Flash-Black -Chapitre Ultime

Juliet

-Il s'est enfui.
Miyavi avait déclaré ces mots d'une voix blanche. Tsukasa a hoché la tête. Incroyable, comme il semblait épuisé. Sur le point de s'effondrer d'exténuement. Si faible, l'homme était méconnaissable. Ils étaient six autour de lui, à le considérer dans un mélange de compassion et d'impatience.
-C'est normal, je suppose, a soufflé Tsukasa. À sa place... j'aurais fui aussi.
-Mais il paraît que Tsuzuku n'est pas même rentré chez lui ! renchérit Mahiro avec panique.
-Calme-toi, le gronda Tora qui peinait à maintenir sa patience. Et puis, ne l'appelle pas Tsuzuku... Que plus personne jamais ne prononce ce nom.

Assis sur un muret de pierre, celui qui ceignait le jardin de la maison de Mizuki où Miyavi les avait chacun menés, Tsukasa avait un genou replié. Un coude sur son genou, il appuyait son front contre sa main. Ses yeux se fermaient à chaque instant avant qu'il ne les rouvre dans une lutte acharnée.
-Je suppose... a-t-il articulé difficilement, que Monsieur Sakurai a refusé toute visite, n'est-ce pas ?
Ils ont tous acquiescé d'un même mouvement.
Tsukasa a dirigé son attention sur Kohara Kazamasa. Depuis le début, ce dernier gardait les lèvres closes, et Mizuki s'était prudemment approché de lui, craignant que d'un instant à l'autre, le garçon ne tombe évanoui. Kazamasa avait le teint blanc, les joues creuses, les lèvres desséchées. Tout en lui semblait mort, à commencer par son regard éteint.
-Kohara Kazamasa, prononça tendrement Tsukasa, comment te portes-tu ?
-Comment peux-tu lui poser la question ? intervint sèchement Aoi. Tu ne crois pas que la réponse saute aux yeux rien qu'en le regardant ? Je te signale que... qu'il a...
Tsukasa a hoché la tête avec compréhension. Il s'en est voulu d'avoir été intrusif.
-Ne t'inquiète pas, le rassura Mahiro. Ce n'était pas contre toi, Tsukasa, mais tu sais, nous sommes tous devenus si... Rien n'est plus pareil, tu sais. Nous avons reçu un choc, et Kazamasa plus que quiconque.
-Il était son meilleur ami, après tout, renchérit Tora dans un haussement d'épaules.
-Ne dis pas les choses aussi simplement comme si cela t'indifférait ! protesta Joyama.
Tora le fusilla du regard. Sans répondre, il s'approcha de Mahiro pour le serrer dans ses bras. Plongeant son visage au creux de son cou, il a murmuré une série incompréhensible de syllabes que Mahiro fut incapable de saisir.
-Tu étais au courant, n'est-ce pas ? Tsukasa... Je ne m'étais pas trompé. Tu savais tout.
Tsukasa a reniflé. La honte qui le submergeait à ce moment-là, il aurait voulu la saisir entre ses mains pour l'écraser et la jeter au loin pourtant, il avait le sentiment que tout ce qu'il toucherait de ses mains dès lors se trouverait souillé de sang.
-J'aurais dû te le dire, Miyavi... Au lieu de te tirer dessus, lâche et ignoble que je suis... J'aurais dû accepter de tout te dire.
-Ce n'est pas ce qui m'importe, fit Takamasa en balayant l'air d'un geste impatient. Je voudrais savoir seulement... si Tsuzuku te l'avait dit.
-Je vous ai dit de ne plus l'appeler Tsuzuku ! explosa Tora, sortant brusquement des bras réconfortants de Mahiro qui tressaillit.
-La ferme, trancha Miyavi. Je n'y arrive pas, est-ce que l'indifférent que tu es peux le comprendre ? C'est à Tsukasa que je parle.

Levant sa main dans un signe de paix, Tsukasa intima le silence. S'il avait l'air plus serein, il n'était en rien libéré de cet épuisement psychique qui avait vieilli en un seul jour son visage d'une dizaine d'années. Au fond d'eux-mêmes, chacun des garçons espérait que ce changement brutal ne se révélerait être que passager.
-Non, Miyavi, prononça doucement Tsukasa. Il ne m'avait rien dit.
-Alors, comment l'as-tu su ? s'enquit Joyama en s'avançant vers lui, implorant. Comment as-tu pu...
-À cause de sa cicatrice.
Ils sont restés dubitatifs. Interrogeant de leurs yeux ronds l'homme aux lèvres duquel chacun se suspendait comme au cou d'un Messie, ils attendaient, contenant mal leur brûlant désir de savoir.
-Tu te souviens, Joyama ? Miyavi et toi, ce soir-là, devant le host-club... Vous m'avez incidemment parlé de cette cicatrice sur le ventre de Tsuzuku qui, soudainement, s'était remise à saigner durant votre cours de natation.
-Je me souviens, confirma Joyama, mais je ne comprends pas en quoi...
-Parce que Tsuzuku n'a jamais eu de cicatrice.


Ils se sont tous concertés, tacites. Ça n'avait pas de sens. Seul Mizuki considérait Tsukasa avec le même intérêt, la même confiance, tandis que tous les autres s'étaient mis à refléter de la méfiance dans leurs expressions. Bien sûr, Tsukasa s'y attendait. Il a ri, nerveux.
-Tu parlais, Joyama, d'une cicatrice que Tsuzuku aurait portée depuis deux ans et qui, après autant de temps, s'était étrangement remise à saigner. Mais Joyama, je peux te le jurer pour l'avoir vu le torse nu des dizaines de fois : il y a deux ans, il y a un an, Tsuzuku ne portait aucune cicatrice sur le ventre.
-Tu délires complètement, cracha Joyama qui dissimulait son trouble par le dédain. Me traiterais-tu par la même occasion de fou en proférant un tel mensonge ? Eh, Tsukasa, tu ne peux pas avoir oublié. Il y a deux ans, c'est moi qui ai fait cette cicatrice à Tsuzuku pour me venger de ce qu'il m'avait fait lorsque tes hommes m'ont agressé.
-Tu crois que c'est sur lui que tu t'es vengé ?


Un blanc total. Puis gris.
À la fin, c'est devenu noir. Un noir dans lequel ils furent capables de voir le monde jusque dans ses moindres détails. Un monde obscur, mais où toute vérité ne pouvait être ignorée.
Dans sa poitrine, le cœur de Joyama s'est senti oppressé.
Devant eux, Tsukasa s'était redressé. Noble et majestueux en dépit de sa faiblesse, il était comme un Roi en fin de règne qui venait faire ses adieux solennels à ses sujets. Lorsqu'il est arrivé devant Joyama, celui-ci a dégluti, et des larmes débordaient de ses yeux.
-Sur son frère, Joyama. Ce frère que vous avez connu, celui qui a partagé votre quotidien durant des années, celui que vous avez aimé, et celui qui était le meilleur ami de Kohara Kazamasa... Sur le seul et l'unique qui porte véritablement le nom de Tsuzuku, Aoi, c'est sur lui que tu t'es vengé en croyant que tu t'en prenais à la bonne personne.
-Mais je ne pouvais pas savoir qu'il avait un frère jumeau ! s'étrangla Joyama qui se décomposait sur place.
-Oh non, Joyama. Personne ne pouvait le savoir.

Au fur et à mesure que le récit avançait, Mizuki voyait Kazamasa devenir de plus en plus blême, comme si chaque mot était un vampire qui lui aspirait un peu plus son énergie vitale. Angoissé, Mizuki est venu saisir la main froide et ballante du garçon. Il n'y eut aucune réaction.
-Durant deux années... hoquetait Joyama. Durant deux années, j'ai haï le véritable Tsuzuku, pensant qu'il menait une double-vie... Parce que je prenais cet être adorable et si humain pour celui qui m'avait blessé ce soir-là, j'ai intérieurement maudit et exécré cette personne innocente... Et ce soir-là, quelques jours après mon agression... Je l'ai emmené avec moi hors de l'enceinte de l'établissement et, sans réfléchir, je lui ai dessiné cette entaille au couteau sans deviner que je détenais à ma merci mon camarade de classe, l'infortuné frère jumeau de mon véritable agresseur.
-Shinjitsu ne t'avait jamais pardonné cette vengeance.


