First Times.

Tophe Harper

*Texte autobiographique.*

Le 8 Mai 1983. Un jour de paix, un jour où beaucoup de choses changèrent pour quelques personnes, pour ma mère Joe, en particulier. Ce jour-là, je suis née! J'étais en avance, j'étais déjà pressée. Il fallait déjà que les choses ne me fassent pas attendre. Avec trois semaines d'avance, j'ai pointé le bout de nez. Un nez tout rouge sur une petite tête. J'étais petite et chétive, ça change de maintenant. J'avais la peau blanche, pure. Tout comme moi. Mon enveloppe charnelle frêle et habitée de frissons retenait une âme pure. Loin de son opacité actuelle et surtout moins dure j'étais vierge de souillure. Propre de tout souvenir, ma peau était lisse, marbrée mais lisse. Pas de cicatrice, pas de meurtrissure. J'étais encore un disque vierge, sans rayure. Les hématomes et les cyphoses, c'était pour bientôt. L'avenir m'avait semblé me faire un clin d'oeil, «tout se passera bien, tu verras». L'avenir semblait m'aimer. Quel acteur!

La première fois que j'ai appris ce n'était pas beaucoup plus tard, sur l'échelle d'une vie s'entend. Depuis quelque temps je babillais. Ma langue fourchait et inventait un langage bien à moi. Je m'énervais qu'on ne comprenne pas, «bande d'idiots» puis je me renfermais sur moi-même et me faisais la conversation. Moi, je me comprenais! Jusqu'à ce que ce son sorte de ma bouche, de lui-même. Soudain on me regardait avec intérêt, on me recevait cinq sur cinq. «Maman», j'avais dit «Maman». C'est alors que j'ai compris, que je n'étais pas seule et qu'il fallait faire comme tout le monde pour attirer l'attention. Quelques mois plus tard je me tenais debout et je marchais sur ma lune. C'était mon exploit à moi, j'avais vaincu mon apesanteur. Je n'avais pas de drapeau pour le signifier au reste du monde mais quelques «Maman, Maman» avaient fait l'affaire. Pour la deuxième fois j'avais compris quelque chose. J'avais intégré la notion de défi. Plus rien ne pourrait m'arrêter.

À dix ans je suis tombée amoureuse. Oui, si jeune. Ça a duré toute l'année scolaire. Il s'appelait Kevin. Nous avions le même poids des ans sur la balance du temps. Il était métissé, nous n'avions pas la même couleur de peau. Et contrairement à ce qu'on tentait de m'apprendre à la maison, moi, j'aimais les gens différents de moi. Je le trouvais beau ce garçon plus bronzé que moi. Car pour moi, à l'époque, il était juste plus bronzé que moi. Kévin ne m'aimait pas. Il me frappait. Et moi j'étais amoureuse quand même. Je rentrais en pleurant parce qu'il avait de grosses chaussures, que ça fait mal les grosses chaussures. C'est là que le père a délaissé les couteaux pour apprendre à me battre avec les poings, il me forçait à le frapper. Son gros ventre servait de pushing-ball à mes petites mains. Je ne comprenais pas en quoi ça allait arrêter Kevin mais je me suis rendu compte en prenant des beignes gratuites que c'était une autre excuse pour le père de me cogner dessus.

En fait, la première fois que j'ai aimé c'était en sixième. La deuxième car j'ai redoublé. Je fichais rien quand nous habitions avec le père, c'était pour le punir parce qu'il me tabassait tout le temps. Quand on m'a dit que je ne passerai pas en cinquième j'ai compris, trop tard, que c'est moi que j'avais puni. On venait donc de partir de chez le père, j'avais changé de collège. J'avais douze ans, la peur au ventre de ne pas m'intégrer parce que j'étais «la fille et la soeur de» et je ne parlais à personne. Sept jours étaient passés depuis le début du calvaire quand j'ai rencontré Alban. Il était plus vieux que moi, c'était un «grand», comme on disait. Il avait dix-sept ans, son petit frère était dans ma classe. Je me suis sentie changée dès le premier jour, le fameux jour où on s'est mit ensemble. Je me suis sentie en vie, belle. Nous sommes restés deux ans et demi en couple. Je ne gagnais pas cette satanée confiance en soi dont tout le monde semblait s'être imprégné autour de moi et ce fut une belle paire d'années où la robe de l'Amour me rendait moins belle quelle. Alban a dû déménager à Dijon, il a dû suivre ses parents et pour la première fois, quelqu'un m'a quitté.

