Esquisse V

mysteriousme

Amoureux comme un fou... Perdu comme un petit garçon dans un labyrinthe...

Ils avaient rendez-vous la première semaine de janvier. Il était ravi. Il avait réussi, il avait mis sa petite voix malsaine dans le peloton d'exécution et avait tiré droit sur elle, sans trembler en appuyant sur "envoyer le message à Enora".


Et là, fortuitement, Fatou était réapparue dans sa vie. C'était con...

Lui, si décidé, à la façon d'un Lancelot du Lac, à ne dévouer sa vie que pour un seul et unique être aimé, prêt à être chéri par Enora autant qu'il la chérirait. Se voyant déjà sortir de la mairie, avec un ou deux enfants rien qu'à eux !

Voici qu'une tranche de vie datant d'il y a 15 ans, dotée d'une peau brune et d'yeux dévoreurs, avec qui les affinités n'étaient plus à prouver, resurgissait de terre. Clairement, il n'était pas armé. Pas pour ça. Pas maintenant.

Pourquoi avait-elle décidé de faire la queue au supermarché un jour où il y allait pour n'acheter que des piles, des ampoules, du PQ et des capotes ?

Enora versus Fatou... Alors comme ça, le doute était permis ?! Il n'aurait pas cru.

Des bribes d'il y a 15 ans lui revenaient en tête, ses éclats de rire si francs, si communicatifs, sa joie de vivre, son humour, son corps, ses pommettes à croquer, ses cheveux crépus à souhait... MERDE. Tout ça c'était du passé. Il fallait laisser les cadavres dans les placards.

Il s'imaginait déjà au bras d'Enora, et prenant des libertés libidineuses et farfelues avec Fatou. Il ne pouvait pas tromper Enora alors qu'il ne sortait même pas avec elle ! Ca s'appelle de la préméditation...

Mais il y a 15 ans, il ne s'était rien passé. Il avait été franc. Fatou et lui avaient appris à se connaître doucement, tranquillement, mais sûrement.

Entourés de copains, ils sortaient, n'avaient pas forcément d'horaires, encaissaient facilement les nuits blanches... C'était la bonne époque. Avant que tout explose... Et c'est lui qui avait allumé la mèche.

A force de la fréquenter, il fallait admettre qu'elle lui plaisait, l'attirait et il savait qu'elle le sentait. Leurs bises d'au revoir devenaient de plus en plus appuyées sur leurs joues rosies par les rires. Ils se prenaient le bras parfois. Leurs corps maladroits de jeunes adultes se frôlaient, donnant ce côté doux et excitant... Quand l'un n'allait pas bien, il se livrait à l'autre qui l'invitait à grignoter un truc chez lui / chez elle.

Au fil du temps, la frontière devenait de plus en plus ténue. Au bout d'un an et demi d'entente, ils étaient de plus en plus proches.

De plus, il venait de se faire salement larguer par sa nana qui s'était fait le voisin du dessous pendant l'un de ses premiers déplacements professionnels.

Et Fatou vivait une soi-disant histoire d'amour à distance, avec un mec qu'il détestait sans le connaître.

Jusqu'au jour où, après être sortis avec des amis, il décida de lui cracher le morceau quand il l'eût raccompagnée chez elle.

Etait-ce le fait qu'elle fût inaccessible qui la rendait si désirable ?

Quoi qu'il en soit, il lui avait avoué qu'un rapprochement de plus le ferait craquer et qu'il l'embrasserait à pleine bouche parce qu'il était amoureux transi.

Faire rosir ses pommettes si noires tenait de l'exploit : elle n'en revenait pas. 

Peut-être qu'il avait été le seul homme à prendre le temps de lui faire un tel aveu, une telle déclaration. Il se souvient être parti en claquant la porte sur ses mots à elle : "Mais, ce n'est pas possible voyons, je suis déjà avec quelqu'un, tu le sais...", les oreilles cramoisies de fureur et d'humiliation, soulagé d'avoir lâché la pression qui l'oppressait.

Certainement aurait-il dû l'embrasser et l'enlacer sans lui laisser le choix.

A présent, il avait le sentiment d'être passé à côté d'une expérience de vie déterminante. Pourtant, ces 15 années écoulées n'avaient que très rarement réveillé ces instants où moultes émotions s'étaient confrontées et catapultées.

A cet instant précis, il revivait tout cela. Elle l'avait vu, à la caisse automatique, avec ses misérables courses. Elle l'ignora.

Il restait hagard, terrassé, perclus de questions... Lui qui s'en posait déjà tant.

Comment faisaient ceux qui vivaient au jour le jour, dans l'insouciance et sans cette gravité qui plombait constamment les rêves de ses nuits et les songes de ses éveils ?

Report this text