Flash-Black -Chapitre 22

Juliet

-Hein ? Je finis par trouver cela étrange. À chaque fois que je viens vous rendre visite, Tsuzuku n'est pas chez vous. À croire que ce garçon est devin et qu'il sait que je vais apparaître.

Plus que jamais, Atsushi était pâle comme la mort. C'est la première chose qui a frappé Uruha, et la dernière qu'il voulait évoquer. Atsushi était pâle comme la mort, et ce ne pouvait être sans raison. Comme si sans tuer personne, la mort était passée à travers cette maison, souffle d'air glacé qui vous fige le sang.
Ah, oui... La mort. Uruha s'est senti sot, sur le coup. De près ou de loin, il était indéniable qu'Atsushi, comme son neveu éternel absent, avaient établi avec la mort des rapports si étroits qu'ils en devenaient dangereux. Lorsque des liens deviennent trop étroits, l'on finit par s'étrangler avec. S'ils vous lient l'un à l'autre par les poignets, alors c'est un fil de fer qui vous tranche les veines.
Les mains derrière son dos, se balançant sur ses pieds, Uruha garde levé sur Atsushi une expression béate, celle de la surprise et de l'attente. Un sourire a illuminé son visage et il s'est mis à sautiller sur le seuil, rayonnant, lorsqu'Atsushi d'un seul geste lui a intimé d'entrer.
Il y avait comme une expression de défaite et de résignation dans les yeux noirs de l'homme. Atsuaki n'était pas sans deviner qu'un état d'esprit grisâtre pouvait conduire un être humain à adopter des attitudes pour lesquelles il était récalcitrant jusqu'alors, et sans doute était-ce pour cela qu'Uruha, pour la première fois, avait pu poser les pieds sur le plancher de cette maison sans qu'Atsushi n'y fût réticent.
-Alors ? s'enquit-il instamment auprès d'un Atsushi demeuré immobile à côté de la porte. Où est-ce qu'il est, Tsuzuku ?
-En voyage...
Uruha hoche la tête, mais son expression semble pensive. Atsushi a la tête ailleurs, c'est comme un automate sans pensées ni sentiments qui lui répond. Pourtant, les pensées et sentiments d'Atsushi, c'est peut-être exactement ce qui lui donnait cet air sans vie.
-En voyage ? Où ça ?
-Je ne sais pas.
Uruha fait la grimace. Sans y avoir été invité, il prend place confortablement au milieu du canapé. De là où il est, il observe jusque dans les moindres détails Atsushi qui n'avait pas bougé, sa silhouette de profil se découpant devant la porte.
-Si vous ne savez pas où se trouve votre neveu, cela prête à croire que vous ne vous en souciez guère.
-Que puis-je y faire ? Si je lui pose des questions, alors il m'accuse de ce que je m'immisce vicieusement dans sa vie privée.
-Peut-être, admit le garçon, mais il n'empêche que s'il arrivait un...
-Il existe pour Tsuzuku un espace vital dans lequel je ne dois plus exister, c'est tout.
Atsushi n'avait pas vraiment eu d'émotion, en disant cela. À peine une once d'impatience, si légère qu'elle aurait très bien pu n'être que l'effet de l'imagination d'Uruha.
-Si ça se trouve, c'est lui qui n'existe pas pour vous, murmura Uruha.
Il avait parlé à lui-même, sans vraiment y songer sérieusement, de plus. Mais ces paroles avaient atteint la conscience d'Atsushi et ce dernier, les traits tirés, avait eu un léger soubresaut.
-Après tout ce que j'ai accepté de faire pour lui... Je n'ai jamais cessé de prouver mon amour à Tsuzuku.
-Un véritable amour se témoigne par des preuves qui ne peuvent être mises en doute, Atsushi.
Atsushi tourne la tête, imperceptiblement. Tandis que son regard toise Atsuaki, ce dernier a l'impression que la chevelure d'encre de l'homme d'un instant à l'autre se mettrait à virer au blanc.
-Tsuzuku a-t-il si besoin que je l'aime, lui qui ne m'aime pas ?
-Je ne comprends pas votre façon de penser, Monsieur Sakurai, protesta le garçon. Comment dire... Elle est si puérile, si égoïste. Jamais vous ne m'avez donné le sentiment que vous étiez ainsi, Monsieur Sakurai.
-Mais il est vrai de dire que Tsuzuku ne m'aime pas vraiment.
-Si ses preuves d'amour sont aussi fades que les vôtres, alors je conçois que vous le pensiez. Mais il est votre neveu, non ? Pire, il est devenu votre enfant, Atsushi, parce que Tsuzuku a perdu mère et père et que vous êtes la seule famille qui lui reste. Tsuzuku n'a pas choisi d'être à votre charge.
-Je n'ai pas choisi d'avoir ce garçon à ma charge non plus, rétorqua l'homme. Mais bien que Tsuzuku et moi ayons ce point en commun, sais-tu ce qui nous sépare l'un de l'autre ?

Uruha baisse la tête. C'est un signe d'ignorance, mais celui de sa honte, aussi. Sa honte face à ce à quoi il ne s'était pas attendu. Sans transition, la colère avait couvert le visage d'Atsushi, mais elle n'était qu'un voile noir. Derrière ce voile, Uruha le savait, il se cachait une profonde tristesse.
-La différence est que moi, je ne l'ai jamais regretté, Atsuaki. Bien sûr, Tsuzuku est malheureux et j'aurais pu sourire plus librement si seulement ma sœur et son mari étaient encore en vie, mais est-ce que je suis responsable, dis ? Non, Atsuaki, moi, je ne suis pas responsable de la mort de ses parents et j'ai eu beau en souffrir aussi, moi, jamais, dis, jamais je n'ai regretté de devenir la famille de Tsuzuku.
-Vous croyez vraiment que Tsuzuku vous déteste ?

Atsushi s'était plongé dans un rêve. C'était un rêve lucide, un rêve cauchemar. Une succession de souvenirs qui rejaillissaient à la surface de sa mémoire, dansaient devant ses yeux. Des fragments de vie mis bout à bout qu'Atsushi voyait défiler devant lui comme le film d'un passé encore présent.
Des vaisseaux rougeoyants avaient dessiné dans le blanc de ses yeux comme les ramifications d'une vie qui avait l'angoisse pour racine.
Atsushi a tourné le regard vers Uruha. Ce dernier le considérait, les traits assombris par ce qui semblait être de l'inquiétude. Ses paumes à plat sur le canapé, le buste droit, le garçon semblait prêt à se redresser à tout instant, comme s'il craignait que ne survienne un danger pour lequel il dût venir au secours d'Atsushi sans attendre.
-Je ne crois pas.
Atsushi avait à peine eu la force de s'exprimer dans un souffle. La force, ou le courage, peut-être. Il avait ce sentiment oppressant qu'à chacun des mots qu'il prononçait, il avançait d'un pas de plus vers le bord d'un gouffre au fond duquel la moindre brise pourrait le faire basculer. Comme si l'irréversible flottait autour de lui et menaçait à chaque instant de le prendre par surprise, Atsushi se sentait menacé par une force extérieure.
-Mais même si elle n'est pas dirigée contre moi, le cœur de Tsuzuku est si plein de haine, Atsuaki, que cela fait longtemps qu'il ne se trouve plus la moindre place pour une forme d'amour.

