Extrait de "C'est Noël, mon Père !"

Jean Basile Boutak

L'ÉTRANGER FAISAIT FACE AU VIEUX CHÂTEAU. Drapée des éclairages multicolores mis en place pour les fêtes, la bâtisse s’élevait dans le froid sec et glacial de cette nuit de Noël. L’étranger laissa sa voiture sur la place de la Poste, et emprunta la rue pavée qui parcourait l’ancienne ville fortifiée de part en part. Il marchait d’un pas régulier, presque militaire, emmitouflé dans son duffle-coat jusqu’aux oreilles, le reste de son visage dissimulé sous un chapeau. Mystérieux, il traversa ainsi les vieux quartiers et ne croisa personne jusqu’en haut de la rue, hormis un chien errant, qui frissonnait tristement, et qui l’accompagna un moment. Les boutiques étaient fermées depuis quelques heures, et seuls des rires franchissaient de temps en temps les portes des maisons pour aller se perdre dans l’hiver. Parfois, derrière un rideau, l’étranger distinguait la silhouette d’un sapin.

Sur la place de l’église, la fontaine ne fonctionnait plus, et à ses pieds l’eau du bassin était gelée. Non loin, l’édifice religieux se dressait, d’autant plus majestueux que les autres bâtiments donnaient l’impression de vouloir abaisser la voûte céleste. On pouvait deviner en tendant l’oreille qu’à l’intérieur, un chant se terminait :

— Gloooooria, Gloooooria, in exelcis Deo !

L’étranger monta les quelques marches du parvis et ôta son couvre-chef avant d’entrer. La messe avait déjà commencé depuis un moment, mais grâce à l’inhabituelle affluence de fidèles, il put se glisser parmi les personnes du dernier rang sans perturber le déroulement de l’office. Depuis un pupitre à gauche du maître-autel, le prêtre, un homme grand et maigre, terminait la lecture de l’évangile :

— Les bergers furent saisis d’une grande crainte, mais l’Ange leur dit : « Ne craignez pas, car voici que je viens vous annoncer une bonne nouvelle, une grande joie pour tout le peuple : aujourd’hui vous est né un Sauveur, dans la ville de David. Il est le Messie, le Seigneur. Et voilà le signe qui vous est donné : vous trouverez un nouveau-né emmailloté et couché dans une mangeoire ». Et soudain, il y eut avec l’Ange une troupe céleste innombrable qui louait Dieu en disant : « Gloire à Dieu au plus haut des cieux, et paix sur la terre aux hommes qu’il aime ».

Le prêtre conclut la lecture :

— Acclamons la parole de Dieu !

L’assistance répondit :

— Louange à toi, Seigneur Jésus !

On avait regroupé les plus jeunes au pied du chœur. Le Père Jean-Marie Kadzinski se rapprocha de cette marmaille peu habituée à veiller aussi tard et naturellement excitée à l’idée du déballage des cadeaux qui les attendraient au pied du sapin le lendemain matin. Le curé les considéra un moment puis reprit la parole.

— Mon sermon, ce soir, sera court, pour que les petits puissent en profiter ! C’est mon cadeau, un peu en avance, qui les amusera sans doute moins qu’une poupée ou un camion de pompier, mais leur nourrira plus sûrement le cœur et l’esprit.

Certains enfants avaient visiblement compris qu’ils étaient au centre de l’attention – le mot « cadeau » avait dû avoir son effet – et s’étaient calmés. Ils regardaient le prêtre et semblaient curieux d’entendre ce qu’il avait à leur dire. Celui-ci profita de ce regain d’intérêt pour poursuivre :

— Il y a plus de vingt siècles – 2000 ans ! –, un bébé naissait dans une étable, entouré simplement de ses parents, Marie et Joseph, d’un bœuf et d’un âne. Ainsi, le Christ, notre Seigneur, commençait humblement une vie de sacrifice et d’abnégation pour racheter les péchés du monde. De sa naissance au bout de sa vie, avant de ressusciter d’entre les morts, tel fut le prix payé par Jésus pour notre rédemption. Jamais, pourtant, il ne faiblira, jamais il ne nous reprochera une condition peu enviable. Toujours il sera Amour.

