Extrait No. I

albane-soren

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Cela me paraît toujours aussi incroyable, même lorsque je l’écris, même lorsque je le (re)lis : désormais huit années que nous avons placé nos heures dans un pot commun. Oui, huit... toute une vie d’hérisson. Et pour tout dire, je nage en pleines eaux troubles. Pas celles dont je me remplissais à l’envi lorsque ma mère me couvait tendrement entre ses parois utérines. Non. Une eau empoisonnée qui n’a pas l’air d’en être. Une eau délicieusement sucrée qui vous foutra le diabète. Une eau bourrée de micro-parasites qui vous rongeront de l’intérieur jusqu’à ce qu’il ne reste plus rien de vous-mêmes. Faute de vigilance, vous oublierez qui vous êtes.

L’amour au bout huit ans, c’est un peu comme une plage de prédilection, qu’on aurait finalement trop vue. On s’y rend le week-end, enjoués, dès que le soleil s’enorgueillit. Mais il faut bien se l’avouer : l’enthousiasme pétillant des premières fois s’en est allé. On a perdu en route l’émerveillement, l’impatience, le fantasme du rendez-vous. A quel moment ces trois là sont-ils donc tombés de notre poche ?! Nul ne le sait. C’est une fin qui s’insinue en vous à pas de chat, comme un soir d’octobre où l’on découvre soudain que les platanes de l’impasse ont tous perdu leur apparat. Que le froid est là. Que la nuit tombe. Qu’il est bien trop tard pour rêver de la chaude étreinte du mois d’août. Quand est-ce arrivé… Sans doute qu’ils se sont barrés en douce, un de ces soirs identique à tous les autres, descendant le long de ce fil qui pendouillait de mon chemisier en crêpe et dont je ne m’étais jamais vraiment inquiétée. J’ai fini par tirer sur le fil. J’ai flingué mon chemisier.

Au bout de huit ans, on ne remplit plus ses sacs de biscuits, de magazines et d’une armada d’objets inutiles. Non, on ne s’embarrasse plus que de l’essentiel. On ne se perd pas non plus en flâneries chronophages avant de rejoindre sa crique vénérée : on place sa voiture dans la plus parfaite des stratégies, on étend sa serviette à l’Endroit Idéal (testé et approuvé), on enclenche la minuterie du temps de chauffe, du temps de rafraîchissement, du temps de séchage, et on plie ses affaires avant que la rumeur des vacanciers n’ait le temps d’envahir la piste. C’est ainsi. Au bout de cette interminable promenade, on cesse de contempler toute chose, de se perdre en pensée sur les bienfaits de l’instant présent, on n’écoute même plus le temps, on glisse avec lui sur sa pente douce vers un lointain nulle part. Qu’on n’envisage plus. On ne plonge plus ses orteils dans le sable presque (trop) brûlant, on ne s’amuse plus à en griffer la surface pour se raconter des mots doux, des mots inventés à une ou trente-six syllabes, des mots que l’on efface rêveusement d’un passage de paume. On ne pense même plus à ramasser ces coquillages sacrés qui ne trouvaient de toute façon jamais de place une fois rentrés à la maison… Sur cette immense baie, à la pointe de Routhiauville, on marche juste droit devant, sans vouloir s’arrêter, sans réaliser que plus jamais on n’observera la poésie de l’écume qui se faufile sous ses pieds. L’amour, c’est un peu tout cela. Ces plages que l’on arpente, sans destination, dans l’espoir amusé de découvrir un trésor rendu par les eaux. Et je crois que lorsque, entre deux baignades de routine, on ne remarque plus que les emballages vides et trempés, les mégots vainement ensevelis, les bouteilles écrabouillées flottant à la dérive, c’est qu’il est peut-être temps de s’en aller.

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