C'est à ce moment-là qu'il s'est précipité. Avant qu'il ne s'en rende compte, Atsushi se trouvait en face à face avec Atsuaki, et la distance entre eux était trop infime pour ne parler que d'intimité. Plus que de l'intimité, plus encore que de la promiscuité même, c'était la pénétration mentale d'un être dans un autre, le mélange de deux esprits qui s'explorent en même temps qu'ils se confondent.
Le regard d'Uruha se calque au sien et Atsushi voit ses propres prunelles briller dans ses yeux. L'espace d'un instant, Atsushi se croit voir doté de grands yeux noisette capables d'implorer pour attendrir.
Uruha se voit avec de profonds yeux noirs qui ne reflètent que des ténèbres dans lesquelles l'on ne peut deviner que des secrets gardés sans jamais les voir.
-Mais à qui, dites ? À qui Tsuzuku voue-t-il sa haine ?
Sur le coup, Atsushi a eu l'impression que c'était lui qui parlait. Entendant ce qu'il croyait être sa voix si différente, Atsushi a eu un choc. Mais cela ne devait durer que le temps d'un battement d'ailes de papillon, et détachant son regard du sien pour ne plus s'y confondre, Atsushi s'est détourné.
-À personne, je crois. Dans le fond, Atsuaki, Tsuzuku voue sa haine... à une absence.


C'est comme si un enchantement prenait subitement fin. Un éclair de lucidité traversant ses yeux, Atsushi a senti un frisson le surprendre par tout le corps. Il a fait volte-face, abasourdi, et s'est mis à dévisager Atsuaki comme si le garçon venait seulement d'apparaître par magie.
-Bienvenue, Atsuaki.
Un peu décontenancé d'abord, Uruha s'est contenté de sourire poliment, ne sachant comment appréhender ce vif retournement de situation.
-Je suis désolé... bafouilla Atsushi, confus. J'étais dans les nuages, j'étais... Installe-toi, je vais te servir quelque chose.
Le garçon s'exécuta, plus par automatisme que par réelle envie, néanmoins une gaieté soudaine l'agitait intérieurement et, allègre, le garçon s'était mis à balancer ses jambes d'avant en arrière.
-Par « bienvenue », vous voulez dire que je peux venir vivre chez vous ?
-J'attendrai que tu sois devenu un garçon mature, intelligent et utile pour cela, sourit l'homme. Aussi, je crois que tu devrais te résigner à abandonner cette idée.
Sans se départir de son rayonnant sourire qui laissait étinceler des dents blanches, Atsushi qu'un miracle inattendu avait rajeuni est venu déposer un verre de thé glacé devant le garçon.
-Donner de faux espoirs aux innocents comme moi, Monsieur Sakurai, c'est digne d'un sadique, bougonna Uruha en saisissant son verre.
-Tu m'en vois comblé.
-Mais pour en revenir à Tsuzuku...

Uruha a sursauté lorsqu'Atsushi prit place à ses côtés. Non pas que la promiscuité de l'homme lui était désagréable, bien au contraire, mais à dire vrai, c'était la première fois que les deux individus se trouvaient si proches par la seule initiative d'Atsushi. D'ordinaire, ce dernier s'appliquait consciencieusement à préserver entre eux une distance que le garçon n'avait jamais pu franchir et voilà qu'à présent, Atsushi venait s'asseoir si proche de lui que leurs épaules se frôlaient, l'air de rien.
-Pense ce que tu veux, Atsuaki. Mais moi, je ne veux pas parler de Tsuzuku.

Uruha a hoché la tête dans un signe d'assentiment. Bien sûr, il comprenait. Ou plutôt, il ne comprenait rien aux réels rapports qu'entretenaient l'oncle et le neveu, à la vie qu'ils avaient menée et aux épreuves qu'ils avaient endurées ensemble ou, au contraire, qui avaient divisé leur tandem en deux mondes distincts entre lesquels il n'existait plus de pont. Deux mondes opposés depuis lesquels les deux individus pouvaient s'observer l'un l'autre, de loin, voilà tout ce que semblait être devenue la relation entre Atsushi et Tsuzuku. Uruha ne comprenait pas, non.
Tout ce qu'il savait, c'était qu'Atsushi n'avait jamais paru aussi faible et inaccessible qu'en ce jour.
-La première fois, vous le savez, c'était à l'hôpital. Accidenté, dans le coma, amaigri et couvert de blessures qui le rendaient méconnaissable. La deuxième fois, c'était par hasard, tandis que je me rendais chez vous, je l'ai reconnu. Je l'ai vu qui marchait sur le trottoir opposé au mien, mais je ne l'ai vu que de loin. Quant à la troisième fois, la dernière, lui et moi nous sommes heurtés par accident au coin d'une rue et je ne l'ai reconnu qu'alors qu'il était étalé à terre, à plat ventre, avant qu'il ne se redresse pour disparaître sans un mot. Je ne l'ai vu que de dos.
Atsushi passe une main dans ses cheveux. Les genoux écartés, le dos voûté, il semble voyager seul dans de nouvelles rêveries. Ou plutôt que d'un voyage, peut-être est-ce une fugue. Mais Uruha devine : si Atsushi semble l'ignorer, c'est parce que l'homme l'écoute attentivement, muré dans le silence.
-Ce que j'essaie de vous dire, Atsushi, est que toutes ces fois où j'ai eu l'occasion de voir Tsuzuku, je n'ai jamais pu voir son visage... pas le vrai, du moins. Je n'ai jamais pu l'observer de près pour graver ses traits dans ma mémoire. Non, dans le fond, ce à quoi ressemble véritablement le visage de Tsuzuku vu de près, je ne peux pas le dire. Malgré cela, Atsushi, je peux vous dire une chose.

Perdus sous sa chevelure noire, les doigts d'Atsushi se crispent. Il les serre si fort, inconsciemment, que ses ongles s'enfoncent dans la peau du crâne à l'intérieur duquel bouent ses pensées. À côté de lui, pourtant, la voix d'Uruha est là qui parvient à le détendre.
-Tsuzuku est beau, Atsushi. Je le sais parce que c'est une beauté qui vous prend au cœur avant de surgir dans votre conscience.
Atsushi soupire. Ce n'est pas de l'agacement, ni une tentative désespérée d'évacuer son angoisse, car d'angoisse il n'y avait pas tandis que l'homme écoutait attentivement le garçon. Non, si Atsushi a soupiré à ce moment-là, c'était parce qu'il se demandait pourquoi Uruha était le premier à prendre conscience d'une telle évidence.
-Alors, Atsushi, je me demandais... Quelqu'un d'aussi beau que lui, de qui a-t-il dû se cacher pour en venir jusqu'à faire croire à sa propre mort ?

« Mais ce n'est pas un mensonge, dis. Dans le fond, si personne ne parvient à reconnaître le Tsuzuku d'antan, c'est sans doute parce que ce Tsuzuku-là est bel et bien mort. »
C'était la seule chose que trouvait à répondre Atsushi. C'était aussi la seule chose qu'il ne pouvait pas répondre. Encore et toujours, avec le silence pour plus fidèle allié, Atsushi a placé un bouclier devant son cœur, dans le désir seul de protéger ce que son cœur abritait.