À vingt ans je fêtais ma deuxième décennie et pourtant pour moi c'était une première fois. Ma première décennie sans le père. Je pensais attraper ma liberté au vol, comme une femme majeure que j'étais. Je l'étais depuis deux ans, certes. Mais à vingt ans on est plus adulte qu'à dix-huit. Comme ça n'a pas été le cas, pour la première fois j'ai détesté les gens. J'ai détesté le médecin qui m'a fait quitter les cours à cause de ma santé. Détesté le père par qui tout est arrivé, dont cette mauvaise santé. Détesté la directrice du lycée qui a insinué que j'étais une feignante et que je n'irais pas bien loin. J'ai détesté les «amis» qui m'ont zappé et jeté la télécommande pour être sûr que je ne réapparaisse pas. J'ai détesté l'homme de quarante deux ans avec qui je sortais, qui m'a pris pour une poupée qu'on oublie sous le lit quand on passe à un autre jouet. Pour la première fois j'ai connu la solitude. J'avais attrapé la mononucléose et en plus des séquelles de l'accident de voiture je n'étais plus bonne à rien. Pour la première fois j'ai connu le néant. Ces jours qui s'enfilent sur un collier de grand vide et qui se perdent dans la boîte où on les abandonne, au milieu des autres.

En parallèle de tout cela, il y a eu Alexis. Alexis que j'ai suspecté longtemps d'être l'homme de ma vie, que j'aimais vraiment de tous les tissus de mon coeur. Alexis qui m'aimait aussi mais qui n'était pas fichu de me le dire. Sauf la fois où il m'a tout avoué, en riant et comme il riait en me disant «Je t'Aime» je ne l'ai pas cru. La nuit d'après il m'avait attendu et croyant à une blague je n'étais pas venue. Pour se venger il est sorti avec mes deux seules copines qui savaient l'attachement viscéral que j'avais pour lui. Pour lui rendre son coup de poing dans le ventre, je suis parti sans rien lui dire. Je m'apercevais que pour la première fois je faisais partie des grands.

La première fois que je suis décédée, je suis née une nouvelle fois, de tes cendres. C'était neuf ans après la petite déprime que j'ai faite suite à ma non-relation avec Alexis. Entre-temps il y a eu d'autres hommes, bien entendu. Mais comparés à toi, quelle bande de garçonnets! Mon souffle ne s'était pas coupé contrairement à ce que je ressentais. Ma flamme s'était éteinte, je ne vivais plus, j'existais. J'hibernais, me conservais pour toi qui t'es tant fait désirer. Pour la première fois j'ai compris que le jour où je suis née, c'est ce jour où tu m'as donné ce baiser. Toi, qui m'avais pris pour meilleure amie mais qui me désirait Amante d'une vie. Toi, qui as attendu un an durant que je fasse le deuil de ma Maman si tristement perdu. Toi, qui as compris que jamais je ne m'en remettrais mais qui as su quand me laisser pleurer et quand il était temps de m'accompagner, me soutenir. Toi, qui viens tout en fleurs, en gourmandises, en sourire me déborder après une longue crise. Toi, qui apprends ma langue pour mieux me comprendre et toi qui es tout simplement la canne de cette vie boiteuse. Pour la première fois la robe de l'Amour, c'est moi qui l'embellie!



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