Pour la première fois, Kazamasa eut une réaction. Il avait levé la tête, simplement. Son regard fixé sur Tsukasa, il ouvrait grand des yeux désespérément secs. Alors, bien sûr, de l'extérieur, ça ne pouvait pas se voir, mais Kazamasa pleurait. Vraiment, à l'entente de ce nom, il pleurait toutes les larmes de son cœur.
-Parce que Shinjitsu savait pourquoi tu l'avais fait, Joyama. Parce que Shinjitsu savait que tu avais pris son frère Tsuzuku pour le criminel, Shinjitsu te haïssait, Joyama. Et bien sûr, parce que tu ne pouvais pas savoir, tu n'as jamais compris pourquoi celui que tu prenais pour le véritable Tsuzuku, lui qui ne t'en avait jamais porté rancœur même après ce que tu lui avais fait, soudainement te vouait une haine sans fond lorsqu'il a compris ce que tu avais infligé à son frère.


Joyama s'est laissé tomber à genoux, ployant sous le poids de l'affliction. Aussitôt, Miyavi est accouru qui l'aida à se redresser mais même avec cette béquille humaine, Joyama flageolait.
-Je suis désolé...
-Ne le sois pas. Ici, tout le monde a eu sa dose de souffrance.
-Mais alors, Shinjitsu... intervint timidement Mahiro. Je veux dire... Le faux Tsuzuku avait bel et bien une cicatrice sur son ventre, n'est-ce pas ? Comment se fait-il...
-Il se l'est faite lui-même.
C'était évident, bien sûr. Chacun d'eux l'avait plus ou moins consciemment compris. Ça n'a pas atténué cependant le choc qu'ils exprimèrent alors, décomposés.
-Lorsque je lui ai parlé du cours de natation pour la première fois... Tsuzuku, non, Shinjitsu s'est mis à me réprimander pour ne pas lui en avoir parlé plus tôt.

Enfin, Kazamasa s'exprimait. Tsukasa a dirigé sur lui un regard bienveillant, et aussi soulagé que tous ses camarades le furent alors. Comme un père, Tsukasa s'est avancé vers lui pour poser sa main sur son crâne. Tsukasa souriait, et Shou lut dans ce sourire comme un sentiment de fierté qu'il ne comprit pas.
-Parce qu'il a soudainement réalisé qu'il lui manquait une chose cruciale, clama Tsukasa à la cantonade. Parce qu'il a su qu'il serait immédiatement découvert. Alors, pour cette raison, Shinjitsu s'est infligé sur le ventre une cicatrice identique à celle que portait Tsuzuku. C'est pour cette raison qu'elle saignait encore ce jour-là. C'est pour cette raison que, lorsque vous m'en avez parlé... J'ai compris que Shinjitsu se faisait passer pour un autre. Parce qu'il était évident qu'il avait voulu reproduire sur lui la même cicatrice que celle de son frère.










-Mais identique, elle ne l'était pas. Au final, nos doutes auraient pu être des convictions.
Kazamasa a tendu la photo à Hiroki. Lui qui l'avait voulue avec tant de ferveur, lui qui s'était battu pour l'obtenir, voilà à présent qu'il s'en débarrassait sans plus aucun ressentiment. Comme si rien de tout cela n'avait jamais vraiment eu d'importance, dans le fond. Avec un sourire penaud, Shou avait remis à Hiroki la photo pour laquelle l'homme avait dû jouer un double-jeu, un trouble-jeu.
Sans un mot, Hiroki l'a saisie, couvant des yeux cet être en deuil qui contenait tout son chagrin pour trouver la force de lui sourire. Malgré les mensonges, Hiroki détenait encore l'amour de Kazamasa.
Silencieux, l'homme a versé une larme.
-Elle était de travers, Hiroki. La cicatrice que Shinjitsu a gravée dans sa chair, il a dû la faire devant un miroir, dis. Pour cette raison, tandis que sur le reflet elle apparaissait dans le bon sens, en réalité sa diagonale allait en sens inverse. Miyavi, Joyama et moi en étions certains, mais ta photo a pourtant voulu démontrer que nous nous méprenions.

Kazamasa s'est haussé sur la pointe des pieds. Surpassant ainsi la taille de Hiroki, il a penché son visage sur lui, si proche que leurs fronts se frôlèrent. C'était une bien trop tendre vengeance que celle de Kazamasa lorsqu'il a cogné son front sur celui de son parrain, légèrement.
-Tricheur, va, a ri Kazamasa entre deux sanglots. Pour avoir osé trafiquer cette photo, Hiroki, c'est que tu es vraiment un tricheur. Mais comment as-tu su ?
-Tu m'avais donné les photos du vrai Tsuzuku sur lesquelles sa cicatrice apparaissait, Shou. Alors, ce soir-là, lorsque j'ai fait croire à Shinjitsu que... Enfin, lorsqu'il s'est déshabillé, j'ai vu qu'elle n'était pas la même. Je suis désolé... Je ne comprends plus ce qui m'a poussé à agir.
-Je n'ai pas besoin que tu me l'expliques, Hiroki. Si tu as retouché cette photo pour que la cicatrice de Shinjitsu apparaisse dans le bon sens, il ne peut n'y en avoir qu'une raison.


Revenant à sa hauteur normale, Shou a éclaté de rire. Il pleurait, bien sûr, mais ces éclats résonnaient avec assez de joie et de naturel pour donner trop d'importance à ces larmes.
Même si, Hiroki le savait, le chagrin avait lieu d'être.
Un faux Tsuzuku, ça voulait tout dire après tout, et cela, Hiroki savait impossible que Kazamasa ne s'en remette aussi facilement.
De la disparition définitive de celui qui avait été son meilleur ami.
-Mais je ne te laisserai pas faire, Hiroki, défia Kazamasa dans un sourire taquin. Séduire mon meilleur ami, encore si jeune et innocent, je ne te laisserai pas faire.
Hiroki a hoché la tête, échappant un sourire. Ému, il a dévisagé le garçon mais il faisait appel à sa mémoire qui avait depuis toujours gravé en elle les traits de son filleul pour le voir car, en réalité, les yeux de Hiroki voyaient trouble à travers les larmes.
-Bye-bye.
Hiroki a tendu la main. Ses doigts n'ont effleuré que le tissu de sa chemise. Hiroki n'a pas insisté.
Silencieux, il a regardé s'éloigner sans un regard en arrière ce vif éclair roux.
Il savait, Hiroki. Que Kazamasa avait simplement eu des larmes à cacher.
 
 
 

 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 




 
 
 

-Il m'a obligé à l'appeler Tsuzuku et lorsque je parlais du véritable Tsuzuku, il m'obligeait à lui en parler en disant « tu ». Il voulait être Tsuzuku, tu vois, et parallèlement il voulait que Tsuzuku soit lui. Son passé était devenu celui de Tsuzuku et le passé de Tsuzuku était devenu le sien. En d'autres termes, lui, en son identité propre, avait totalement disparu. Lui, pour faire revivre son frère par le moyen le plus désespéré et le plus mortel qui soit... il avait offert le vivant en sacrifice pour récupérer le mort. En somme, il a signé un pacte avec le Diable.


Lorsque Tsukasa était venu retrouver Atsushi, il avait eu un choc. Sur le coup, il s'était demandé si c'était bel et bien la bonne personne qui lui faisait face. Mais il n'y avait pas d'erreur. Et même si un seul jour s'était écoulé depuis leur dernière rencontre, ce jour-là équivalait sans conteste à des années. Parce qu'en l'espace d'un seul jour, Atsushi avait subi plus de traumatismes émotionnels et de tourments qu'un homme ordinaire en eût vécu en une décennie.
Bien sûr, Hiroki, lui, ne s'était rendu compte de rien. Alors que le hasard avait fait que Hiroki et Tsukasa s'étaient retrouvés au même endroit au même moment, c'est-à-dire devant la porte de la maison Sakurai, à quinze heures et trente-sept minutes précisément, Hiroki ne fut en rien surpris par la vision d'Atsushi comme Tsukasa le fut alors.
Car pour Hiroki, cette rencontre avec l'homme était la première, aussi échappa-t-il à tout choc et toute culpabilité lorsqu'il vit s'avancer vers eux un homme aux cheveux blancs.
Mais la veille seulement, Atsushi avait ces cheveux d'un noir d'encre, si semblables à ceux de son neveu et Tsukasa s'était demandé, s'infligeant déjà tous les blâmes du monde, si ses mots violents de la veille avaient été la cause d'un tel heurt psychique.
Bien sûr, il n'avait pas osé lui poser la question.
Parce que Tsukasa n'était venu que dans le seul but de s'enquérir de l'état de l'homme depuis qu'avait été révélée la véritable identité de celui que l'on appelait Tsuzuku, il ne pouvait pas le faire replonger dans les méandres marécageuses d'affres encore trop présentes.
-« À trop te donner, il ne va plus rien rester de toi, tu sais... De toi... plus rien, il ne restera... »


C'était comme s'il parlait seul. Pourtant, ni Tsukasa ni Hiroki ne comprenaient cela. Assis sur son canapé, le dos voûté, les mains croisées sur ses genoux et les yeux dans le vide, Atsushi donnait vraiment l'impression de soliloquer. Mais il n'en était rien. Tsukasa à ses côtés et Hiroki installé en face de lui sur un fauteuil, tous deux buvaient chaque parole de l'homme comme un élixir de connaissance. L'infusion magique qui leur permettrait de savoir.
-C'est ce que je lui répétais... murmurait Atsushi du bout de ses lèvres asséchées. Qu'à sacrifier sa personne pour le souvenir d'une autre, il finirait par disparaître intégralement. Mais lorsque je lui disais ça... Shinjitsu entrait dans une colère folle.