-Toi ? Tu es...
Il était onze heures du soir. Ses lèvres entrouvertes, ses yeux écarquillés dans une expression qui lui conférait un air niais, un visage poupin figé dans sa surprise, Mizuki a fixé sans comprendre celui qui se trouvait là, sur son seuil, et dont la présence était bien assez incongrue pour penser à en éprouver de la méfiance.
Il était vêtu d'un t-shirt trop large qui lui arrivait jusqu'aux genoux et d'un caleçon bleu marine et l'ensemble, sans doute, servait de pyjama à Mizuki, et si les yeux de Miyavi observaient son accoutrement de haut en bas, le garçon était bien trop hébété pour s'embarrasser. C'est l'intrigue qui a enfin sorti Mizuki de sa torpeur expectative :
-Excuse-moi, dit-il en se ressaisissant, tapant ses joues de ses mains. Tu es l'ami de Joyama Suguru, celui qui a pris sa défense une fois face à Tsukasa. Ton nom, j'ai oublié...
-Takamasa Ishihara, a pesté Miyavi. Je suis désolé de te déranger à une heure si tardive, mais je devais venir te voir.
-Comment as-tu eu mon adresse ?
-Tora s'est montré plutôt coopératif.
Mizuki a sondé, méfiant, le regard de Miyavi, mais rien ne se reflétait qu'une certaine impatience mêlée d'appréhension que le jeune homme avait peine à contenir. Miyavi semblait nerveux, et son pied tapotait nerveusement sur le sol tandis que ses doigts effectuaient des mouvements étranges avant de se refermer pour former un poing sur lequel saillaient des veines bleues.
-Je suis désolé, c'est très important.
Mizuki n'a pas demandé comment Tora lui-même avait pu obtenir son adresse. Il jugeait fort peu probable que Tsukasa la lui ait donné, mais après tout, Tora était un ancien bandit, et si le résultat l'inquiétait déjà, Mizuki ne tenait pas vraiment à en connaître les moyens.
Il a dégluti, Mizuki, jetant de furtifs coups d'œil par-dessus l'épaule de Miyavi pour s'assurer que, par hasard, il ne se fût pas agi d'une embuscade pour laquelle le garçon se fût fait accompagner de complices. Mais dans la nuit que la lumière pâle des lampadaires amenuisait, il ne semblait se tapir rien d'autre que les chats de rue.
Lorsqu'il a reporté son regard sur Miyavi, Mizuki a vu à quel point ce dernier se consumait d'inquiétude.
-Il y a un problème ?
-Je suis venu te parler de Tsuzuku.
-Hein ? Eh bien... Tu sais, je le connais à peine, et je ne sais assurément rien que tu ne saches pas déjà, alors s'il s'agit de Tsuzuku, je pense que Tsukasa serait plus à même que moi de...
-Peu importe, coupa impatiemment Miyavi. Tora m'a dit que tu vivais seul chez toi.
-Pardon ? Euh, oui mais...
-Alors, laisse-moi entrer.
Si cela avait été un ordre, alors cela avait été inutile, car plutôt que d'attendre la moindre coopération ou hostilité de la part de Mizuki, Miyavi a écarté de son passage le garçon qui, frappé d'un coup dans les côtes, manqua s'affaler au sol.
Ce n'est seulement qu'alors que Mizuki comprit qu'il fallait avoir peur. Levant ses yeux d'enfant effrayé vers lui, il s'est étranglé :
-Qu'est-ce que tu me veux ?
-Où est Tsukasa ?
Si Miyavi n'était lui-même pas enclin à répondre, il ne faisait aucun doute que les réponses devaient lui être apportées sinon, il se pourrait bien que ce poing qu'il maintenait serré par nervosité ne s'écrase sur la frimousse immaculée du jeune homme.
-Je ne sais pas, sanglotait Mizuki qui sentait le danger refermer ses griffes autour de lui. Il doit être chez lui, je suppose, je ne sais pas...
-Peu importe ! aboya Miyavi si brusquement que le cœur du garçon sauta un battement. Maintenant, appelle-le.
-Quoi ? Mais...
-Peut-être que tu préfères mourir.
Alors, Mizuki a su. La raison pour laquelle Takamasa Ishihara était venu lui rendre visite à lui plutôt qu'à Tsukasa. C'était évident, après tout, que d'entre les deux, Mizuki était de loin le plus faible. Faible, mais un point faible aussi ; cela, Miyavi avait su le comprendre dès le début. Et de tous temps, c'est par les points faibles de ceux qui semblent invincibles que l'on a remporté des victoires.
-Tout de suite.
Il n'en fallut pas plus à Mizuki pour attraper son téléphone. Aveuglé par les larmes, les doigts tremblants, Mizuki composait le numéro fatidique, priant à l'intérieur de lui-même. Il ne savait pas qui, ni pour quoi il priait, d'ailleurs. S'il valait mieux que Tsukasa ne décroche ou non, Mizuki ne le savait pas mais tout ce dont il était sûr, en cet instant, était que la seule chose primordiale n'était que de sauver Tsukasa.
Lorsque la voix de Tsukasa s'est fait entendre à l'autre bout du fil, Mizuki a arrêté de pleurer.


-Mizuki ?! Mizuki, je suis là ! Ouvre !
Le poing de Tsukasa tambourinait contre la porte comme sa voix prise de panique hurlait. Pris d'un haut-le-cœur, Mizuki a retenu à temps le liquide corporel acide qui remontait le long de sa gorge. Sa gorge, oui. Il ne lui fallait surtout pas bouger ou un drame fatal pourrait survenir. Alors, tandis que les coups de Tsukasa retentissaient encore, affolant les morts, dans des pas synchronisés Miyavi et Mizuki se sont avancés jusqu'à la porte. Dans un grincement plaintif, elle s'est ouverte.
-Mizuki, qu'y a-t-il, tu m'as dit que c'était urgent, tu...
Son sang n'a fait qu'un tour. Le fil de ses pensées s'est stoppé en plein milieu du sien. L'espace d'un instant durant lequel ses battements de cœur ne furent plus, Tsukasa n'a vu que du blanc.
-... Quoi ?
-Je suis désolé, sanglotait Mizuki. Tsukasa, je suis désolé...
Il a inspiré profondément, Tsukasa, et plaqua ses mains fermement sur ses yeux pour tenter de remettre de l'ordre dans son esprit qu'une vision de cauchemar avait plongé dans le chaos. À la fin, il a soufflé longuement, et portant son regard sur Miyavi qui tenait prisonnier dans ses bras Mizuki contre la gorge duquel il maintenait tendu un couteau, il a élevé ses bras en signe de paix :
-Toi... Takamasa Ishihara, n'est-ce pas ? Écoute, je ne sais pas ce que tu fais, mais tu ne le fais pas dans ton intérêt. Quoi que tu veuilles, quoi que tu aies à me reprocher, il est impossible que Mizuki ait quoi que ce soit à voir dans...
-Tu crois que je l'aurais impliqué, si je ne me doutais pas que tu serais prêt à tout pour le sauver ?
-Tsukasa...
Tsukasa reporte son regard sur Mizuki. Il se fait force pour ne plus pleurer, il faudrait être aveugle pour ne pas le voir, mais c'est avec une profonde dignité embourbée de remords que Mizuki fixe son ami, le suppliant. Tsukasa ne comprenait pas. Que Mizuki le suppliait simplement en silence de partir, Tsukasa n'aurait jamais pu comprendre cela. Parce que la détresse de Mizuki, et le garçon qui se trouvait en danger, c'est tout ce qui existait dans l'esprit de Tsukasa alors.
-Takamasa Ishihara, je t'en prie... Je ne peux pas croire que toi, qui m'as bravement tenu tête ce soir-là pour prendre la défense de Suguru Joyama que je mettais en garde de ne plus ennuyer Tsuzuku, en arrives à commettre un acte si irréfléchi. Écoute, j'ignore encore ce que tu as à me reprocher, mais je te le répète, ce garçon n'a rien fait.
-Je ne te reproche rien non plus, abruti.

