Elections générales - Chap. II

luinel

Chapitre II

Qui était donc la personne qui avait écrit cette histoire vénitienne ? Ce texte sur Jean-Marie Leaubrac était signé « Luinel ». C’est sous ce nom qu’il arriva à la Revue. Mais « Luinel » d’évidence était un pseudonyme. Pas de prénom, pas de coordonnées, pas de lettre d’accompagnement : tous les ingrédients d’un mystère.

C’est le Comité de Rédaction de la Revue qui fut le premier à se poser la question. Mélange d’agacement et de curiosité, voilà ce que suscite toujours l’usage d’un pseudonyme. C’est ce que ressentit chacun des douze membres du Comité ainsi que son président. Et plus particulièrement c’est ce que ressentit Armand Guillaudat, auquel revenait la tâche de lire le texte et d’en établir un compte-rendu pour ses collègues. Pourquoi donc certains éprouvent-ils le besoin de se cacher derrière un masque et d’ainsi compliquer les choses ? Enfantillage, la plupart du temps. La littérature n’a pas vraiment besoin de ces simagrées et pourtant l’histoire littéraire en est pleine. Chez Armand Guillaudat, la curiosité pourtant l’emporta rapidement sur l’agacement. Car le texte pas très bien rédigé, avait cependant une bonne tenue narrative. Le lecteur était mis en haleine et finissait sa lecture sur un devoir d’imagination.

Armand Guillaudat cherchait des indices pour détecter non pas l’identité de l’auteur, mais du moins la catégorie à laquelle on pouvait le rattacher. Cent hypothèses surgissaient. Un auteur connu ? Peu vraisemblable. L’écriture ne révélait pas  un professionnel du travail littéraire et n’évoquait aucune plume spécifique. Alors, était-ce une personne jouissant d’une bonne notoriété dans son milieu et qui tenait à se protéger ? Un personnage peu habitué à la scène littéraire et qui avançait avec circonspection ? N’était-ce pas tout simplement un plaisantin ?

En tout état de cause, Armand Guillaudat, vieux professeur de lettres à la retraite, recommanda à ses collègues de publier le texte. Ce vieux monsieur était en matière littéraire, un audacieux. L’affaire fut débattue au sein du Comité. Trois pour, cinq contre, des indécis. Il fallut discuter. Convaincre. Guillaudat ne lâchait pas le morceau. « Ce texte parle de l’imaginaire ; c’est bien le registre de notre Revue, non ? » Il fut soutenu par Jean-Marie Abelouf le directeur de la revue et à ce titre président du Comité de lecture. Celui-ci affichait le sourire ironique qu’il affectionnait souvent. Quelques ridules au coin des paupières, la prunelle noire pétillante et l’idée de faire un bon coup se lisait sur son visage comme sur celui d’un jeune potache. « Jm’A » comme on l’appelait, avait ressenti le même frisson d’agacement et de curiosité que les autres. Mais il partageait l’intuition de Guillaudat. Il fit basculer la décision dans le sens voulu par le rapporteur. Le texte fut publié.

En publiant cette nouvelle, ils avaient bien conscience d’une chose – et c’est peut-être ce qui avait suscité le sourire ironique chez Jm’A. Ils transmettaient à d’autres la réaction d’agacement et de curiosité qui avait été la leur. Relai donné pas seulement aux abonnés de la Revue, pas seulement aux cercles de leurs lecteurs classiques ou occasionnels ; mais aussi à d’autres personnes ordinairement peu intéressés par leur travail éditorial : les hommes de pouvoir. Ce serait une petite revanche des gens de plume, ces doux rêveurs, sur les éminences républicaines, .

L’affaire enfla petit à petit. Le numéro de la Revue sortit le 15 janvier selon le calendrier habituel des publications trimestrielles. Le service de presse, c’est-à-dire les exemplaires adressés gratuitement à des journaux, fut effectué sans modification par rapport aux pratiques ordinaires : trois jours avant l’envoi aux abonnés. A partir de là, le bouche à oreille fit son œuvre.

