FABLERIE DE NOËL POUR MIGNETTES, DAMELOTS, ETC.

emilio

FABLERIE DE NOËL POUR MIGNETTES, DAMELOTS, ETC.

J'ai ouï dire par un barde aviné rencontré dans une ginguette au bord de l’eau, un soir d’ivresse où nous nous tenions encore les coudes arrimés au comptoir, qu'il y a de cela fort longtemps, au Moyen-Âge, existait un royaume désenchanté, aujourd'hui disparu, qu'on ne trouve plus sur aucun atlas (j'ai vérifié). C'était le royaume de Franc-Alleu. Une contrée magnifique sertie de bocages féconds, de mamelons opulents, de rivières lascives s’insinuant dans le limon fertile de larges plaines bordées de luxuriantes forêts érigées vers l’éther et le ciel, un ciel dont les nuages blancs, pleins comme des juments, jouaient parfois à faire l’amour avec la cime des arbres déjà mariée aux oiseaux.

Or donc, cet état était dirigé de patte de fer par un crapoussin doté d'extraordinaires pouvoirs de sorcerie. L'on disait au coin du feu, pour ceux qui en avait, qu'une diablesse ayant échappé au fagot lui avait transmis son don aux vêpres, à l'orière d'un bois sinistre, en lui caressant amoureusement la cuisse. Les cuisses de grenouille étant fort appétissantes, elle avait d'abord hésité à les croquer, puis s'était ravisée et avait permis à l’avorton de suçoter son tétin au lait maléfique.

Les serfs de ce batracien devenu roi, grâce au pouvoir magique transmis par la sorcière crépusculaire, subirent ensuite son joug et s'occupèrent sans relâche de cultures florissantes tandis qu'il les exhortait à « laborer plus pour clicailler plus », une formule ayant traversé les siècles depuis ses temps obscurs. L'infatigable batracien crapahutait ainsi sans cesse de plaine en plaine, se régalant à la brune d'insectes, d'escargots, de vers de terre, sautillant ou patouillant de mare en mare, d'étang en étang, tout en croassant d'aise.

Lorsqu'il s'agitait tel un piaffard devant les musards, estangiers, forains, baguenauds, galapiats, ventre-creux, pour tout dire la menuaille, il giguedouillait, gigotait, dansait presque la gaillarde. Bien qu'il fût fendant et falourdeur, certains vilains le trouvaient biau, hissé sur son estrade, devant l'estranière, cet oriflamme à son effigie, avec sa vesture élégante, ses brodequins rehaussés, son bliaut lilial et bien repassé, sa corone flamboyante surmontant sa tête d'amphibien. «Ventre-dieu ! Coquefredouille ! Il a beau être cousu d'or et babillard, il a moult coille, corne bouc ! » S'esbaudissait la piétaille.

Un jour qu'il allait visiter le plus prestigieux élevage de bélins et bovins, barné de ses barons, avec en tête son sénéchal, son chambellan, son bailli, puis à leur traîne les vasselets décoratifs, un maroufle félon refusa de lui serrer la pogne. Un ménestrel présent verdit et attendit l'ire du monarque.

Destourbé, sa Majesté eut envie de s'embattre sur le coquebert, de le boteculer, l'estraingier, mais il se contenta de lui proférer en bavant de morgue : « Move-toi, sottard ! ». C'est à ce moment-là que le trouvère reverdit et la riote prit une telle ampleur que cette nouvelle réplique du crapoussin parvint jusqu’à nous par l’entremise du troubadour ayant assisté à la scène, inspirant certains autres rois bien après lui.

Pour dépouiller son petit peuple, notre altesse disposait d'une armée de mercanti moult créuz qui arpentait le pays sur de fidèles destriers afin de saisir une grande partie des récoltes, des bêtes d'élevage, et même le vin gouleyant des loudiers, si faciles à engeigner, pour les remettre aux barons du roi après s'être copieusement servis.

Attachés à la glèbe, après avoir rendu prospères les gâtines, les friches, ces derniers ne possédaient parfois même plus assez de froment pour faire naître leur farine, source de vie et d’espoir.

À sixte midi, l'avant-veille de Noël, un gueux en penailles affublé d'un vieux mantel rapiécé et penché misérablement sur son bourdon de marche, devant la poterne de son buron où s’entassait sa famille, l'interpella alors qu'il passait fièrement sur un milsoudor de toute beauté et piaffant du sabot, suivi de sa cour.

Bien qu'il fût tout quinaud devant tant de splendeur, il l'apostropha en ces termes :

- Sire, je suis bien fol d'oser vous interpeller céans depuis ma misère, mais j'attends justement de votre grandeur de la miséricorde... Je n'ai plus de gaudine pour rechaudir ma mansarde, ma femme et mes enfants, ni même plus de quoi les nourrir. Vos vassaux m'ont laissé trois navets et deux patates pour passer les festes et à eux, les pois au lard et les chapons... C'est injuste. »

- Foutre de Dieu ! Un régime végétarien est le meilleur des remèdes pour conserver une bonne santé ! Portez-vous bien, mon brave ! Vous deviendrez centenaire !

- Attendez, Monseigneur, attendez !

- Quoi, encore, mordiable ?

- Je n'ai pas fini (et prenant de la morgue et du ton et en se redressant comme il put sur son bâton, du haut de son indignation et de sa révolte), vous n'êtes qu'un tartufe et vous n'avez que faire des maroufles et autres miséreux ! Vous savez quoi ? Je vous compisse et je vous conchie mille fois, votre seigneurie !