Il y avait une tasse fumante devant chacun des protagonistes, mais nul n'avait touché à la sienne.
Atsushi avait tenté, pour se donner une contenance, de porter sa tasse à ses lèvres, mais chaque geste lui demandait un effort surhumain et il tremblait tant que tenir quelque chose lui était impossible.
-Il n'avait que son frère, vous comprenez... Après ses parents, Shinjitsu n'avait plus que Tsuzuku pour lui apporter l'amour en lequel un être humain aspire. Alors, lorsque son frère  a disparu... Shinjitsu a effectué l'entreprise désespérée et délirante... de devenir lui. Un autre qui, contrairement à lui qui n'était qu'un délinquant arrogant et détesté de tous, serait capable d'attirer sur lui cet amour qui l'obsédait. Mais Shinjitsu... ne pouvait se départir de sa haine. Parce qu'il ne pouvait accorder sa confiance à quiconque, il a méprisé le monde et à leur tour... ceux qu'il a haïs se sont mis à le haïr aussi.
-Je pourrais le lui donner, si vous le vouliez.


Les deux hommes ont levé leurs yeux sur Hiroki. Alors qu'Atsushi n'exprimait rien, lui qui flottait encore dans un coma intérieur, Tsukasa en revanche ne laissait pas de lui témoigner toute sa surprise.
Si Hiroki était tout à fait conscient de la nature de cette surprise et des soupçons qu'il devait s'attirer, il avait gardé encore toute sa dignité lorsqu'en plongeant ses yeux en ceux d'Atsushi, il reprit :
-Monsieur Sakurai, durant notre voyage, Tsuzuku... Shinjitsu a fait une tentative de suicide.
Atsushi a exorbité les yeux. Dans une longue plainte aiguë, il a enfoncé son crâne entre ses mains et son pied s'est mis à marteler le sol, nerveux. Mi-indigné mi-désolé, Tsukasa comprit alors que l'homme n'était pas au courant. Pourtant, il les avait vues, lui.
Les cicatrices sur le poignet de Shinjitsu.
Prostré sur lui-même, Atsushi a continué à sangloter quelques instants encore, avant que son corps ne s'immobilise, que ses pleurs ne s'éteignent. Les jambes croisées, ses mains sagement reliées sur ses genoux, Hiroki considérait l'homme avec compassion.
-Il a voulu mourir parce que je lui ai dit que je savais tout, Monsieur Sakurai, et que comme vous, j'ai tenté de le dissuader d'aller plus loin encore dans le déni de la mort de son frère.


 
«-Si tu continues à vouloir prendre sa place, Shinjitsu, alors tu ne ramèneras pas ton frère à la vie, non. Parce que ton frère est déjà disparu, il ne peut revenir mais si tu continues à dénier ton identité pour une autre que rien ni personne ne peut remplacer alors, il y aura juste un mort de plus, Shinjitsu. Il y aura un mort de plus et c'est toi !
-Alors, si je ne peux pas ramener mon frère, je veux mourir.»

-Lorsqu'il m'a dit vouloir mourir, Monsieur Sakurai, je ne l'ai pas pris au sérieux... Après ce que Shinjitsu a fait, vous savez, je m'en suis voulu au point d'en tomber malade.
Atsushi a relevé la tête. S'efforçant de se tenir droit, il a adressé un triste sourire de façade à ses visiteurs.
-C'est pourquoi, Monsieur Sakurai, je dis que si seulement vous me laissiez encore le voir, je voudrais apporter à Tsuzuku tout l'amour qu'il voudra.
-« Not bad, not mad, just sad. Pas démon, pas dément, juste démis. »

Tsukasa avait murmuré ces paroles sans s'en rendre compte. Traversant ses lèvres aussitôt qu'elles lui avaient traversé l'esprit, il venait en quelques mots de résumer une histoire qui, depuis le début, avait été écrite avec le sang de son principal sujet.
D'un mouvement de tête à peine perceptible, Hiroki avait acquiescé, grave et solennel.
-Pour que Shinjitsu se sente aimé sans qu'il n'ait besoin de devenir une personne qu'il n'a jamais été, Monsieur Sakurai, pour qu'il puisse chérir le souvenir de son frère sans mourir écrasé sous le poids de sa douleur, je veux aimer Shinjitsu. Parce que je veux l'aider, Atsushi. Parce que de toute façon, je l'aime déjà.
-Dans ce cas, que devrais-je vous dire ? Interdire une personne d'en aimer une autre, Hiroki, est comme vouloir empêcher de mourir une personne déjà disparue. Fou, et destructeur.
 

Hiroki s'est redressé. Devant les yeux intrigués de Tsukasa, il est venu s'agenouiller à hauteur de cet homme aux cheveux blancs, prostré et si faible qu'il procurait la sensation d'un enfant perdu que l'on a envie de protéger. Et comme si jamais la décence ni la pudeur n'avaient existé, comme si cela était le geste le plus naturel du monde, Hiroki a pris dans ses mains le visage de Atsushi, hébété.
-Je ne crois pas, dites. Que Shinjitsu n'ait confiance en rien ni personne en ce monde, je ne peux pas le croire. Parce que même lorsqu'il vous en voulait, Monsieur Sakurai, parce que même lorsqu'il pleurait à cause de vous, encore et toujours, Shinjitsu avait envie de vous voir.
 










-Tu as toujours honte ?
Une main sur son épaule. Elle était si chaude, et elle si fine, cette épaule, qu'elle a aussitôt senti se répandre en elle toute la chaleur humaine qu'elle avait voulu transmettre. C'était sûr, cette main n'avait pour lui que tendresse et bienveillance, et avec la faiblesse d'un garçon qui a faim d'amour, avec le courage d'un garçon qui admet qu'il n'en est pas dépourvu, Shinjitsu se retourne.
Le monde s'illumine de la vision enchanteresse du visage de Hiroki penché sur lui.
-Un peu, avoua le garçon.
Il s'est mis à se mouvoir sur le lit, s'étirer, alangui, comme il suppliait Hiroki de ses grands yeux candides. Dans un rire taquin, l'homme s'est assis sur le bord du lit pour se pencher sur lui, malicieux.
-Atsushi est soulagé, tu sais. Bien qu'il taisait la vérité dès le début par peur que tu ne t'effondres... Atsushi est infiniment soulagé.
-Mais tu vois, Hiroki, il y a des moments, comme ça, où tu réalises subitement d'une personne qu'elle est un être humain et alors, tu restes paralysé et muet dans la peur d'un mot, d'un geste, de lui faire du mal.
-Que racontes-tu là ? s'enquit Hiroki, troublé par ces paroles inattendues.
-Si mon oncle voulait avant tout que je ne demeure l'ami de Kazamasa... C'est parce qu'il voulait respecter la promesse qu'il avait faite à Tsuzuku.

Hiroki a hoché la tête, voulant montrer son assentiment, mais bien sûr, le garçon voyait bien que l'homme ne comprenait pas grand-chose. Dans un petit rire attendri, Tsuzuku s'est redressé, approchant son visage de celui de l'homme qui ne se trouva plus qu'à une distance infime du sien.
-Avant qu'il ne sombre dans le coma, Tsuzuku... Mon frère, alors que mon oncle était accouru le voir à l'hôpital, juste après qu'il ait appris l'accident... Parce que Tsuzuku voyait approcher sa mort, il a...