Comment était-ce possible ? Irréaliste et bel et bien irréelle, c'était tout ce que semblait être la situation aux yeux effrayés de Tsukasa. L'incohérence même, le non-sens absolu. Ce n'était juste pas possible. Il en avait vu tant de semblables, pourtant. De scènes où était mise en danger la vie d'une personne innocente pour des histoires qui, dans le fond, n'avaient aucune importance mais que seuls l'orgueil et la soif de vengeance provoquaient. Mais pour toutes ces dix années durant lesquelles Tsukasa avait été confronté au crime et à la négligence totale de toute vie humaine autre que la sienne propre, durant ces dix années où il a vu l'argent et le pouvoir accéder à leur trône par la terreur pour le maintenir par le silence, jamais, au grand jamais, il n'avait vu un tel calme chez celui qui s'appropriait la vie d'un autre en guise de moyen de persuasion.
Jamais, au grand jamais, Tsukasa n'avait pu entendre, d'un homme capable de maintenir une lame aiguisée sous la gorge d'un innocent, une voix qui n'exprimait ni colère, ni indignation. Moins de haine encore. Non, de tout sentiment nuisible Miyavi semblait être totalement dépourvu, et c'est ce qui rendait inexplicable cette situation dans laquelle, pour le coup, Tsukasa se sentit totalement impuissant.
Parce que de tous temps, Tsukasa n'avait été amené à vaincre, et n'avait terrassé que de véritables criminels. Et qu'un véritable criminel ne pouvait pas correspondre au profil de Takamasa Ishihara.
Alors, ce n'était peut-être que de la folie. Une folie profonde et incurable qui dotait sa victime d'une sérénité qui, alors, devait trahir une totale inconscience. L'inconscience de ce qu'il faisait et de ce qu'il était sur le point de faire.
-Alors, pourquoi ? s'enquit Tsukasa comme il s'approchait lentement en même temps que Miyavi reculait d'autant, entraînant son otage. Si tu n'en veux à aucun de nous deux, pourquoi...
-Parce que c'est le seul moyen de te faire dire ce que tu sais sur Saegami Tsuzuku.


Au début, il n'en a pas cru ses oreilles. Sans comprendre, Tsukasa s'est mis à fixer Miyavi d'un air si niais que la situation en eût été comique si une lame ne scintillait pas toujours sous une gorge fine tendue.
-Pardon ? a fait Tsukasa après un instant de torpeur.
Il a éclaté, plus tranchant que toutes les lames du monde, plus dangereux, plus tétanisant encore. Le rire que Takamasa Ichihara a poussé, la tête renversée dans son délire épileptique, et chacun de ces éclats était un débris de verre effilé destiné à vider de leur sang un peu plus ceux qui se trouvaient en leur milieu. Des milliers d'estafilades rouges striaient les consciences de Tsukasa et Mizuki, paralysés sous le poids de cette hystérie destructrice. Et comme si les débris de verre qu'était chacun de ces éclats avaient tranché net les cordes vocales de Miyavi, les rires ont pris fin dans un gargouillis étranglé.
Redressant la tête, Ishihara toisait Tsukasa d'un regard exorbité.
-Ne me mens pas, pauvre fou. Tu ne vois pas que je tiens ce petit idiot à ma merci ? Tu l'aimes, non ? Ne me mens pas, tu l'aimes. Si ce n'est pas le cas, pourquoi obéirais-tu à ses moindres caprices, pourquoi le suivrais-tu comme un chien dans les club d'hôtes ?
-Je ne comprends rien à tes délires, espèce de déjanté, mais à toi qui parles d'amour comme d'une tare, je n'ai rien à dire.
-Alors, il meurt.
Mizuki a échappé un gémissement de douleur. Contre sa gorge, la lame s'était appuyée, plus proche, plus cruelle que jamais. Tsukasa s'était précipité avant d'être arrêté par un hurlement de Miyavi, livide. Haletant, Ishihara rivait ses yeux noirs rutilant sur l'homme pris en proie à des sueurs froides.
-Je ne suis pas le seul, articulait Takamasa d'une voix rauque. Joyama, Kazamasa, eux aussi se doutent de quelque chose. Tsuzuku... Il détient un secret que tu dois savoir.
-Et si Tsuzuku avait vraiment un secret, imbécile, pourquoi devrais-je être le seul à le savoir si même son meilleur ami, Kohara Kazamasa, ne le sait pas ? se défendit Tsukasa, les nerfs tendus.
-Parce que tu as ordonné le moindre de ses faits et gestes par le passé ! aboya Takamasa. Ne me prends pas pour un idiot, tu sais tout de lui, Tsukasa, tu peux tout savoir parce que tu as eu l'occasion durant des années d'en apprendre bien assez sur les travers de Tsuzuku pour pouvoir accepter jusqu'à ses plus viles tares ! Tu le sais, Tsukasa, j'en suis certain parce que tu as la confiance de Tsuzuku, Tsukasa, et tu es au fond sans doute la seule personne en ce monde en laquelle Tsuzuku a déjà eu confiance alors, ne le nie pas, Tsuzuku t'a confié des secrets qu'au reste du monde il a cachés !
-Tu fais erreur pourtant, répondit l'homme dans un rire qui se voulait assuré mais qui trahissait sa nervosité. La confiance inconditionnelle de Saegami Tsuzuku... ce n'est pas moi qui l'ai.
-Pourquoi devrais-je te croire ? Toi, d'une manière ou d'une autre, tu es son complice, non ? Tu as commis tes propres crimes, Tsukasa, et si j'en ignore la nature, je n'ai pas besoin de les savoir pour comprendre quel genre d'homme tu es. Après tout, ce que je suis en train de faire, cela devrait te rappeler des souvenirs, n'est-ce pas ?
-Tsuzuku n'a rien à voir là-dedans.
-Tsuzuku a commis tes propres crimes aussi parce que Tsuzuku était sous tes ordres. Cette fois où avec d'autres de tes hommes, Tsuzuku a agressé Joyama Suguru avant de le blesser avec une arme blanche... est-ce que ce n'était pas aussi de ta faute ?!
-Je n'ai eu connaissance de l'existence de Joyama Suguru que bien après cet incident, Ishihara. Je n'étais pas là ce soir-là, et il n'était pas dans ma morale de m'en prendre, même par le biais de mes hommes, à des inconnus innocents... Crois-moi, Takamasa ; pour Joyama, je regrette.
-Je croirai en tes regrets lorsque tu m'auras dit toute la vérité sur Tsuzuku.


Mizuki s'était remis à sangloter. Sous les yeux impuissants de Tsukasa, cet être qui si longtemps avait joué le rôle d'un dur à cuire qu'il n'était pas, voilà qu'il exprimait sous le poids d'une terreur innommable toute cette détresse qui le faisait un moineau aux ailes brisées pris entre les griffes d'un vautour prêt à le dévorer. Sous les yeux impuissants de Tsukasa, les larmes de Mizuki coulaient à flots. Sous les yeux impuissants de Tsukasa, un visage de chérubin tordu par l'horreur. Sous les yeux impuissants de Tsukasa, un Ange à l'orée de sa vie qui tremble au milieu de l'enfer.
Sous les yeux impuissants de Tsukasa, en apparence seulement.
Lorsqu'il a reporté son regard sur un Miyavi aux traits tendus par la haine, Tsukasa bouillonnait.
-Il n'y a pas que sa personnalité, Tsukasa. Cette personnalité de Tsuzuku que nous lui avons jamais connue, qui est l'antithèse de lui-même, le mépris qu'il s'est mis à témoigner sans raison aucune à l'égard de ses amis, et tous ces comportements inexpliqués, cette violence gratuite... Il n'y a pas que cela d'étrange en Tsuzuku depuis qu'il nous est revenu, Tsukasa. Mais Joyama, Kazamasa et moi... Depuis ce jour, à la piscine, lorsque nous avons vu sur le ventre de Tsuzuku saigner la cicatrice que Joyama lui a infligée par vengeance il y a deux ans... Tu ne peux pas nier qu'il se passe quelque chose, Tsukasa, toi, parce que tu n'ignores rien des ténèbres que renferme Tsuzuku, tu dois me dire...
-À la fin, tu es complètement con, ou quoi ?