C’est sur le blog de la revue qu’apparurent les premiers échos. Dès le 20 janvier un commentaire posait la question : « Qui est Luinel ? ». La rédaction ne voulut pas répondre immédiatement. Pas plus d’ailleurs qu’aux pisse-vinaigre qui se choquaient que pour la première fois on publiât un texte faussement signé. « …Ce n’est pas dans la tradition de cette revue à laquelle je suis abonné depuis si longtemps… »

Une jeune femme signant du seul prénom d’Annabelle fit ce commentaire étonnant : « Cette nouvelle m’a amusée. Mais je vous le dis, elle ira loin. Je ne suis pas pythie, je ne suis pas Madame Irma, mais je sais réfléchir. Il est probable que nous en reparlerons. » Nous ? qui était ce Nous ? Renvoyait-il à la masse des gens qui constituent de manière indistincte l’opinion ? Ou était-ce un Nous plus individualisé, un Nous réunissant en un sujet pluriel la signataire du commentaire et la rédaction de la Revue ?

Mais d’autres blogueurs intervinrent ensuite, répondant souvent sur le style petit malin à la question initiale : « Qui est Luinel ? C’est l’auteur de la nouvelle Mystère, c’te blague ! Faut pas chercher midi à 14 heures.» « Qui est Luinel, ben c’est moi, mais j’voulais pas l’dire. » « Qui est Luinel ? C’est çui qui l’dit qui l’est ! Donc Luinel , c’est toi ! » Puis trois jours plus tard, ce commentaire apparut, qui se voulait définitif, mais qui lança véritablement le débat : « Luinel ? C’est un homme politique qui a des comptes à régler ».

Evidemment cette affirmation péremptoire suscita à son tour mille et une réactions. Impossible de les citer, il suffit de se reporter au blog de la Revue si l’on veut en prendre connaissance – et si le modérateur les a toutes maintenues en ligne et classées en archives. Rappelons seulement qu’en substance la discussion tournait autour de la question suivante : la nouvelle était-elle une œuvre littéraire ou un acte politique ?

La tâche d’huile commençait à s’étendre. Ce début de buzz sur la Toile entraîna des demandes de diffusion de la Nouvelle en question. Pour le Comité de Rédaction pas question de mettre en ligne un texte qui venait d’être publié. Du coup kiosque, librairies, relais de presse se firent l’écho de demandes d’achat de la Revue au numéro.

Jean-Marie Abelouf n’avait jamais cherché à faire de la Revue une publication grand public. C’est pourquoi elle n’était accessible que sur abonnement. Il y avait bien eu en 2005 une exception : à l’occasion du 10ème anniversaire de sa création, un numéro spécial avait été conçu et diffusé beaucoup plus largement. Mais c’était une opération de communication particulière, destinée à faire connaître la Revue aux étudiants, aux bibliothèques, aux associations culturelles. Nullement à concurrencer les publications que l’on trouve dans les kiosques.

Que faire, cette fois, face à une telle demande ? Rien n’avait été programmé. Jm’A n’hésita guère mais il voulut que sa décision soit avalisée par le Comité de Rédaction. Un débat approfondi eut lieu. Il aboutit à l’option audacieuse qu’avait choisie le directeur de la Revue. Le 5 février, soit trois semaines après la sortie du numéro, on décida de lancer un nouveau tirage. Cette deuxième édition avec possibilité concomitante de la vente au numéro, fut fixée à 5000 exemplaires. Le tirage habituel était de 3000 ! Les libraires, les diffuseurs furent aussitôt alertés. On fit pression sur l’imprimeur pour que les délais généralement observés de 15 jours soient ramenés à 6. La mobilisation générale était décrétée. Le résultat fut au rendez-vous. Le 15 février, les nouveaux exemplaires étaient mis en vente.

