementaire ? Non trop classique. Plutôt la copine d’une des filles Leaubrac. 18 ans, tout juste. Pas de détournement de mineur dans cette relation décalée mais presque. D’ailleurs une question se poserait : Leaubrac n’aurait-il pas connu Annabelle depuis déjà quelques mois, quand précisément elle n’avait pas encore 18 ans. Ce serait par là, par cette question insidieuse et malveillante que le scandale arriverait. Dans le contexte d’alors un tel soupçon vous foudroyait son homme. On ferait des rapprochements peu flatteurs avec un pays voisin et son dirigeant.

Cette pensée fit sourire Jean-Marie Abelouf. La recette pourrait être exportée. Inverser les rôles. Mettre Hermione à la place d’Andromaque dans la pièce de Racine, Cyrano à la place de Christian dans la pièce de Rostand,  Madame Verdurin à la place de la Duchesse de Guermantes dans la Recherche du temps perdu, Léporello à la place de Don Juan dans l’opéra de Mozart... Mais au fond n’était-ce pas ce que les auteurs eux-mêmes avaient fait. N’était-ce pas l’enjeu même de ces œuvres ? Intervertir les rôles. Quelle comédie !

Tutto nel mondo è burla ! déclare Falstaff dans l’opéra de Verdi. Tout dans le monde n’est qu’une blague.  Jean-Marie Abelouf adorait cette phrase. Mais cette insouciance, ce sens de la dérision, n’était-ce pas ce qu’on lui reprochait le plus ? Il avait de tout temps été considéré comme un blagueur, un individu qui ne croit en rien, qui s’amuse de tout ; qui n’a aucun sens des réalités. Les gens sérieux disaient de lui : c’est son côté oriental, il aime la palabre mais ne sait rien faire de concret. D’autres qui récusaient ces clichés, en sortaient un autre : c’est un littéraire. Il n’a pas les pieds sur terre. La plupart s’étaient accordés à dire, quand il était jeune, qu’il ne réussirait à rien dans la vie. La preuve, c’était un être joyeux. Etre heureux, gagner pied à pied, sous après sous son bien être matériel, son bonheur d’ici bas, cela convient à l’avis de beaucoup. Mais être joyeux, cela paraît louche. La joie n’est pas un état raisonnable. La joie c’est pour les mystiques ou les fadas.

Abelouf avait parfois tenté de corriger ce travers. Il avait voulu canaliser sa joie de vivre, la brider quelque peu. Ainsi jadis il s’était lancé dans la rédaction d’une thèse. Lourd travail qu’une thèse. Il faut bachoter, s’y plonger tout entier pendant des mois, des années ; ne penser à rien d’autre. Eteindre en soi tout ce qui ne s’y rapporte pas. Le contraire même de ce qu’Abelouf aimait être. Le thème en avait été : « de l’art du conte, dans l’œuvre d’Emile Zola ». Il s’était appliqué, forcé à travailler selon un plan d’études avalisé par son directeur  de thèse, il avait tenu les échéances. Il avait brillamment soutenu son travail devant un jury. Il avait été admis au grade de docteur. Objectif tenu, démonstration faite. Mais on n’avait retenu de l’ensemble que la facétie inscrite en filigrane dans le sujet choisi : démontrer qu’un maître du naturalisme rejoignait la tradition des conteurs d’histoires merveilleuses.

Il n’avait plus après cet épisode cherché à contrecarrer sa nature.

Vivre avec sa maîtresse quand son épouse n’était plus, mais avoir des après-midis de veuf dans le quartier de Saint-Germain ; rester à Paris quand tout le monde en partait ; ne jamais aller voter alors qu’on se sentait le cœur à gauche ; publier une nouvelle qui révolutionnait le pays, se prendre pour le concepteur d’une histoire qui survient dans la vie réelle et la traiter comme un texte romanesque. Prétendre même intervertir les personnages !

Une nouvelle idée émergea alors dans sa tête.

Ce vieux bonhomme était incorrigible. Ca commençait par une petite musique. C’était plaisant. Il sentait que l’idée pouvait se développer, s’épanouir. Oui, elle lui plaisait bien, elle lui plaisait fort. Il allait y réfléchir. Il se leva de son siège. L’enfant au ballon indiscipliné le regarda et gentiment lui dit : « r’voir grand-père !». La mère gênée voulut s’excuser. Mais Abelouf était tout à son idée.

Une nouvelle fois, il allait passer à l’acte.

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