Le visage de Mizuki était devenu blafard. C'était de l'effroi, bien sûr. L'effroi pour sa propre vie qu'il craignait de voir disparaître sous la lame de Takamasa dont la violence aurait pu être attisée par les paroles de Tsukasa, mais il y avait une autre forme de peur, aussi, ou plutôt était-ce de l'angoisse. Et cette angoisse-là, que Tsukasa lisait dans les yeux verts de Mizuki, l'homme le savait, elle n'était pas pour lui-même. L'angoisse de Mizuki était dédiée à Tsuzuku.
C'était une chose que Tsukasa comprenait spontanément. Les yeux scintillants de Mizuki, écarquillés par le choc comme par la terreur, suppliaient Tsukasa.
« Ne lui dis rien. »
Voilà, a pensé Tsukasa, le visage décomposé. Depuis le début, je n'avais qu'une chose à faire.
Tsukasa s'est mis à avancer d'un pas assuré tandis que Miyavi reculait, s'acculait au coin du mur. Resserrant son bras autour du corps de Mizuki, il a perdu le contrôle de sa main armée qui se mit à trembler dangereusement sous les veines tendues du prisonnier.
-C'est l'un ou l'autre ! vociféra Miyavi, rougi par la rage. Mizuki ou Tsuzuku, maintenant, tu dois choisir qui tu veux réellement protéger !
Tsukasa a ri. Cette fois, son rire n'avait rien de nerveux. Il était grinçant. Alors que Tsukasa n'était plus qu'à trois pas des deux garçons, Miyavi a frémi.
-Mais de qui est-ce que tu me parles, abruti ? Ah, Ishihara, le secret est que tu es bon pour l'asile, non ? Tsuzuku, Tsuzuku, Tsuzuku... Depuis le début, tu n'as que ce nom à la bouche mais merde, Takamasa, depuis le début, tu me parles d'un mec que je ne connais même pas !

 
Tsukasa eut un geste. Un seul.
Mais ce geste seul a suffi à Miyavi pour qu'il ne lâche le couteau. Même s'il ne l'avait pas lâché de plein gré, en vérité.
Il eut un gémissement, à peine. Au même moment que la lame qui atterrit dans un bruit métallique, le corps de Miyavi s'est effondré sur le sol.
Tandis que le hurlement de Mizuki déchirait l'atmosphère, le sang sous le corps de Miyavi s'étendait lentement.
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 













 

-Je suis désolé.
Tora s'incline, encore et encore. Entre ces quatre murs blancs qui sont comme une prison renfermant les malheurs, trois jeunes hommes là se tiennent. L'un allongé et souffrant, l'autre debout et immobile, le troisième qui ne cesse depuis un quart d'heure de s'épuiser en courbettes. Les bras croisés, Joyama rive sur la nuque de Tora un regard qui l'eût sans aucun doute tué s'il avait été une arme.
-Miyavi, c'est de ma faute. Je n'ai pas pu m'en empêcher, tu sais, je n'ai pas pu... Parce que tu étais devenu violent, dis, lorsque tu m'as obligé à te donner l'adresse de Mizuki, je ne savais pas quoi faire... Je voulais te protéger, aussi, je ne voulais pas que tu commettes une folie, tu sais, parce que le meurtre souille un être humain à jamais, je ne pouvais pas te laisser aller jusque-là...
-Ne dis pas ça comme si Takamasa avait eu réellement l'intention de s'en prendre à Mizuki.

Aoi avait craché sur son dos, glacial de mépris. Mais Tora l'a superbement ignoré comme son attention n'existait plus que pour Miyavi étendu sous les draps, un bandage recouvrant sa poitrine, les veines percées de perfusions.
-Je ne pensais pas que Tsukasa allait tirer, Miyavi, je... Et puis, il ne me croyait pas, tu sais. Lorsque je suis venu prévenir Tsukasa de ce que je devinais être tes intentions, parce que c'est ce que tu m'avais dit, hein, que tu « trouverais un moyen de faire parler Tsukasa au sujet de Tsuzuku », forcément, j'ai eu des doutes... Alors, quand j'ai dit à Tsukasa de prendre une arme au cas où, il n'a pas voulu m'obéir. Il m'accusait de délire et de mensonge, mais bien sûr, de délire, c'en était un, mais ce n'était pas le mien, alors j'ai insisté, dis, il a fallu vraiment que je ne le supplie longtemps pour que Tsukasa n'accepte d'admettre la réalité. C'est pourquoi... Tsukasa portait cette arme à feu lorsqu'il est venu.
-Espèce de salaud, grinçait Joyama qui tremblait, la rage véhiculant à travers son corps comme un courant électrique. Tu dis cela, mais il était évident que Tsukasa lui tirerait dessus !
-Non ! s'est écrié Tora dans un volte-face désespéré. Le convaincre, voilà ce que je croyais qu'il ferait ! Apaiser Miyavi, lui dire que tout cela n'avait pas de sens, que tout cela ne valait pas le coup, je pensais que Tsukasa parviendrait à lui faire entendre raison !
-Mais il a été ton ennemi, non ?! s'époumona Joyama. Lorsque tu faisais partie du clan opposé au sien, il était ton ennemi ! Tu savais ce dont il était capable, non ?! Ne me fais pas croire qu'un seul instant tu as pensé que Tsukasa saurait faire preuve de diplomatie et de patience !
-Mais Tsukasa a changé, depuis tout ce temps, se défendit Tora que les sanglots commençaient à envahir. Tsukasa n'est plus le même, Joyama, depuis...
-Ce qu'il a fait nous prouve qu'il mérite encore de mourir.
-Agaçant...

Les deux garçons ont oublié leurs différends pour diriger leur attention sur Miyavi qui, pour la première fois, s'exprimait. Se mouvant sous son drap dans une plainte aigüe, il s'est fait force pour redresser le buste afin de faire face à ses amis qui le dévisageaient avec inquiétude.
-Crier ainsi devant moi... Il est inutile de me rendre visite pour vous disputer. Je ne veux pas supporter vos cris... Je suis responsable de ce qui arrive, après tout.
-Tora n'aurait pas dû prévenir Tsukasa de tes intentions ! riposta Joyama. Comment peux-tu prendre la défense d'un traître ?
-J'ai été immature, Joyama. Me servir de Mizuki... J'ai cru pouvoir effrayer et faire céder Tsukasa avec cela. Mais bien sûr, Tsukasa a toujours été le plus fort.
-Tu n'avais pas la moindre intention de faire du mal à Mizuki, n'est-ce pas ?