Jean-Marie Abelouf s’amusait beaucoup. Il fallait le voir avec ses allures de vieux sage oriental, la barbe broussailleuse, le cheveu en pagaille,  passer coups de fil,  prendre rendez-vous, renouer avec d’anciens collègues perdus de vue depuis longtemps,  rappeler la plupart de ses auteurs. L’homme de l’écrit était avant tout un homme du verbe. C’est d’ailleurs la parole, sous la forme ancestrale du conte, qui l’avait amené à la littérature. Il sondait, il questionnait, il annonçait, il prophétisait. Il s’agitait avec délectation. Vous allez voir, disait-il. Quoi ? Nul ne le savait, surtout pas lui-même.

C’est le Figaro qui fut le premier organe de presse à évoquer la Nouvelle. Dans le supplément littéraire du 17 février, un entrefilet faisait mention de la Revue et d’une nouvelle intitulée « mystère » où, était-il dit, « l’auteur semble subtilement mêler fiction et réalité politique ». Le lendemain le site Médiapart abordait le sujet. Mais déjà avec l’article qu’il diffusait, on changeait de terrain. « Ces gens-là, sont des gens qui savent poser les bonnes questions » commenta Jm’A. « C’est la question que personnellement j’ai en tête depuis le début. » Il en riait, le bougre. Pour la première fois en effet on ne s’interrogeait plus sur l’auteur mais sur le personnage principal de la Nouvelle. Et l’interpellation que personne n’avait encore pensé à lancer tant elle était évidente, était énoncée avec une clarté concise : « Qui se cache derrière Jean-Pierre Leaubrac ».

Oui, telle était bien le cœur de l’affaire. Le personnage de Jean-Pierre Leaubrac évoquait-il un des dirigeants réels du Parti Socialiste ? Le contexte de la Nouvelle anticipait de quelques mois seulement la conjoncture politique que l’on risquait de connaître bientôt : des élections présidentielles, des élections législatives dans la foulée et déjà selon les sondages régulièrement publiés, une poussée des opinions favorables à l’opposition. La droite au pouvoir était, en ces premiers jours de l’année, plutôt mal en point.

Alors la question posée par Médiapart ne tombait pas des nues.

L’attention dès lors se généralisa au-delà de la frontière des premiers curieux. Les journaux les uns après les autres consacrèrent un papier à la question. Les rumeurs couraient sur le réseau Twitter. Les milieux parisiens bruissaient des échanges sur cette histoire. On parlait de moins en moins de la Revue, plus du tout du mystérieux auteur de la Nouvelle et de plus en plus de Leaubrac. Cela faisait bien rire Jean-Marie Abelouf. Peu importait qu’on ne cite plus sa publication, il n’ambitionnait pas d’en faire le journal de chevet de tous les Français. Sa Revue, ce petit bijou qu’il avait lancé quinze ans auparavant continuerait de remplir modestement sa fonction d’exploration littéraire. Ce qui le faisait rire c’était l’esprit canular. Ce libertaire qui n’allait jamais voter mais se définissait comme un amoureux des mots se réjouissait de voir l’effet dévastateur que pouvaient avoir quelques uns de ces mots regroupés en un texte. Au début était le verbe… Il se poilait comme un gamin.

Après les journalistes, les analystes politiques se mirent de la partie. La Nouvelle publiée par la Revue était-elle une histoire à clefs. Si tel était le cas, qui était visé ? Qui tirait les ficelles. Y avait-il un complot ourdi avec la complicité de quelques scribouilleurs ?