Flash-Back


« -Qu'est-ce que tu dis ?
Il s'en voulait, de n'avoir pas su entendre ce souffle pénible émis derrière ce masque à oxygène. Atsushi s'était penché un peu plus. À quelques millimètres du sien se trouvait le visage tuméfié et méconnaissable de son neveu. Un visage devant lequel il s'efforçait de sourire et qui, pourtant, ne lui inspirait que le malheur et la mort. Entrouvrant les lèvres, Tsuzuku luttait dans une grimace d'agonie. Son souffle a dessiné de la buée sur la paroi transparente qui recouvrait la partie inférieure de son visage.
-Kazamasa... Mon meilleur ami... Kazamasa, je t'en supplie, ne le laissez pas tout seul. »






Sans en avoir l'air, Shinjitsu s'était rapproché un peu plus, profitant de ce que Hiroki ne se laissait captiver par ses paroles pour passer un bras autour de sa taille.
-Mais, Shinjitsu... Même si cela est vrai... Même si c'est la raison pour laquelle ton oncle ne voulait jamais que Kazamasa et toi ne deveniez ennemis, que cela a-t-il à voir avec le fait qu'à présent, chacun est au courant de ce que tu es ?
-C'est évident, non ? répondit Shinjitsu, les yeux brillant d'angoisse. Parce que je ne suis pas Tsuzuku, Shou devine que je ne serai jamais capable de changer. Alors, je ne peux pas réaliser le souhait de mon frère, Hiroki, parce que de Shou, tu sais, je ne serai jamais digne d'être aimé.
-Mais il t'aime.
Silence. Shinjitsu cligne des yeux. Les larmes purificatrices s'en vont, coulant le long du champ lisse et blanc de ses joues. Vu de si près, son visage semble comique, et Hiroki ne peut retenir son rire.
-Il t'aime, idiot. Parce que lorsque Kazamasa est revenu me voir, il s'est trahi, tu sais. Il m'a dit qu'il ne me laisserait pas faire. Séduire son « meilleur ami encore si jeune et innocent », Shinjitsu, Kazamasa m'a bien averti qu'il ne me laisserait pas faire.
La distance entre leurs visages était devenue infime ; seul un œil invisible eût pu la voir seulement en l'observant de tout près. Dans les bras de Shinjitsu, Hiroki était devenu l'heureux prisonnier.
-Sauf ton respect, Kazamasa est bête, Hiroki.
L'homme a froncé les sourcils. Surtout pour la forme, parce qu'il avait bien décelé au fond de la voix que Shinjitsu avait voulu faire grave que ce dernier gardait un rire enfoui là, dans sa gorge. Hiroki attendait, profitant de ce que le temps ne s'étire avec le silence, dans ces bras qui l'enfermaient et dans lequel, pourtant, il se sentait plus libre que jamais.
-Puisque de toute façon, je suis déjà séduit.
Il ne lui avait pas laissé l'opportunité de répondre. Ni même de penser quoi que ce soit. Le temps d'un battement de cœur en chœur plus tard, la distance entre leurs lèvres n'existait réellement plus.
 
 

 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 






 
 
 
 

-Je suis sincèrement désolé.
Shinjitsu n'en a pas cru ses yeux lorsque Sugihara Yasuhiro s'est incliné devant lui. Bien trop décontenancé pour savoir comment agir, il a juste fixé avec stupeur l'homme qui baissait le buste devant lui, exprimant des regrets sincères. Lorsqu'enfin il s'est redressé, Shinjitsu eut à peine le temps d'être soulagé que les mots de Sugizo le plongèrent dans un malaise plus grand encore.
-Eh bien, fit celui-ci dans un rire embarrassé, pour une fois, ce n'était pas ma décision. Je suis désolé.
-Je ne comprends pas... balbutiait Shinjitsu qui ne savait plus où se mettre. Pourquoi vous devriez être désolé, alors que vous n'êtes sûrement pas le responsable de...
-J'ai tenté de plaider ta cause, mais le directeur n'a rien voulu entendre. Il dit que... sous une fausse identité, tu n'as jamais été un élève de notre école.

Shinjitsu n'était pas en colère, bien sûr. Bien que cette condamnation signifiait pour lui une sorte de défaite, il lui a suffi de se dire qu'il détenait là un excellent argument pour se faire consoler par Hiroki, et aussitôt, il retrouva sa bonne humeur.
Même s'il dut pour cela enfouir tout au fond de sa conscience les souvenirs de Kazamasa et de tous ceux qui avaient partagé avec lui ces jours singuliers.
-Tu peux retenter l'année prochaine, avança Sugizo qui croyait dur comme fer à l'affliction du garçon. Je veux dire, en utilisant ton vrai nom, cette fois... Tu pourras peut-être te réinscrire. Je pense que le directeur saura se montrer plus clément, et je ferai tout pour te secourir, alors, ne désespère pas, Shinjitsu, si tu y tiens vraiment, je ferai tout pour que tu puisses y retourner.
-Monsieur Sugihara, l'année prochaine, nous ne serons plus au lycée.


Ça a brisé net dans l'élan de sa ferveur Sugizo qui a viré blanc.
Shinjitsu fendait ses lèvres d'un sourire jubilatoire. Réalisant subitement l'absurdité de ses propos, Sugizo s'est affalé sur son fauteuil pour s'y ratatiner, penaud.
-La honte... murmura-t-il, espérant n'être pas entendu.
Le rire de Shinjitsu a éclaté. Dans une longue plainte, Sugizo a caché sa honte au creux de ses bras.
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 

-Bonjour.
Shinjitsu a fait volte-face. Là, au milieu du couloir, adossé contre le mur, se tenait Kazamasa.
Shinjitsu s'est avancé vers lui, méfiant, avant qu'un léger sourire venant enluminer le coin de ses lèvres ne le rassure. Pour la première fois peut-être depuis toujours, Shinjitsu vit en Kazamasa un être noble et majestueux. Tel un souverain régnant sur le monde avec bienveillance, Kazamasa s'avançait vers lui, la tête haute. Il l'a un peu baissée lorsqu'il fut à hauteur du jeune homme.
-Tu m'attendais ?
-J'avais une raison d'être là, sinon ? rit Kazamasa pour dissimuler sa gêne.
-Tu t'es trompé, tu sais.
Shou penche la tête de côté, arrondissant ses yeux. Ça lui confère un air enfantin qui ne manque pas d'amuser intérieurement Shinjitsu qui s'efforce de ne rien laisser paraître.
-Lorsque tu m'as dit bonjour, reprit le garçon, l'air grave. Il est plus de vingt heures, alors, logiquement, tu aurais dû dire bonsoir.
Pour toute réponse, Shinjitsu se vit offrir une grimace des plus drolatiques. Kazamasa grimaçait pour narguer le garçon qui ne réagit pas, préférant profiter de ce spectacle qui avait peu de chances de lui être à nouveau offert un jour.
Kazamasa était encore en train de tirer la langue jusqu'au bas de son menton, tirant les paupières inférieures de ses yeux révulsés, lorsque Sugizo sortit de la salle de classe.
Son regard tombant sur Kazamasa, il s'est figé net.
Frottant son visage comme pour effacer toute trace de ce qu'il était l'instant précédent, Shou était condamné à subir en silence le regard interloqué de son professeur, orchestré des rires que son camarade poussait jusqu'aux larmes, bientôt suivi d'un Sugizo libéré par l'atmosphère régnante.



-Tu sais, lorsque tu disais que j'avais voulu faire de Hiroki mon père... tu disais la vérité.
Shinjitsu se balançait doucement d'avant en arrière. Assis en tailleur sur le sol jonché de vêtements et de toutes sortes d'objets que tout adolescent possède, le garçon était serein. Les yeux clos, il se berçait d'une chanson qu'il était le seul à entendre. La mélodie d'une paix intérieure.
Même lorsqu'il parlait, Shinjitsu n'ouvrait pas les yeux. Il n'avait rien dit, bien sûr, mais en pénétrant pour la première fois dans cette pièce petite et en désordre, Shinjitsu s'était vu envahir d'un élan de nostalgie qu'il ne comprit pas sur le coup, avant de réaliser.
Il lui avait suffi de quelques coups d'œil autour de lui pour comprendre. Il demeurait encore dans cette pièce l'atmosphère, flottant comme un rêve, de souvenirs proches, de moments heureux.
La présence de son frère.
En pénétrant cette pièce, Shinjitsu l'avait ressentie si fort que son cœur s'était opprimé. Il avait cru éclater, alors, soudain il eut la sensation que tous les sentiments enfouis en lui se déverseraient devant Kazamasa pourtant, lorsqu'il a senti la main de ce dernier sur son épaule, Shinjitsu s'était apaisé.
Si bien qu'à présent il se balançait doucement, assis dans une position méditative.
-Tu veux dire... que tu cherchais en Hiroki le père que tu avais perdu ? s'enquit Kazamasa qui demeurait debout contre la fenêtre, observant rêveusement le paysage.
-Et toutes les formes d'affection que j'avais perdues, Kazamasa. Avec ma mère et mon père... puis avec mon frère... Je n'avais plus personne pour me montrer que j'avais une valeur.
-Alors pourquoi, Shinjitsu ? Pourquoi est-ce que tu en voulais à Hiroki ? Si tu voulais son amour, pourquoi semblais-tu avoir pour but de le faire souffrir ?
-Pour me venger de vous.