Sur ces entrefaites, le roi sauta d’un bond de sa fière monture pour lui infliger sa punition, celle qu’on craignait dans tout le royaume et même au-delà. Pris de panique, le pauvre indigent voulut lui tourner le dos, mais un palefrenier de la suite royale le ceintura vigoureusement, l’obligeant à faire face au monarque qui allait mettre sa sentence à exécution.

« Grâce, sire », implora le traîne-misère, mais de grâce il n’y en aurait point.

Les yeux exorbités, le visage déformé par la peur, l’homme reçut en plein visage le crachat du batracien, imprégné du lait de la sorcière et se trouva instantanément nu comme un vers. Plus de vêtement, plus rien pour affronter l’hiver, juste ses mains calleuses à force de travail pour protéger son vit dans une ultime pudeur.

C’était bien cela la punition divine du despote : dépouiller les scélérats de leur seconde peau, de leur dignité, de cette intégrité face aux saisons, que les brocards, les chevrettes, les écureuils et même les chiens possédaient déjà à la naissance. Un homme nu n’avait plus d’identité. Il devenait personne. Du bétail. Et ils étaient nombreux ainsi à errer sur des chemins creux, chassés à coup de pierre par ceux qui avaient encore leurs habits, à boire l’êve des ruis comme des bêtes, à s’enfoncer dans les bois pour ramasser des glands, creuser au plus profond pour chercher des racines à accrocher à leur vie, cueillir des myrtilles à l’abri des regards pour redonner du sang à leurs lèvres, à rêver d’une deuxième peau pour recouvrir leur chair de douceur, calmer la douleur qui cognait à leurs tempes et les blessures qui sourdaient en eux sans un quelconque linge de fortune pour les couvrir.

Alors, fier comme Artaban après sa nouvelle démonstration de force, le roi bondit en croassant de satisfaction sur son milsoudor et reprit cahin-caha son chemin pavé de mauvaises intentions vers son Chastel, suivi par un cortège étincelant comme de la poudre d’or, de la poudre aux yeux.

Satisfait, il réajusta ses bésicles de soleil qu’il ne quittait jamais et que d’aucun lui enviait, juste avant de pénétrer par le pont levis dans l’enceinte fortifiée de sa somptueuse demeure. Le soleil était au zénith et il ne remercierait jamais assez son mire, son médecin particulier, spécialisé dans les batraciens, d’avoir conçu pour lui à sa demande ces lunettes d’un genre spécial. Elles avaient la particularité de non seulement protéger la cornée du soleil au zénith, mais de devenir des miroirs réfléchissants dans leur partie convexe, de part et d’autre des verres, de manière à entrevoir la présence d’un ennemi arrivant par derrière, un avantage très appréciable lorsqu’on a la taille d’un crapaud et que ses administrés sont cent fois plus hauts que vous.

Et parce que tout finit par arriver, le jour de feste tant attendu par le bon peuple de la contrée, pointa le bout de son nez. D’ici quelques heures, les cloches tintinnabuleraient, une foule en liesse viendrait acclamer le souverain sous son balcon. Hissé sur son tabouret, il secouerait la patte en croassant de fierté et l’on dirait qu’un ange est descendu du ciel pour apporter la bonne parole et rendre heureux les bêtes et les gens du royaume de Franc-Alleu. Ce Noël-ci promettait d’être encore plus beau que le précédent. Le ciel était clair comme les fesses d’une nonne et le feu d’artifice inonderait la voûte étoilée de la nuit, de lumières multicolores qui feraient des lampions dans les yeux des enfants des hommes « habillés ».

Le crapoussin, comme tous les grands décideurs, aimait à se retrouver seul face à sa grandeur, dans une sorte de méditation relaxante avant d’affronter la foule. Il devait être cinq heures de l’après-midi lorsqu’il se rendit au bord de son étang pour gober des insectes et se nourrir d’une solitude réparatrice.

L’air était presque doux pour un mois de décembre. Le miroir de l’eau crapouillait de batraciens inférieurs dont il ne comprenait plus le langage. Un couple de pervenches s’envola à tire d’ailes vers un espace de liberté.

Tout en joïance, en émeuvement et en reposance, il s’accouva doucement, heureux comme une poule en train de pondre, posa son potron sur son lit d’herbe humide, comme du temps où il était parmi ses semblables et retira ses lunettes magiques pour admirer encore plus le paysage. Jamais il n’avait ressenti pareil ravissement devant son jardin secret.

Il ne se voyait pas, mais il étincelait comme un liard de cuivre sur un écrin de paille. Jamais ses cuisses n’avaient brillé autant, charnues juste comme il fallait.

C’est peut-être pour cela que ce besacier estrangier s’approcha du bord de l’êve. Il était fort corpulent, une vraie montagne de chair et de muscles, et portait des chaussures à semelle de feutre. Avant que le roi n’ait pu chausser de nouveau ses besicles magiques, il l’écrasa sans sommation, vlan, d’un coup sec, et le fourra dans sa besace. Le roi avait rendu gorge sans s’en rendre compte et le bonhomme rit à gorge déployée.
« Quelle formidable nuit de Noël je vais passer, s’exclama-t-il, j’ai toujours rêvé de manger des cuisses de grenouille ! »

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