Si l’on regardait attentivement les choses, des rapprochements pouvaient aisément s’établir entre le personnage de la Nouvelle et certains responsables socialistes. Evidemment la comparaison ne devait pas se faire terme à terme. Il ne suffisait pas de savoir qui dans un hypothétique gouvernement socialiste était pressenti pour devenir Garde des sceaux, pour aussitôt identifier le modèle ayant servi au personnage de Leaubrac. Les critères, les facteurs étaient forcément croisés et subtilement emmêlés pour que la reconnaissance ne soit pas si aisée. Un certain nombre de dirigeants socialistes aimaient se rendre à Venise. Le premier d’entre eux jadis y séjournait volontiers. Tel autre, une femme, y avait acheté un logement avec des amis. De là à y avoir noué des relations secrètes ou coupables, il y avait une marge.  Pour autant en décryptant les choses avec subtilité on pouvait penser à des pistes. Un tel. Ou tel autre.  A chaque fois, face au nom suggéré, de bonnes âmes, ou des amis dévoués répliquaient que tout cela ne collait pas. Et en effet, tel détail ne pouvait correspondre. Une épouse aimée, une ancienne maîtresse, des engagements divergents, un sentimental ambitieux, ou un ambitieux sentimental ? On pouvait en trouver des palanquées. 

L’éditorialiste de RTL se refusa longtemps à consacrer sa chronique matinale à l’affaire. « C’est une histoire purement parisiano-parisienne, affirmait-il du ton de celui qui sait. Le soufflé va retomber aussi vite qu’il est monté. Depuis quarante ans que je fais ce métier, j’en ai vu d’autres. Aucune raison de prendre cela au sérieux » Et il résistait aux pressions du Rédac Chef.

Deux jours plus tard, il faisait cependant son commentaire sur l’affaire Leaubrac. La veille en effet un responsable politique de l’opposition avait été interrogé par un journaliste parlementaire à la buvette de l’Assemblée et avait lancé : « c’est un coup de la droite pour nous déconsidérer. Mais c’est fait avec de trop gros sabots. » Pavé dans la marre ! Cherchait-on à savoir qui le personnage de Leaubrac était censé représenter ou pourquoi une telle histoire avait été rédigée ? Une nouvelle fois on changeait de registre.

L’éditorialiste de RTL ne pouvait ignorer que l’histoire prenait une nouvelle ampleur. Ses collègues des autres stations non plus. Sur toutes les antennes, on entendit une chronique sur le sujet le même matin.

Entre-temps la Revue avait dû lancer un nouveau tirage. Le troisième. Car si on ne citait plus guère son nom, elle n’en restait pas moins le support de toute cette affaire et les gens curieux, avides voulaient lire le texte original. Du coup Jean-Marie Abelouf en profitait. Cela lui permettait d’engranger des royalties et de se constituer un trésor pour la suite. Jm’A aimait les canulars mais par-dessus tout, il aimait trouver des textes, des auteurs, des plumes. Et pour les chercher, les trouver, les sélectionner, les éditer, il fallait des sous. Il se disait « je vais peut-être pouvoir donner une dimension cosmopolite à la Revue, reprendre ce vieux projet de ne pas se cantonner aux frontières françaises, ni même aux auteurs francophones. Aller plus loin. » Il ne perdait pas le nord.

La demande était forte, il fallait y répondre. Cette fois on n’hésita guère au sein du Comité de rédaction. C’est 20 000 exemplaires qu’ils commandèrent à leur imprimeur. Ce dernier était aux anges.

Pourtant certains des compagnons de Jm’A comme Armand Guillaudat par exemple qui comptait parmi ses plus vieux camarades, pensaient à la suite et craignaient des retours de bâton. C’est bien joli de vendre, mais si l’affaire continuait de se développer à cette allure et sur ce terrain, c’est la Revue elle-même qui serait mise en cause. Comment y échapper ? On allait s’intéresser aux raisons qui avaient poussé les Douze du Comité de Rédaction et leur président à publier la Nouvelle. Préoccupation uniquement littéraire ? A d’autres, oui. Ils seraient mis en cause par la droite, par la gauche.  Par la presse, par les services officiels, les officines secrètes. Qu’avaient-ils voulu, cherché, poursuivi ? Qui étaient-ils ces douze hommes et femmes, férus de recherche littéraire ? A quelle campagne participaient-ils ? Qui les manipulaient ?