Shinjitsu avait murmuré. Mettant fin à son balancement corporel, il ressemblait ainsi presque à un saint, ses yeux clos, et son visage si lisse, empreint d'une sagesse qui ne lui avait été jamais connue.
-Ce n'était pas vrai, bien sûr. Que Hiroki avait tué mon père, il n'y avait rien de plus faux. La réalité... était que mon père était mort pour sauver Hiroki. Avant de mourir, mon père nous l'avait avoué, à Tsuzuku et à moi... Il était désolé, tu sais, il était si désolé de nous affliger et pourtant, il ne regrettait pas ce qu'il avait fait.
-C'était cet accident, n'est-ce pas, a articulé Kazamasa, troublé. Hiroki m'en avait fait part... Un jour, lors d'un tournage pour lequel ton père travaillait comme caméra-man... La montagne, oui. Il y eut un éboulement et, parce que Hiroki se trouvait au mauvais endroit au mauvais moment, ton père a accouru pour le sauver.
-Pas un seul instant, tu sais. Pas une seule fois depuis je n'ai reproché sa mort à Hiroki. Parce que ça avait été le choix de mon père. Pire ; je crois que mon père ne s'en fût par remis si quelque chose était arrivé à ton parrain... Mon père et Hiroki étaient liés par une amitié qu'aucun mot ne pouvait décrire avec assez d'intensité, et je crois que mon frère et moi n'aurions pas supporté de voir notre père détruit par la mort de son meilleur ami... Alors, vraiment, je ne lui en ai pas voulu, à Hiroki. Parce que c'était certain... Si mon père avait sacrifié sa vie pour celle de Hiroki, c'est que cette vie-là avait tant de valeur...

Son expression était toujours la même. Sereine et figée, imperturbable. La seule chose qui avait changé était ces deux larmes sur chacune de ses joues blanches. Kazamasa l'a dévisagé sans rien dire, un peu subjugué par cette beauté dans laquelle il voyait le reflet de ce qu'il avait toujours connu.
Bien sûr, il se retenait un peu de pleurer, aussi.
-Je m'en suis juste servi comme excuse, dis. Utilisant cet argument pour attiser la culpabilité de Hiroki, je m'en servais seulement pour asservir cet homme au moindre de mes désirs. Pour qu'il se croie forcé de se racheter, pour qu'il pense que son existence seule était un crime, j'ai feint chagrin, horreur et indignation quant à la mort de mon père. J'ai feint de le croire coupable dur comme fer. Mais Hiroki est le seul à l'avoir cru... ou à avoir fait semblant. Parce que tu sais, à cette époque encore si proche, je ne voulais pas simplement que Hiroki remplace le père qu'il m'avait pris sans le vouloir... En ce temps-là, je voulais vraiment lui faire du mal.
-Mais pourquoi ?
Les mots se frayaient péniblement un passage à travers la gorge nouée de Kazamasa, rauques.
-Mais il en était de même pour toi, tu sais. La raison pour laquelle j'ai voulu rejoindre cette école... Parce que j'avais besoin de toi. J'avais besoin de toi pour te faire souffrir, Kazamasa, j'avais besoin de toi pour faire souffrir Hiroki. Ma première étape, c'était toi. Parce que feu mon frère m'avait tout raconté quant à tes intentions de lui faire rencontrer cet homme qu'il admirait tant, que pouvais-je faire, sinon prendre l'identité de ce frère afin que tu n'apportes à moi ce que tu devais lui apporter, à lui ? J'avais besoin de toi pour que tu me mènes à Hiroki, Shou. J'avais besoin de rencontrer Hiroki... Pour me venger. Et si j'avais besoin de me venger, c'est parce que tout autant que toi, Kazamasa, toi que j'ai honni de tout mon être jusqu'au plus profond de mes entrailles, je tenais Hiroki pour le responsable de la mort du seul être que j'aie jamais été libre d'aimer sincèrement.


Kazamasa a hoché la tête. Shinjitsu ne pouvait l'avoir vu, bien sûr, et pourtant, au silence lourd qui pesait sur eux, il a deviné. Shinjitsu a fait apparaître un fœtus de sourire sur ses lèvres.
-Mon frère l'avait toujours aimé, bien sûr. En tant qu'acteur, mon frère avait toujours été un fervent admirateur de ton parrain. Mais d'admiration, cela était destiné à devenir une obsession. De l'adoration, du fanatisme presque, Tsuzuku était tel un saint face à la Vierge Marie qu'il voit comme la faiseuse de tous les bonheurs de ce monde. Lorsque mon père est mort pour sauver la vie de Hiroki, mon frère s'est mis à aimer cette vie plus que la sienne. Une vie dont il ne savait rien pourtant.
-Parce qu'à ce moment-là... C'était peut-être du désespoir que ton frère avait réussi avec brio à transformer en dévotion, Shinjitsu. Parce que ton frère a dû croire que cette vie sauvée devait vraiment être précieuse pour mériter le sacrifice de ton père.

Shinjitsu a acquiescé. D'un mouvement à peine visible, mais il existait bel et bien.
De nouveau, Shou s'est noyé dans la contemplation du paysage citadin à travers la fenêtre.
Un rêve de vagabondage urbain, un rêve de vagabondage humain. Un voyage au cœur-même de l'humanité, Shou en a rêvé, les yeux éperdus.
-Et c'est ce que je voulais vérifier, Shou. Cette adoration qui ne connaissait même plus de frontière avec le culte, je voulais vérifier si, seulement, elle avait eu une infime raison d'être. Voir si mon frère n'avait pas aimé jusqu'à oublier sa propre personne pour rien, Kazamasa. Voir si mon frère n'avait pas voulu le rencontrer pour rien. Voir si, ce jour-là où survint le drame, tandis que tu emmenais mon frère qui feignait ne pas être au courant chez Hiroki... Voir si en disparaissant sur la route pour avoir été sur le point de voir son rêve s'exaucer, mon frère, au moins, n'était pas mort pour un rêve qui n'en valait pas la peine.


Kazamasa croit sentir deux cœurs dans sa poitrine. Un à gauche, l'autre à droite. Il venait de lui naître un nouveau cœur et comme ils battaient en chœur, Kazamasa sentait les coups sourds et harmonieux frapper contre sa cage thoracique, doucement.
Mais bien sûr, ce n'était que les battements d'un cœur unique qui se répercutaient à l'intérieur de sa poitrine entière.
-Alors, en faisant de Hiroki un père malgré lui, Kazamasa, je ne voulais pas seulement me venger en lui menant la vie impossible et vous privant l'un de l'autre. Shou, ce que je voulais en faisant de Hiroki mon père... était juste voir s'il valait vraiment le coup de mourir pour lui.


Comment peux-tu faire ça ? songea Kazamasa. M'avouer tout cela en versant des larmes, me tendre sur un plateau d'argent tous les aveux que tu n'avais pas prévu de formuler un jour, comme si tu te sentais coupable, comme si tu avais honte, comment peux-tu ?
Alors que depuis le début, ce n'était que de la solitude.
De la solitude et rien d'autre, Shinjitsu, depuis le début, tu es celui qui a le plus souffert et pourtant, le seul qui l'ait fait en silence. Shinjitsu, comment peux-tu avoir honte ?
Sous les yeux embués de Shou, Shinjitsu était demeuré cette statue de cire, œuvre d'harmonie.
Le fœtus de sourire sur les lèvres de Shinjitsu
était devenu un enfant vif gambadant allègrement sur son visage.
-Mais finalement, Kazamasa, je n'ai toujours été rien d'autre qu'un perdant. Parce que là où je croyais pouvoir me venger, j'ai juste découvert que Hiroki méritait vraiment que l'on meure pour lui.
-Non, Shinjitsu.

Et Kazamasa comprend.

Il a suffi que Shinjitsu n'ouvre les yeux à l'entente de son nom, et il a compris. Bien sûr, c'était évident. Depuis le début, c'était son nom. Ce nom précieux et cristallisé qui était celui de la vérité, voilà ce qui avait condamné un garçon déguisé en fieffé menteur à redevenir lui-même, et ainsi dévoiler tout ce qui avait entaché son existence sans réussir à souiller son âme.
Les yeux bleus de Shinjitsu, Kazamasa s'y est perdu pour se retrouver, là, dans des souvenirs.
Des réminiscences dans lesquelles les visages identiques de deux individus se mêlaient jusqu'à ne devenir qu'un.
-Non, a répété Shou comme il s'extirpait peu à peu de ce rêve lucide. Hiroki ne mérite pas que tu meures pour lui, Shinjitsu. Parce que si tu venais à mourir, alors tu tuerais Hiroki.
Il y avait forcément une once d'émotion que le garçon n'avait pas pu réprimer. Embarrassé, il a baissé la tête sans pouvoir dissimuler le rose apparaissant sur ses joues.
Même lorsqu'il a vu les pieds de Kazamasa stopper juste devant lui, il n'a pas pu relever la tête.
Alors Shou s'est penché jusqu'à ce que son front ne cogne le crâne baissé de son ami, vengeur.
-Et mon parrain ne mérite pas la mort, idiot.