Lorsque Tora a dirigé son regard sur Joyama, il eut le sentiment que ce dernier se faisait force pour réprimer ses émotions. Un tremblement dans la voix l'avait trahi cependant, et un voile d'humidité commençait à faire scintiller ses yeux devenus alors deux noirs néons.
-Bien sûr que non ! se défendit Miyavi dans un rire qui lui valut une douleur lancinante à son épaule blessée. Sérieusement... j'ai été trop crédible dans le rôle du criminel. Cela m'a donné une leçon, n'est-ce pas ? La prochaine fois, j'y réfléchirai à deux fois avant de foncer tête baissée pour une cause qui n'en vaut sans doute pas la peine... Oh, pauvre Mizuki... Il était horrifié.
-À en croire Tsukasa, il l'était plus encore lorsqu'il t'a tiré dessus, renchérit Tora, amer. Ce garçon... Il ne t'en a même pas voulu.
-Cela semble te contrarier, fit remarquer Joyama.
-Bien sûr. Mizuki est innocent, mais il s'est couvert de remords parce qu'il se juge coupable si Tsukasa a tiré sur Miyavi. Alors, d'une certaine manière, je m'en veux plus encore pour avoir révélé à Tsukasa les réelles intentions de Miyavi.
-Heureux que tu te repentisses, déclara sèchement Joyama, croisant ses bras.
-Ne vous disputez plus, supplia Miyavi. Il est décidément certain que ce qui est arrivé est de ma faute. Heureusement, Tsukasa a pris le soin de ne viser que mon épaule...
-Tu tenais Mizuki tout contre toi, idiot. Si Tsukasa ne visait pas ton épaule, c'est Mizuki qu'il visait.
-Ou ma tête.
-Il ne serait pas allé jusque-là.
-C'est parce qu'il n'avait pas l'intention de me tuer que je ne lui en veux pas, renchérit Miyavi. Tout ce que voulait Tsukasa, c'était protéger Mizuki.
-Tu crois qu'il ne voulait protéger que lui ?

Miyavi a interrogé Joyama du regard, silencieux. À son intrigue s'est mêlée celle de Tora qui, à son tour, dévisagea Aoi comme s'il était devenu une bête étrange.
-Je veux dire... bredouilla l'adolescent, embarrassé. Tsukasa, s'il a choisi de te tirer dessus plutôt que d'accéder à ta demande... C'est qu'il voulait taire certaines choses sur Tsuzuku, n'est-ce pas ?

« Depuis le début, tu me parles d'un mec que je ne connais même pas ! »

Un éclair a surgi dans la conscience de Miyavi. Foudroyant ses pensées, il est demeuré ainsi figé, et plus rien ne circulait dans son cerveau que ce courant électrique qui terrassait jusqu'à la moindre parcelle de réflexion.
C'était un coma éveillé. Ses yeux sans vie écarquillés sur du néant, Miyavi était devenu une poupée de cire à taille humaine.
-Ishihara... s'est étranglé Joyama qui s'avança vers lui, effrayé.
-Il a dit qu'il ne le connaissait pas.
Joyama s'est figé. Avec lui, Tora a retenu son souffle, le cœur battant. Lui et Aoi ont observé, impuissant, leur ami figé sur son lit qui les abandonnait pour un voyage vers des contrées dans lesquelles ils ne pouvaient pas le rejoindre.


 








-Excusez-moi...
Une petite voix timide a retenti au milieu d'un grincement. Une voix qui lui était familière, qui faisait tiquer sa mémoire mais sur laquelle, pourtant, il était incapable de mettre un visage. Lorsqu'il a levé les yeux des documents dans lequel il s'était plongé, Atsushi a senti son cœur s'agiter dans sa poitrine.
Subitement lui sont revenues devant ses yeux les images d'un Kohara Kazamasa éprouvé et empli de reconnaissance qui, sans crier gare, venait serrer son corps robuste dans ses bras.
C'était ce jour-là, oui... Après avoir appris le réveil de Tsuzuku, Kohara Kazamasa s'était précipité jusqu'au bureau de Monsieur Sakurai avant d'apprendre, le cœur lourd et l'esprit sens dessus-dessous, qu'il ne pourrait pas le voir. Alors, Atsushi avait fini par lui promettre qu'il serait le premier à l'apprendre lorsque Tsuzuku serait en état de recevoir des visites, et c'est ainsi que, tandis qu'il était sur le point de le quitter, Kazamasa avait fait volte-face pour prendre dans ses bras ce qui ressemblait à une muraille humaine intombable, mais qui contenait en son intérieur un cœur qu'animait la bonté.
À la vue de Kazamasa, Atsushi n'a pas pu cacher l'émotion qui l'assaillit alors. Comme si avec Kazamasa, c'était le soleil qui pénétrait dans cette pièce blanche.
-Je suis désolé de vous déranger en plein travail... Monsieur Sakurai.
-Il n'y a pas de problème, s'empressa de répondre l'homme. Je t'en prie, assieds-toi.
Visiblement, Kazamasa ne s'était guère attendu à une telle affabilité, car alors il se mit à considérer Atsushi avec un certain étonnement mais il s'exécuta, silencieux, dans une inclination de tête polie. Il ne releva pas les yeux, pourtant. Le regard rivé sur ses genoux, il entortillait nerveusement ses doigts, cherchant dans son esprit la meilleure manière d'aborder la conversation. Atsushi le regardait, pensif, attendant patiemment que le garçon ne prenne la parole. Mais cela ne devait pas venir, ou promettait de tarder, car au fur et à mesure que les secondes s'égrenaient, l'homme pouvait voir sur les joues du garçon des rosissements trahir son anxiété.
-Comment va ton camarade de classe ? Quel est son nom, déjà... Ah, Takamasa Ishihara. J'ai appris qu'un garçon de votre classe avait été blessé par balle.
C'est une mine plus désorientée encore que Kazamasa leva vivement sur Atsushi.
-Comment... balbutia-t-il. Comment l'avez-vous su ?
-Par Tsuzuku, bien sûr, rit gentiment l'homme.
-Mais Tsuzuku ne peut pas le savoir, il est en ce moment en voyage.
-Il me semble qu'un dénommé Amano Tora l'en a avisé par téléphone. À ce propos... je dirais que cette personne est du genre intrusif, à se mêler des autres.

Kazamasa n'a pas relevé. Il se fit une idée seulement de la nature de ces accusations portées par Atsushi, mais troublé, il n'a pas osé s'enquérir des éventuels rapports qu'avaient pu avoir Tora et Atsushi. Néanmoins, Shou a vu là une occasion de rebondir et, se ressaisissant, il a déclaré :
-C'est de Tora, justement, que j'ai entendu... Il paraît que vous refusiez de révéler à Tsuzuku que je suis celui qui a affiché les clichés de lui et de Hiroki.