Il y aurait des dissensions. Ceux qui avaient voté contre la publication de la Nouvelle ne se priveraient pas de le rappeler. Ils se désolidariseraient.

Guillaudat en parla à Abelouf. « Ne t’inquiète pas inutilement, mon vieux, lui répondit le directeur de la Revue. Nous sommes inattaquables. Il y aura quelques remous. Et alors ? Cela permettra de rompre la monotonie de ta retraite. Car en dehors de la Revue qu’as-tu d’autre ? Ta femme est morte, tes enfants sont loin… »

Jean-Marie Abelouf était un homme de 70 ans passés. En 1968 il était enseignant, fréquentant déjà assidument le Quartier Latin. Il avait participé au mouvement du mois de mai, pas aux manifs. Il avait certes été de ceux qui occupaient la vielle université parisienne, mais déjà à l’époque il préférait pérorer sur la libération du langage que militer pour les réformes administratives ou un changement de régime politique. C’était un soixante-huitard de la verve littéraire, plus Sollers que Cohn-Bendit. Depuis lors il n’avait jamais eu d’engagement marqué, jamais voté, jamais signé de pétition ni défilé dans les rues. Il connaissait beaucoup de monde mais n’était l’affidé de personne. Maître à penser lui-même ? Même pas. Surtout pas. Ce n’est pas parce qu’on est assisté d’une équipe de douze partenaires qu’on croit être un prophète.

Les inquiétudes de ses vieux complices le faisaient rire. Et avec ses airs désinvoltes et sa légèreté affichée, il répondait d’une manière qui pouvait les agacer ferme. Jm’A ne cherchait même pas à les rassurer. On allait fouiller dans leurs affaires, dans leur famille, dans leur généalogie ? Et après ? Il était d’ascendance algérienne, cela se savait. Rien à cacher. En réplique à son ami Guillaudat, il préféra lui parler de ses projets d’avenir, ses idées d’ouverture sur d’autres littératures.

-        Un développement international ? lui dit son ami, abasourdi.

-        Quels mots ! Tu parles comme un manager d’entreprise, mon pote. Moi je ne connais  pas les nations, je ne sais pas ce que cela représente. Je ne connais que les cultures, les civilisations et les hommes qui les véhiculent.

Guillaudat ne sut pas quoi dire.

Ils n’en avaient pas fini. Ni avec le développement de l’affaire. Ni avec les facéties de Jean-Marie Abelouf.

Le 3 mars tombait un lundi. Jm’A adressa un message à tous les membres du Comité de Rédaction, c’était une convocation pour le mercredi 5 au petit matin. Une telle réunion un tel jour était exceptionnelle. Habituellement, tel l’Académie française, on se retrouvait chaque jeudi après-midi. Y avait-il à ce point urgence ?

Ce lundi là, la température médiatique était encore montée de quelques degrés.  L’un des secrétaires nationaux du PS avait dû confesser qu’il s’était bel et bien rendu en voyage à Venise au mois de novembre précédent avec sa femme et ses deux enfants. Un journaliste avait trouvé l’information. Le secrétaire national en question, Jean-Paul D. se trouva aculé à la défensive. Il argumenta piteusement.

-        Je n’ai rien à voir avec cette histoire. La preuve, je devais aller à Florence. Il n’y avait plus de place dans l’hôtel où nous avions décidé de descendre. C’est ma femme qui au dernier moment  a trouvé une solution sur Venise.