 







Au début, il avait cousu ses lèvres qu'il avait ouvertes, prêt à dire quelque chose. Puis la stupeur. Le déroulement des pensées, la prise lente et douloureuse de conscience. Uruha a maintenu closes ses lèvres pour ne rien dire du sentiment qui le traversa brusquement alors.
Les cheveux blancs d'Atsushi.
Il a préservé sur son visage cette expression neutre qu'il avait exécutée avec brio et lorsqu'enfin, il remit son esprit dans l'ordre, Uruha ouvrit les lèvres pour dire ceci :
-Vous êtes encore seul ?
Cette fois, c'est une intense déception qui se dessina sur son visage sans qu'il n'ait eu à faire quoi que ce soit pour cela. Devant lui, Atsushi a levé les yeux au ciel, exaspéré.
-Dis-moi la vérité, fit-il dans un sourire qui se voulait décontracté. Si tu viens si souvent, c'est dans l'espoir de le voir. Mais moi, tu n'en as rien à faire, pas vrai ?
-Atsushi, vous êtes désagréable.
Sur ce, Uruha gravit sans y être invité la marche qui le séparait du seuil pour pénétrer dans la maison sous les yeux interloqués d'Atsushi. S'indignant juste pour la forme, l'homme est venu assener une tape sur le crâne du garçon avant de l'inviter à s'asseoir.
-Je veux bien m'asseoir, rétorqua le garçon, mais seulement sur vos genoux.
Uruha ne reçut pour toute réponse qu'un regard noir qui le fit se résigner. Faisant ostensiblement valoir sa bouderie, Uruha s'est affalé de tout son long sur le canapé.
-Comme ça, vous ne pouvez pas vous asseoir à côté de moi, rayonna-t-il, vengeur.
-Je n'en avais aucunement l'intention.
Tout le triomphe d'Atsuaki s'envola d'un seul coup lorsqu'il vit l'homme s'asseoir sur le fauteuil en face de lui. Le garçon s'est redressé dans un soupir d'abandon.
-C'est quand même fou, dites. À chaque fois que je viens vous voir, votre neveu est absent. À croire que ce garçon est devin et qu'il fait tout pour m'éviter.
-J'ai comme une impression de déjà-vu, ironisa Atsushi qui se souvenait l'avoir déjà entendu.
-Il n'est pas très gentil, dites. Moi, à sa place, je ne laisserais pas si souvent seul un oncle aussi beau.
-Sans doute que ma légendaire beauté ne l'affecte guère car je suis justement son oncle, fit remarquer Atsushi, dépité.
-Mais c'est bien vrai, ça.
Comme si venait de lui être révélée une nouvelle de la plus haute importance, Uruha a levé les bras au ciel dans une exclamation de surprise. Théâtrale grandiloquence qui arracha un rire à l'homme malgré lui. Ce n'était qu'un petit rire, aussi pâle que son visage, mais cela atteint de plein fouet le cœur d'Uruha qui reprit une attitude normale pour lui sourire.
-Vous ne vous sentez pas trop seul, Monsieur Sakurai ? s'enquit-il, sincèrement inquiet.
-Cela m'arrive fort rarement, pour ne pas dire jamais. La solitude est ma nature.
-Dites tout de suite que vous voulez que je parte, grommela le garçon à lui-même.
-Pardon ?
-Rien, se ressaisit-il brusquement. Monsieur, quand rentre-t-il, Shinjitsu ? Je veux dire... je vous aime beaucoup, néanmoins il est vrai que j'aimerais le rencontrer... Parce qu'il faut dire que ce jour-là, je n'ai pas vraiment eu le temps de faire sa connaissance. Après que je l'ai dénoncé sans vraiment le vouloir, il s'est enfui de l'école... Après cela, il ne m'a jamais adressé la parole.
-Je me demande bien pourquoi, commenta l'homme de son air le plus sérieux. Je n'arrive pas à concevoir qui serait assez fou pour ne pas vouloir de ta compagnie.
-Monsieur, vous êtes ironique.
-Absolument pas, répondit-il dans un sourire étincelant.
-Vous êtes une mauvaise personne.
Et Uruha de croiser les bras sur sa poitrine, détournant le regard pour se perdre dans la contemplation d'un bouquet de roses blanches qui trônait sur un petit meuble à côté de la télé. À qui étaient destinées ces roses, et de qui venaient-elles, bien sûr la question l'intriguait mais pour rien au monde il n'eût osé la poser, craignant de s'attirer les moqueries ou la colère de l'homme.
-Comment as-tu su, dis ? Pour Tsuzuku... Non, pour Shinjitsu. Qu'il n'était pas la même personne que celle que tu avais vue inconsciente à tes côtés durant ces semaines à l'hôpital. Comment tu l'as su ?
-Je ne le sais pas moi-même.

Uruha avait reporté un regard serein sur Atsushi. Serein, mais qui ne se départait pas d'une certaine gravité pourtant. Intrigué, Atsushi s'est renfoncé dans son fauteuil. Bras et jambes croisées, il s'est mis à considérer Uruha avec un intérêt si profond que le garçon sentit son cœur s'agiter dans sa poitrine.
Il semblait douter, Atsushi, sans vraiment savoir de quoi.
-C'est impossible, finit-il par dire simplement.
-Je sais, répondit hardiment le jeune homme dans un sursaut. Comment dire... Je ne sais pas, dites, j'ai juste vu que ce n'était pas le même... Pas "la" même.
-La même ? Pas la même quoi ?
-Pas la même beauté, je suppose.

Atsushi secoue la tête. Comme si les mots d'Uruha n'avaient aucun sens, il secouait la tête comme pour les rejeter en bloc, exaspéré, devant les yeux désenchantés du garçon. Pourtant, Uruha était sincère.
-Mon neveu... a commencé Atsushi, le regard ailleurs. Tsuzuku était défiguré lorsqu'il a été amené à l'hôpital. Même après des semaines, les blessures, bien qu'amenuisées, étaient restées. Ce à quoi il ressemblait au naturel, tu n'as pas pu le savoir. Alors, pardonne-moi, mais lorsque tu parles de beauté...
-C'est parce que je parlais de beauté intérieure.

Atsushi se sent un peu mal à l'aise. Il ne sait pas pourquoi, mais il ressent une telle ferveur dans la voix d'Uruha qu'elle ne lui paraît pas naturelle. Devant lui, le garçon le regarde de ces yeux qui semblent l'implorer, comme si toute réaction de la part de l'homme pouvait lui être fatale.
-De beauté intérieure, a répété Atsushi d'une voix blanche.
-C'est cela, approuva frénétiquement le garçon. La beauté intérieure de ces deux personnes... c'était peut-être leur aura, je ne sais... Mais ce n'était pas la même.
-Tu veux dire que tu as vu une beauté intérieure aussi en Shinjitsu ?
Ça a complètement déstabilisé Uruha, sur le coup. Cherchant en son esprit la nature profonde que pouvait avoir cette question, il a mis un temps avant de répondre d'une voix balbutiante :
-Bien sûr. Vous en doutiez ?
-Il ne se serait peut-être pas enfui, dis. Shinjitsu... ne t'éviterait peut-être pas s'il savait ce que tu as ressenti en le voyant.
-Alors, s'exclama le garçon avec véhémence, permettez-moi de le rencontrer. Un jour où il sera là, dites, Atsushi, appelez-moi et alors, je viendrai.

