Etrangers

Mitaine Crocq


ETRANGERS

M'as tu vu sur le quai, ce matin de juillet

M'as tu vu dans les tiens enfoncer les yeux miens,

Et senti sur ta peau la caresse aérienne,

d'une main invisible qui brulait qu'on la tienne.

L'as tu sentie cette secousse, ébranlante, énivrante,

de deux âmes malmenées, étrangères, chavirantes,

cherchant à l'aveugle dans cette foule bruyante

une âme, la soeur, l'infante, l'amante.

Mon esprit est éveillé, vif, téméraire,

mais mon corps, prostré, n'ose un pas pour vers toi fendre l'air.

Le train entre en gare, me renvoie au réel,

m'affublant à nouveau des conventions habituelles,

et mon espoir se meurt à mesure qu'il avance,

polluant de caoutchouc brûlé cette hypothétique romance.

Aujourd 'hui, j'ai vieilli, assagi, j'y repense,

à ces rencontres, à ces trains en partance,

à ces quais, à ces espoirs, à ces sourires,

à ces choses que l'on aurait pu, que l'on aurait du poursuivre.

A ces inconnus croisés par hasard,

et qu'on laisse par dizaines sur les quais de nos gares,

doucement se drapper d'un éternel brouillard.

A ces inconnus qu'on pénètre du regard,

à ces étrangers qu'on projette dans nos vies,

à la faveur d'une seconde, aussi fugace qu'infinie.

Que devient-il? Vit-elle?

Est-il heureux? Que fait-elle?

Plus que la mort, c'est là l'écueil de nos vies,

que d'étreindre de trop loin d'un regard trop fuyant,

une âme, un être, l'amie, l'amant,

là où il faudrait fendre l'air et foncer,

agripper ce bras et s'y amarrer.


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