Le Secrétariat National allait devoir annoncer que Jean-Paul D. ne serait  jamais en tout état de cause nommé au gouvernement si la Gauche arrivait au pouvoir. C’est ce que suggéra un des portes paroles du parti majoritaire, habitué aux sorties polémiques. La classe politique s’enflamma. Seuls restèrent silencieux le locataire de l’Elysée et sa future challenger. Tous les autres se chamaillaient comme les gamins dans une cour d’école. Injures et horions pleuvaient.

Jean-Marie Abelouf devant le Comité réuni déclara alors :

-        comme certains d’entre vous l’avaient prédit, ça secoue ! La gauche va nous haïr, la droite va vouloir nous utiliser, l’extrême gauche va faire mine de nous approuver, l’extrême droite va nous associer à son slogan « tous pourris ». Nous allons être dans l’œil du cyclone. Ce n’est pas pour me déplaire, vous le savez. Je pense que pour mettre un peu de piment à la chose, nous devrions faire une annonce : le moment est venu de publier un communiqué.

Les douze personnages vénérables qui l’entouraient restèrent figés. Quoi ? Y avait-il quelque chose à dire ? Abelouf connaissait-il le secret de l’histoire ? Savait-il qui était ce Luinel, qui se cachait derrière Leaubrac ? Allait-il lâcher le morceau ? Ils avaient beau connaître leur directeur de revue depuis toujours, ils ne s’y retrouvaient plus.

Jean-Marie Abelouf laissa planer le silence quelques instants, savourant avec malice la stupeur de ses compagnons. Il savait ce qui se passait dans leur tête. Douze visages étaient tournés vers lui, incrédules, étonnés, abasourdis. Il y avait l’austère Xavier, Madeleine qui maniait les mots comme on joue au golf, Camille que tout le monde considérait comme la petite dernière parce qu’elle était arrivée deux ans après les autres ; Armand et sa chevelure blanche, Simon, Harold et les autres. Des yeux noirs, bleus, marrons, gris. Des paupières plissées, fripées, fraîches ou même peintes. Des sourcils froncés. Mais un seul regard qui cherchait à savoir.

Jean-Marie fit le tour de ces douze paires d’yeux. Il avait créé son petit effet, il pouvait poursuivre :

-        Il faut demeurer fidèles à notre mission. Ramener tout ce petit monde à la littérature. Je vous propose d’annoncer que nous publierons dans une semaine une analyse approfondie du texte de la Nouvelle de Luinel. Car finalement tout le monde en parle mais personne ne l’a lue comme nous devrions la lire, personne ne l’a analysée. Ce que nous publierons sera une critique approfondie de l’œuvre en tant que telle et du seul point de vue littéraire. Et nous prendrons l’engagement de ne rien avoir à dire d’autre à propos de ce texte. Qu’en pensez-vous ?

Ils sourirent. Et après le même regard tendu qui les avaient joints, voici qu’un même sourire les réunissait. Hommes de peu de fois qu’ils étaient ! Ils auraient dû savoir, depuis le temps qu’ils travaillaient avec Jean-Marie ! Ils auraient dû s’en douter. Comment imaginer autre chose ? Cette leçon d’ironie, cette prise de position décalée étaient bien dans sa nature. Ils se sentirent revigorés. Ils applaudirent. La proposition, par la voix d’Armand Guillaudat, fut adoptée à l’unanimité.

La stratégie retenue fit son effet. Pendant une semaine la Revue fut placée au centre des débats et Abelouf au centre des polémiques. Les réactions furent celle du Comité de rédaction à la puissance mille. Un communiqué ? Une révélation ? Non, seulement une analyse critique sur un texte littéraire ? Absurdité, scandale. De qui se moquait-on ? Abelouf fut traîné dans la boue. Les cercles parisiens ne savaient s’il fallait prendre parti ou non, s’établir défenseur de la création littéraire, venir au secours de cette modeste petite revue. Les confrères n’osaient passer un coup de fil pour manifester leur soutien. Mais ils avaient des remords de ne point le faire. On se taisait mais on regrettait de ne pas parler.

 La secousse fut rude.

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