Avant de le réaliser, Uruha s'était retrouvé de l'autre côté de la table basse qui les séparait et, dans ses mains, celle d'Atsushi était maintenue prisonnière. Telle un bijou si précieux dans un écrin de velours, la main de l'homme était recelée entre celles plus fines et si puissantes dans leur dévotion d'Uruha. Ce dernier, réalisant soudainement son action, relâcha son emprise, rougissant.
-Je suis désolé, je ne voulais pas...
-Tu n'as qu'à l'attendre ici.
-Pardon ?
Atsushi est assis et pourtant, il semble à Uruha que son seul regard a le pouvoir de le dominer. Il y avait tant de prestance émanant de toute la personne d'Atsushi que même son ombre était une souveraine.
Ce regard rivé en lui comme une pénétration dans ses pensées, Atsuaki attend, tremblant.
-Shinjitsu. Il doit rentrer ce soir. Alors, tu peux l'attendre jusqu'ici.
-Êtes-vous sérieux ? balbutia le garçon qui n'osait y croire. Vous voulez dire que je peux rester ici jusqu'à ce que votre neveu soit de retour ?
-Et même après, je suppose, concéda Atsushi. Après tout, il te faut bien le temps de discuter avec lui. Sans quoi, vous ne ferez jamais de sérieuses connaissances.
-Atsushi, est-ce que par hasard... vous seriez en train de m'inviter à dîner ?

Visiblement, cette idée était des plus étrangères à Atsushi qui se mit à considérer le garçon comme s'il avait un demeuré en face de lui. Sentant la honte lui monter aux joues, Uruha a prié pour disparaître.
-Enfin, Uruha, rit Atsushi avec malaise. Que vas-tu chercher ?
-Je suis désolé, bafouillait le garçon qui se faisait force pour ne pas laisser paraître sa déception. C'est présomptueux de ma part, puisque vous m'avez dit de rester même après, j'ai pensé que...
-Par « même après », je parlais des jours qui suivent, Atsuaki.

Bien sûr, Uruha était tout à fait capable de comprendre le sens exact de ces mots. Ils ne pouvaient avoir qu'un sens, après tout. Seulement, ces mots avaient Atsushi pour origine, et venant de l'homme qui avait toujours réagi face à sa présence comme face à la peste, Uruha ne pouvait s'empêcher de penser que ces mots avaient forcément un sens bien différent que celui qu'il voudrait comprendre.
Alors, parce que l'homme continuait de le dévisager sans rien dire, attendant sans doute une réaction adéquate, Atsuaki a osé :
-Mais vous disiez qu'il était inenvisageable qu'un jour...
-C'était à cause des photos.
Silence. Un moment de torpeur où le visage d'Uruha devient un tableau de niaiserie parfaite ; spectacle des plus divertissants pour Atsushi qui se complaît à l'observer intensément.
-À cause des photos ? finit par interroger Uruha qui craint n'avoir compris.
-Celles qui sont dans ma chambre et dans la sienne. Les photos de Shinjitsu et Tsuzuku ensemble. J'avais simplement peur, Uruha, qu'en vivant ici et voyant ces photos, tu ne te doutes de quelque chose... Et vraiment, je ne pouvais décemment pas demander à Shinjitsu de cacher ces photos sous prétexte que tu voulais venir vivre ici.
-Alors, ça veut dire... que je n'étais pas la cause de votre refus ?! s'exclama Uruha qui se sentit empli d'un soulagement libérateur, comme si tout à coup, toutes les désolations et les peurs de sa vie s'envolaient vers le Paradis.
-Bien sûr que si, trancha net Atsushi. Le fait que tu ne sois qu'un boulet joue toujours grandement en ta défaveur.
Accablement. L'ascenseur émotionnel est retombé en chute libre.
-Je plaisante, idiot.

Le corps d'Atsushi a fait rempart devant le gracile Atsuaki. L'homme s'était redressé et, couvant d'un regard qui avait changé de nature le garçon muet, il avait posé ses mains sur son crâne, murmurant des mots qui sonnèrent comme la plus douce mélodie aux oreilles du garçon.
-Je suppose... que je rends service à tes parents en acceptant de garder un tel poids chez moi, non ?
-Atsushi... Vous dites ça, mais vous ne me détestez pas, pas vrai ?
-Bien sûr que non, enchérit l'homme avec ardeur. Après tout, j'ai toujours voulu quelqu'un pour me faire le ménage, la cuisine, recoudre mes chaussettes...

Une chiquenaude sur son front l'a arrêté, et si Uruha barbouille son visage d'une moue chagrine, Atsushi rayonne ; c'est une lumière venue de l'extérieur que son intérieur répercute avec une douce ferveur. Se rapprochant de cette bouille affligée, Atsushi se pare d'un sourire doré.
La lueur de moquerie qui teintait ses yeux l'instant d'avant disparaît pour laisser place à une autre lueur, plus discrète, plus chaude, et le regard d'Atsushi devient si tendre qu'il est comme un nuage de coton dans lequel l'on peut se laisser enfoncer en toute quiétude.
-... Et une personne sur qui me délester du trop-plein d'amour qui pèse dans mon cœur.


C'est au moment où Uruha avait à peine haussé la pointe des pieds et qu'il eut le sentiment qu'il allait se passer quelque chose que la porte d'entrée s'ouvrit en grand et apparut sur le seuil Shinjitsu.
-Mais qu'est-ce que vous faites ?
Il y avait un peu trop de bruit pour que ce ne fût que Shinjitsu. Se retournant en chœur, Atsushi et Uruha ont vu sur le seuil une dizaine de personnes qui, dans un vacarme disharmonique, se pressaient pour franchir le pallier.



-Qu'est-ce qui te prend ? chuchota Atsushi après qu'il ait tiré son neveu par le col pour le prendre à part. Inviter autant de monde chez nous, tu es inconscient ?
-De quoi te plains-tu ? ronchonna Shinjitsu, provocateur. Tu étais d'accord, non ? Si tu ne l'étais pas, alors il fallait me le faire savoir.
-Encore aurait-il fallu que tu me le demandes, cingla Atsushi avec colère.
-Mais je l'ai fait. Je n'y peux rien si tu ne lis jamais tes messages.
Dubitatif, Atsushi plongea sa main dans sa poche pour en sortir son téléphone portable. Il a grimacé.
-Ne prends pas mes absences de réponse pour un « oui », idiot ! Tu ne fais que ce qui t'arrange !
-De toute façon, c'est trop tard, se débarrassa Shinjitsu. Et puis, si je ne m'abuse, tu venais d'inviter quelqu'un aussi, non ?
Dans un rire qui faisait retentir toute sa victoire, Shinjitsu s'en alla fièrement, laissant derrière lui son oncle rageur qui l'accablait d'une série de grimaces derrière son dos.









-J'aurais dû m'en douter. Toi, tu as piégé ton oncle.
Shinjitsu s'est retourné. Un verre de vin à la main, Hiroki l'affublait d'un sourire malicieux qui en disait long sur ses pensées. Le garçon lui tourna le dos, feignant l'indifférence.
-Et alors ? Je fais ce que je veux. Ce vieux, il... Ce n'est qu'un vieux attiré par les jeunes, voilà.
-Cela me rappelle quelqu'un.
De derrière, Hiroki a passé un bras autour du cou du jeune homme qui s'est figé.
-C'est différent...
-Je ne pense pas, murmura Hiroki au creux de son oreille chatouilleuse.
-Bien sûr que si ! Uruha est un garçon quelconque, mais moi, Hiroki, je suis un garçon magnifique !
-Bien évidemment.
Relâchant son emprise, Hiroki est parti dans un éclat de rire enjoué. Shinjitsu a fait volte-face et, dans un geste vengeur, arracha de sa main le verre de vin qu'il but d'une traite. Essuyant grossièrement sa bouche d'un revers de manche, il a défié l'homme du regard.
-Et puis toi, Hiroki, pour un vieux, tu es beau, dis...
-Mais toi aussi, tu sais. C'est la raison pour laquelle je me demande pourquoi est-ce que Tsuzuku n'a jamais révélé à personne qu'il avait un frère comme toi.

Bien sûr, ça l'a mis mal à l'aise. Il s'était attendu à tout, sauf à ça. Ici et maintenant, ce n'était pas le bon endroit, ni le moment approprié et pourtant, Hiroki avait sauté sur l'occasion pour faire part de ses interrogations à Shinjitsu. En disant cela, le regard de Hiroki avait retrouvé une gravité proche de la désolation. Des regrets, aussi, comme s'il se sentait un peu responsable de ce dont il n'était pour rien.
-Parce que je lui avais demandé de ne pas le dire, Hiroki.
Alors, Hiroki devine, un peu, que c'était un amour trop grand de l'autre et un amour trop faible de soi qui avaient amené Shinjitsu à demander à être renié.
-Je n'ai toujours été ce que je suis encore, Hiroki. Un garçon sans manières, indifférent, arrogant et hautain, et puis, j'étais aussi un délinquant... Parce que j'ai toujours été le contraire de mon frère, je ne voulais pas que son entourage sache que quelqu'un d'aussi parfait que lui partageait les gènes d'un raté comme moi.