Visiblement, le sujet a eu tôt fait de refroidir le cœur de l'homme. À cette grimace à peine réprimée qu'Atsushi laissa voir, Shou s'était attendu néanmoins.
-Quelle importance cela a, maintenant ? Au final, Tsuzuku a été mis au courant par Joyama Suguru.
-Cela n'est pas la question, Monsieur Sakurai, renchérit timidement le jeune homme. Je veux dire... D'après Tora, c'est moi que vous vouliez protéger en taisant la vérité à Tsuzuku.
-Et c'est une chose que tu viens me reprocher ? rétorqua Atsushi aussi sec.
-Non, Monsieur, sourit Shou avec nervosité. Seulement, pardonnez-moi... Mais j'avoue que je ne comprends pas une telle attitude de votre part.
-C'est simple, pourtant. Je craignais seulement que Tsuzuku ne t'en veuille.
-Il eût été normal que cela soit le cas.
-Je ne crois pas, non. Si Tsuzuku avait décidé de se venger... Tu n'imagines pas ce qu'il est capable de faire. Ou plutôt, je crois que si, tu es capable de le concevoir à présent. Toi, je voulais simplement te préserver de la colère et de la violence de Tsuzuku. Est-ce mal ?
-Je ne sais que penser, Monsieur. Vos aveux me plongent dans une totale confusion, et malgré moi, je ne peux m'empêcher de croire que vous n'avez pas fait le bon choix... Que je sois puni était tout ce que je méritais.
-Tsuzuku est une personne qui ne pardonne pas, Kazamasa. Je te prie de te souvenir de cela.
-J'aurais survécu sans son pardon.
-Mais je refuse de renoncer à l'espoir qu'un jour, Tsuzuku et toi redeveniez des amis, Kazamasa. Or avec la colère de Tsuzuku, aucun retour en arrière n'est possible.
-Pardonnez-moi, Monsieur Sakurai. À la fin, je ne saisis vraiment pas vos intentions. Les relations que Tsuzuku et moi entretenons ou défaisons... Ne regardent-elles pas que nous deux ?
-Il n'était pas prévu que Tsuzuku devienne ton ennemi.
-Mais avant que nous devenions amis, il n'était pas non plus prévu que nous le soyons, Monsieur.
-Tsuzuku commettrait une grande erreur s'il décidait définitivement de te maudire. Pour cette raison, je ne voulais qu'en aucune occasion il ne puisse se mettre à t'en vouloir.
-Vous pensez que je pourrais faire du mal à Tsuzuku pour me venger ? s'enquit le garçon.
-Faire du mal à Tsuzuku ?! répéta Atsushi dans un éclat de rire forcé. Oh, non, petit ignorant, je ne crois pas cela de ta part, vois-tu. Eh bien, même si tu en avais l'intention, je ne pense pas que Tsuzuku pourrait perdre contre toi, tu comprends ? Mais lui, Tsuzuku... Il te fera du mal. Je ne veux pas ça.
-Vous l'avez déjà dit, Monsieur. Dois-je répéter qu'après mes vils agissements, je n'aurais que mérité que Tsuzuku me condamne ? Qu'il le fasse, Monsieur, je n'en voudrai pas à Tsuzuku, je ne lui en voudrai plus. Il en a déjà trop fait pour que je lui en veuille encore. Je me suis déjà trop vengé pour que je ne lui en veuille encore. Alors, vraiment, il ne me fera rien que Tsuzuku ne...
-Après tout ce que tu as fait pour lui, tu crois que je laisserais une ordure te faire du mal ?!


Il y eut un blanc. Un blanc plus blanc que blanc, plus blanc que ces murs d'hôpitaux si tristement identiques les uns aux autres, un blanc plus blanc que son teint qui a viré au blafard, à ce moment-là. L'espace d'un instant, Kazamasa n'a rien vu qu'un néant intersidéral. Un blanc total dans lequel il se sentit tomber dans une chute sans fond.
Lorsqu'il recouvrit la vue, Atsushi le dévisageait, troublé. Il tremblait, Kazamasa, et des sueurs froides chatouillaient sa nuque, le couvraient de frissons irrépressibles.
-Kazamasa, tu vas bien ?
-Comment...
Kazamasa avait mal au cœur. Difficilement, il réprimait une envie de vomir viscérale qui rendait ses organes les détenteurs d'un mal-être se développant à chaque seconde comme un virus.
-Comment pouvez-vous qualifier d'ordure votre propre neveu ?
Atsushi s'était redressé pour s'enquérir de l'état du garçon, mais il s'est rassis, blême, lorsqu'il vit ce regard empli de reproches vrillé sur lui. Las, Atsushi a laissé échapper un long soupir.
-Il en est une, Kazamasa. Tant que Tsuzuku continuera à agir comme telle, il en sera une.
-Et c'est avec cette ordure-là que vous espérez que je redevienne ami ?
-Ou du moins qu'il redevienne le tien. Tu lui en veux peut-être, Kazamasa, et à raison je le crois, mais lui, il n'a aucune raison de t'en vouloir. Je ne tolérerai pas que Tsuzuku ne te haïsse. Tu es innocent.
-Mais Tsuzuku hait tout le monde, Atsushi. Ce n'est pas seulement moi, mais le monde entier semble être devenu son ennemi depuis qu'il est revenu, nous le croyions, indemne de cet accident.
-Mais toi ! s'écria Atsushi dont les muscles se contractaient. Toi, tu es son meilleur ami, non ? Toi, tu as partagé des années de sa vie, Kazamasa, tu as marché à ses côtés durant plus de temps que je ne l'ai fait, tu as été pour lui son plus grand soutien et son intarissable source de bonheur, parce que toi, Kazamasa, de tout temps tu t'es donné corps et âme pour faire le bonheur de Tsuzuku, et ne tente pas de le nier, Kazamasa, tout cela je le sais parce que Tsuzuku lui-même ne se lassait jamais de me raconter en détails les moindres de vos aventures. Et il me disait, lui, comment tu partageais ses tourments, comment tu supportais ses faiblesses, et avec quel amour, Kazamasa, tu accompagnais ses pas plutôt que de te contenter de les suivre ! Toi, aurais-tu oublié tout ce que tu as apporté de tendresse et de soutien à Tsuzuku sans lesquels il aurait pu s'écraser un nombre incalculable de fois ?! Aurais-tu oublié, Kazamasa, à quel point tu l'aimais, et à quel point il t'aimait, toi qui as été celui grâce auquel Tsuzuku pouvait se définir comme un être heureux ?!


Atsushi haletait. Alors qu'il s'était redressé d'un seul bond, le voilà qui se maintenait penché, s'appuyant sur son bureau pour ne pas céder à l'épuisement intense qui engourdissait son cœur. Luttant pour reprendre son souffle, Atsushi a posé une main sur son cœur affolé.
-Alors... a murmuré Kazamasa après un instant de silence. Tout ce que vous voulez, vous... est que Tsuzuku encore aujourd'hui ne me témoigne sa reconnaissance, n'est-ce pas ?
-Pourquoi ? s'est désolé Atsushi, le cœur serré. Pourquoi est-ce que ça te semble si grotesque ?
-Mais dans le fond... vous espérez aussi que je ne rende à Tsuzuku la gaieté qui faisait sa personnalité avant le drame, n'est-ce pas ?
-Tout ce que je veux, c'est tenir ma promesse.


Silence. Ces mots avaient échappé à Atsushi. Dans un râle de souffrance, l'homme s'est laissé affaler sur son fauteuil. Il a plongé sa tête au creux de ses mains et en même temps, il s'est confiné dans le renfermement. Devant lui, Kazamasa se tenait droit qui attendait, en vain, qu'enfin l'homme ne lui accorde un regard. Car celui de Shou, à ce moment-là, était désespérément sec.
-Peu importe, Monsieur Sakurai. Pour mon bien ou pour le sien, je devais vous dire que je ne compte nullement revenir en arrière. Après ce qu'il est devenu... L'amitié qui nous liait Tsuzuku et moi, Monsieur, est dorénavant destinée à demeurer un lointain souvenir.

C'est lorsqu'il a refermé la porte derrière lui que Kazamasa a entendu crier son nom. Tressautant, le garçon est demeuré là, figé devant cette porte derrière laquelle l'homme l'appelait, désespérément. Comme si Kazamasa était tout ce qu'il pouvait avoir de précieux.
Atsushi n'est pas sorti pour venir le chercher. Peut-être pensait-il le garçon déjà loin. Alors, lorsque les cris s'évanouirent pour laisser place à une succession de plaintes aigues, Kazamasa a repris sa marche, serein.
 