Le ton employé par le prêtre avait suffi à faire taire les éléments perturbateurs, et tous parmi les enfants semblaient se demander où l’adulte voulait en venir :

— Ce soir, nous sommes rassemblés pour fêter l’anniversaire du Christ, lui rendre gloire et le remercier d’être venu pour nous sauver ! Toutes nos pensées devraient être tournées vers lui ! Notre cœur à tous ne serait-il pas mieux mis à profit pour aimer et louer le Christ qu’à attendre l’arrivée d’un Père Noël qui n’existe pas, autrement que dans l’imagination de quelques-uns ?

Les enfants n’en crurent pas leurs oreilles, leurs parents étaient stupéfaits. On entendit quelques pleurs et des mères se précipitèrent dans l’allée centrale pour récupérer leurs petits. Dans les yeux de Jean-Marie Kadzinski, on pouvait lire une certaine satisfaction. Issu d’une famille catholique polonaise, il en avait hérité une foi peu tolérante envers les croyances païennes d’un monde moderne.

Cette agitation ne l’empêcha pas d’entonner un nouveau chant, enjoignant l’assistance à l’accompagner par un geste des bras :

— Il est né le divin enfant ! Jour de fête aujourd’hui sur terre ; il est né le divin enfant ! Chantons tous son avènement.

Pour beaucoup, la fin de l’office tarda à venir. L’église se vida ensuite rapidement, chacun se dépêchant de rejoindre son foyer, pour tenter de sauver ce qui pouvait l’être de cette fête de Noël. Le prêtre s’éclipsa dans la sacristie puis reparut bientôt sans sa soutane.

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Seul l’étranger demeurait au fond de l’église, et lorsque le prêtre ne fut plus sollicité par les témoignages de sympathie des fidèles les plus assidus, il se dirigea vers lui, tête baissée, tel un pénitent. Le Père Kadzinski l’observa s’approcher. Il ne le reconnaissait pas comme l’un de ses paroissiens, et sa curieuse allure l’inquiéta un peu, mais il engagea néanmoins la conversation :

— Que puis-je pour vous, mon fils ?

L’homme releva alors la tête. Il semblait venir de loin, d’importants cernes trahissaient sa fatigue, et il était mal rasé.

— Je suis désolé de vous déranger en cette veille de Noël, mon Père, mais j’ai un service à vous demander : j’ai une tante qui habite un hameau isolé, elle est mourante et a sollicité la présence d’un prêtre pour les derniers sacrements. Comme vous le savez, nos églises de campagne sont des clochers sans abbés, et le Père responsable de notre paroisse a été retenu ailleurs. Il a tellement à faire, je ne lui en veux pas… On m’a conseillé de m’adresser à vous. C’est à une trentaine de kilomètres d’ici, pourriez-vous m’accompagner ?

— Maintenant ?!

— Elle est vraiment très souffrante. Je sais que nous sommes le réveillon de Noël, mais…

Le prêtre réfléchit un moment. La perspective de cette expédition nocturne ne l’enthousiasmait guère, mais personne ne l’attendait – il avait, comme à l’accoutumée, refusé toutes invitations pour se consacrer à la prière jusqu’au lendemain matin – et ce genre de service faisait partie de son sacerdoce. Il ne songea même pas au repas de fête sans doute concocté à son intention par l’âme dévouée qui lui préparait à manger.

— Bien, mon fils, je vous suis.

L’homme eut l’air infiniment soulagé.

Ils fermèrent les portes de l’église et descendirent la rue sans un mot, luttant contre la douloureuse étreinte de l'hiver.

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