Shinjitsu sent dans le regard de Hiroki toute l'affliction prendre place. Mais un effort intense, aussi, comme si Hiroki se retenait d'agir. Shinjitsu ne le sait pas, mais en cet instant-même, dans le rêve de Hiroki, il est fait prisonnier dans ses bras. Un prisonnier libre.
Pour pallier le trouble qui l'envahit lorsqu'il prit conscience de l'insistance avec laquelle il fixait le garçon, Hiroki se mit à sourire :
-Cela était, je pense, une sage décision.
-Dans un moment pareil, tu dois me dire que je suis le meilleur ! protesta Shinjitsu, outré. Tu n'es vraiment pas doué pour consoler les gens !
-Je n'ai pas besoin de te dire une chose que tu sais déjà, contra Hiroki dans un rire en esquivant de justesse la main vengeresse du garçon. C'est comme moi, après tout... Tu disais avoir voulu me rencontrer pour te venger de ce que j'avais fait et me faire souffrir, mais en réalité, tout le monde sait que si tu voulais me rencontrer, c'est parce que tu étais subjugué par ma beauté !
-Hein ? Va mourir, imbécile. Tu es tellement moche qu'après t'avoir vu, je me cogne toujours la tête contre les murs dans l'espoir de devenir amnésique pour ne plus me souvenir de ta sale face.
Sur ces mots, Shinjitsu tourna les talons dans une interjection de mépris, assuré.
Beaucoup moins assuré, subitement, lorsqu'il sentit les bras de Hiroki le priver de toute liberté de mouvement.
-Tellement moche, je suppose, que tu ne voudras pas passer tes vacances d'été avec moi en Italie, dis ?
Shinjitsu soupire. Il boude, et puis il se sent embarrassé de tout ce monde autour de lui qui s'agite dans un brouhaha ambiant duquel s'échappent de-ci de-là des cris, des chants que ceux que l'alcool a déjà un peu enivrés poussent allègrement.
-Lâche-moi.
Il se libère de son étreinte pour le dévisager, provocateur.
-Cela dépend si c'est un hôtel de luxe ou pas.
-Quatre étoiles, s'enorgueillit Hiroki dans un sourire publicitaire.
-Tu m'amèneras faire les magasins, n'est-ce pas ?
-Bien sûr.
-On visitera les arènes et les amphithéâtres à Rome ?
-Bien sûr.
-On mangera dans des restaurants réputés tous les soirs ?
-Cela va de soi.
-Tu m'amèneras au sommet de la Tour de Pise ?
-C'est une évidence !
-L'on nagera ensemble dans la mer ?
-C'est également prévu.
-Et tu trouveras enfin le cran de m'embrasser, dis ?


Silence. Hiroki s'est mis à fureter du regard partout autour de lui, comme si ces paroles fatales avaient pu être entendues d'une oreille indiscrète alentour.

Mais il n'en était rien. Tout le monde était là qui se mêlait dans une même euphorie, et la plupart d'entre eux étaient des visages que Hiroki ne connaissait pas pour des noms qu'il connaissait. Il y avait même l'un d'eux, qui semblait de loin le plus âgé d'entre tous -et Hiroki devina qu'il ne s'agissait de nul autre que Sugihara Yasuhiro, le professeur des garçons-, duquel s'approchait son filleul. Le cœur de Hiroki a raté un battement lorsqu'il vit dans un bond Kazamasa s'agripper autour du cou de Sugizo pour déposer un baiser sur ses lèvres. Le pauvre homme, désemparé, subissait avec ce qui semblait être une expression traîtresse de frayeur, mais de félicité aussi, ce baiser inattendu qui avait provoqué une exclamation générale suivie d'un tonnerre d'applaudissements.
-Je le savais, dites ! Je le savais ! s'égosillait triomphalement Mahiro comme il trépignait.
-Moi, je ne le savais pas, commenta froidement Tora qui considérait la scène dans une grimace.
-Mahiro, ne montre pas les gens du doigt, gronda gentiment Miyavi. Je crois que notre professeur est déjà bien assez bouleversé pour que tu en rajoutes une couche.
-J'ai toujours pensé que je fréquentais des gens bizarres, fit une voix que Shinjitsu reconnut étant celle de Joyama. Mais là, ça dépasse mon entendement.
-Mon pauvre Joyama, serais-tu jaloux ? se mêla Tsukasa qui lui administra une tape sur l'épaule qui lui fit manquer tomber en avant.
-Bien sûr que non, abruti. Qui aurait l'idée de tomber amoureux de son professeur ?
-Moi, intervint timidement Mizuki. Quand j'étais petit, j'étais tombé amoureux de mon...
-Oui mais maintenant tu es amoureux de moi, idiot !
-Mais bien sûr, Tsukasa, gémit Mizuki qui larmoya de ses grands yeux candides. Pourquoi est-ce que...
-Je plaisante, mon cœur. Tu peux tomber amoureux de qui tu veux... tant que c'est de moi.
-Vous voyez, Atsushi ! s'époumonait Uruha qui, fidèle à lui-même, s'était mis à sautiller sur place en pointant les deux êtres enlacés du doigt. Un adolescent et un adulte qui sortent ensemble, Atsushi, vous voyez bien que c'est possible ! Alors vraiment, pour nous deux, ça ne pose aucun problème !
-Ils ne sortent pas ensemble, petit imbécile, grogna Atsushi qui avait plaqué sa main sur son visage, dépité. Ce n'est que ce satané Kazamasa qui a volé un baiser à... Et puis ne crie pas une chose pareille devant tout le monde, bon sang ! Que va-t-on s'imaginer de moi ?!


Ces mots firent partir dans un éclat de rire général tous les garçons présents sur le lieu, hormis peut-être Shou qui venait enfin de mettre fin à son langoureux baiser et qui, les joues rosies par le mélange explosif de l'alcool et de l'embarras, couvait de son regard Sugizo qui devenait livide.
Toute cette scène a laissé pantois Hiroki et Shinjitsu qui ne savaient plus très bien que penser de toute cette agitation que l'alcool seul ne pouvait plus expliquer.
Au milieu de ces allègres réjouissances, Shinjitsu a fait volte-face, reportant son attention sur Hiroki.
-Alors ? a insisté Shinjitsu en tapant du pied sur le sol. Tu ne m'as pas donné de réponse pour mon baiser à moi.
-Attends ta majorité, insolent.

Pour s'éloigner de toute cette source de malaise qui l'envahissait, engourdissant ses membres, rendant moites ses mains, Hiroki s'est dirigé vers la cuisine pour s'y servir un nouveau verre de vin qui, espérait-il, lui ferait oublier toute cette gêne oppressante.
-Je suis d'accord, dis.

Il s'est retourné. Shinjitsu se tenait appuyé à l'embrasure de la porte. Et si Hiroki avait pu s'attendre à de la colère ou de la bouderie de la part du garçon, ce dernier affichait un air de profonde gravité. Elle était pourtant si légère, cette gravité. Parce qu'elle avait tout le poids de la tendresse qu'elle cachait en elle, parce que ce poids rendait toute chose si douce à porter, elle était vraiment légère.
-D'attendre encore deux ans, Hiroki. Si je dois attendre, cela veut dire que tu dois attendre aussi, n'est-ce pas ? Et Hiroki, pour me dire être prêt à attendre encore deux ans pour me toucher, alors, c'est que tu as l'intention de m'aimer encore longtemps, pas vrai ?


Un ange a plané au-dessus de leurs têtes.
Et peut-être tout le Paradis entier.
-Oui, a fini par déclarer Hiroki après un long instant de silence. Je compte t'aimer encore longtemps, Shinjitsu, si longtemps que tu en auras marre de moi.

Il s'est approché de lui. Alors que nul alcool dans ses veines ne pouvait lui apporter le courage nécessaire pour cela, Hiroki a reposé son verre encore vide et, avec une ombre de sourire qui faisait ressortir la beauté éclatante de son visage, il a passé ses mains derrière la nuque du garçon qui releva la tête. Son cœur battait à tout rompre, à Shinjitsu, mais il ne disait rien, attendant la sentence.
Appuyant son front contre le sien levé, Hiroki a caressé sa nuque du bout des doigts, taquin.
-Mais peut-être pas trop longtemps finalement... susurra-t-il du bout des lèvres. Alors, pour être sûr de ne rien rater, je préfère tricher un peu.


Et Shinjitsu n'aimait pas ça, les tricheurs. Car il se plaisait à en être un, Shinjitsu n'aimait pas qu'un autre le défie sur son propre terrain, par peur secrète de se voir échouer. Alors, non, d'ordinaire, Shinjitsu n'aimait pas les tricheurs.
Pourtant, à ce moment-là, il se surprit à aimer pour la première fois de sa vie
un homme qui gagnait contre lui, tout contre lui, oui, au jeu délicieux de la triche.

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