 

 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 

Lorsque Hiroki a ouvert la porte, sa première réaction fut de détourner le regard. Ce n'était pas le témoignage d'une quelconque rancune envers celui qui se tenait sur son seuil, non. Ce n'était en rien du mépris, de l'indifférence ou de la colère. Si Hiroki a détourné les yeux à ce moment-là, c'est parce qu'il a cru que des larmes viendraient le trahir. Mais Hiroki était un homme sinon fort, du moins déterminé, et lorsqu'il a reporté son regard sur ce visiteur inattendu, son expression était des plus naturelles.
Mieux même, il se barda d'un petit air d'irritation, exactement comme cela dût l'être.
-Tu ne peux pas venir ici. Si Tsuzuku te voyait...
-Tsuzuku est au lycée en ce moment-même, coupa net Kazamasa. J'ai séché les cours pour saisir cette occasion, Hiroki, tu comptes encore me rejeter ?
Shou remarque que Hiroki a le teint pâle, les yeux creusés, les joues amincies. C'est son corps entier qui semble l'être en vérité, et si ça saute vivement aux yeux du garçon, il ne dit rien.
Mentalement, Kazamasa rejette la faute sur Tsuzuku. Ça ne pouvait être que Tsuzuku.
-Très bien, susurre Hiroki comme il s'écarte pour laisser le passage au garçon. Entre.
-Je ne compte pas m'attarder, rétorqua Shou dans un geste de refus. Hiroki, tu es au courant de ce qui est arrivé à mon ami Miyavi, n'est-ce pas ? Tout cela, parce qu'il voulait savoir sur Tsuzuku...
-Je sais, oui. Tu m'en as déjà fait part... au téléphone.

Hiroki semblait ailleurs. Pourtant il était bel et bien présent face à Kazamasa, plus ancré que jamais dans la réalité, faisant face aux faits qui alourdissaient sa conscience. Hiroki luttait contre un sommeil puissant qui voulait le transporter dans un lointain ailleurs.
-Alors, Hiroki, tu ne permettras plus qu'un drame pareil ne survienne, n'est-ce pas ? Dans le fond, c'est aussi de ta faute si Miyavi a dû être blessé.
Hiroki hoche la tête, mais il donne l'impression de n'avoir compris un traître mot de ce que disait son filleul. Pourtant Hiroki comprenait tout, pire ; il comprenait trop, et c'est ce qui causait cet épuisement psychique en lui qui lui conférait cet air cadavérique.
-Alors, insiste Kazamasa face au manque de réaction, maintenant, tu dois coopérer.

Ça ne pouvait vouloir dire qu'une seule chose. Sous les yeux ternes de Hiroki, Kazamasa avait tendu une main impatiente et désireuse. Désireuse de tenir en elle l'objet de sa convoitise.
Alors, Hiroki l'a fait. D'un pas traînant, il s'est éloigné laissant seul le garçon qui hésitait à franchir le seuil ou non, se demandant si son parrain avait bel et bien compris. Mais avant que Kazamasa ne prenne une décision, Hiroki revenait de ce même pas, celui d'un homme trop faible pour se porter.
Shou a éclaté, triomphant, lorsque dans sa main fut mise la photographie tant désirée. Il ne l'a pas même regardée que déjà, il trépignait et affublait l'homme d'un sourire jubilatoire.
-Tu l'as enfin eue, Hiroki, tu l'as enfin fait ! Durant tout ce temps, j'ai patienté avec l'angoisse que tu ne me trahisses mais au final, tu as bel et bien tenu ta promesse, Hiroki, tu es génial, dis, comment tu as fait ? Finalement, tu as couché avec lui ?
Hiroki secoue la tête. Chaque syllabe émise par cette voix agitée lui était comme un missile qui affaiblissait un peu plus à chaque coup son bouclier mental. Celui qui lui servait à faire face au monde qui l'entourait sans succomber à l'épuisement.
-Je n'ai pas... J'ai juste fait semblant de le vouloir, alors j'ai commencé à le déshabiller...
C'est à peine si Shou jette un coup d'œil intrigué sur son parrain qui semble souffrir à chacun des mots qu'il prononce, et c'est tout aussi rayonnant que Shou lève la photographie à hauteur de ses yeux.
Sautant sur ses pieds, il exulte :
-Enfin, je l'ai ! Cette peste, ce salaud, il ne pourra plus rien faire, lorsque nous lui montrerons, lorsqu'il se sentira acculé, alors il ne pourra que...


Puis il s'est tu. Il n'a même pas vu Hiroki qui, pris d'un vertige, s'était rattrapé à temps sur la poignée de la porte.
-C'est quoi, ça ?
Hiroki se laisse tomber à genoux. Ça n'a fait ni chaud ni froid à Kazamasa dont le sang s'était déjà glacé. Les yeux exorbités sur la photo, son visage peignait une douloureuse défaite.
-C'est quoi, ça... s'étrangle-t-il comme les larmes lui montent à ses yeux qui ne peuvent y croire. Une erreur... Mes souvenirs...
Hiroki tient son visage enfoui au creux de ses bras. Tout autour de lui n'est que paysage hostile et malveillant qui tourne, tourne à lui en donner l'envie de vomir. Devant lui, Shou éructe.
-...Tout ça alors que tout était normal ?!

Il laisse tomber la photo au sol, et lui avec. En lui s'est abattu un sentiment de déréliction qui lui fait perdre la raison. Saisissant les épaules de Hiroki avec brusquerie, il force le pauvre homme à redresser le buste. La gorge de l'homme se renverse en arrière.
-Tout ça pour ça, Hiroki, toutes ces angoisses, toute cette méfiance et cette lutte, et même Miyavi, dis, Miyavi qui a fini à l'hôpital parce qu'il a voulu savoir la vérité sur Tsuzuku, et tout ça pour ça ?! Depuis le début, Hiroki, nous nous sommes démenés pour découvrir un secret qui n'existait pas ?!
-Shou... gémit Hiroki dans un haut-le-cœur. Shou, calme-toi... Je vais...
Il se redresse d'un seul bond. Haletant en proie à une panique soudaine, Kazamasa fixe avec horreur ses mains comme les coupables d'un meurtre. Des mains qui venaient de brutaliser son parrain et lui, Hiroki, à genoux au sol, le teint livide.
-Qu'est-ce que tu as, dis ?
-Fatigue... Je suis épuisé, Kazamasa, laisse-moi...
-Non... Non, proteste Kazamasa que la culpabilité assaille. Avec l'état dans lequel tu es, Hiroki, je ne peux pas te laisser seul.

Le garçon de se précipiter sur son parrain pour l'aider à se relever tant bien que mal. Au début trop las pour résister, Hiroki s'appuie sur l'épaule du garçon comme à une bouée de secours. Mais bientôt, la conscience lui revient et l'homme repousse Kazamasa qui le dévisage, choqué.
-Je peux me débrouiller seul... J'ai juste besoin de dormir, Kazamasa, va t'en.
-Mais pourquoi, sanglote le garçon, égaré. Que s'est-il passé durant ce voyage, Hiroki, pour que tu reviennes dans cet état de...
-Va t'en !
C'était plus qu'un ordre. C'était une menace. Les muscles tendus à l'extrême, la peau rendue rubiconde par la rage, Hiroki avait rugi. Prêt à riposter en cas de refus, l'homme se tenait là comme un chien de combat attendant que ne lui soit donné l'ordre d'attaquer.
Effrayé par cet homme qu'il ne reconnaissait plus, Shou a reculé.
-D'accord.
Comme s'il craignait de lui tourner le dos par peur d'être attaqué par surprise, Shou s'est éloigné à reculons et puis, lorsqu'il fut certain d'être hors de la portée de l'homme, il se précipita sur la porte.
-Kazamasa.
Il s'est figé, le cœur battant. La voix de Hiroki, quelques mètres plus loin, avait changé de nature et pourtant, la peur était toujours là, planante.
-Lorsque j'irai mieux, tu reviendras me voir, Shou. Parce que tu me manques, Shou... Tu me manques.


Il n'y eut aucune réaction. L'instant d'après, Kazamasa se trouvait hors de l'immeuble, soulagé.

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