Fork bomb 02 - Change the formality

yaroslavna

Albert dévoile son projet de piratage de l'ENS et ses motivations de changer le monde. /!\ Attention, certains propos peuvent choquer.

Le lendemain, le réveil sonne à six heures. La journée a à peine commencé, mais je manque déjà d'énergie. Je me suis couché seulement à quatre heures du matin et je suis resté sur Tor jusqu'à cette heure-là parce que j'avais de l'insomnie.

Mes matinées sont banales car mes deux parents sont encore couchés, disons que je peux profiter du silence assourdissant. Même mon chien semble fatigué, il me lance juste un regard triste parce que je pars au lycée. J'emporte mon ordinateur parce que je suis toujours méfiant vis-à-vis de mon beau-père. S'il a quelque chose à me reprocher, il s'attaquera à cet objet en premier.

Au lieu d'ingurgiter un petit déjeuner sain, je prends mes antidépresseurs et quelques autres drogues pour me calmer dans mon sevrage. Avant ma dose était plus élevée, mais maintenant je suis majeur et mon beau-père ne veut plus payer quoi que ce soit. Je paye pour avoir internet depuis un modem et je veux épargner un peu d'argent afin de m'acheter un ordinateur plus puissant que ma « framboise ».

Quand j'entends mon beau-père ronfler depuis la chambre parentale, j'ai envie de gerber. Il a tellement changé depuis qu'il s'est mis en arrêt maladie. Il est devenu flemmard, gras, il puait de tous les orifices, mangeait sans cesse et bavait comme une larve sous amphétamine. Pire encore, il était enragé comme un animal sauvage, sûrement parce qu'il avait toujours besoin d'emmerder quelqu'un, mais comme il n'allait plus au boulot, il dégueulait le pus qui sortait de sa cervelle vide sur moi et ma mère. Comme si pour exprimer son désaccord avec tout et n'importe quoi, il fallait rager. C'est une ordure. Je ne suis pas un meilleur exemple, mais au moins j'assume le fait que j'en suis une. Pas comme lui, qui pense être le roi de France et le nombril du monde.

En pensant à mon beau-père je n'ai pas remarqué que j'ai fini de rouler ma cigarette et qu'il était l'heure d'aller à l'arrêt de bus. Le temps passe vite et j'ai souvent l'impression que je n'ai plus de repères spatio-temporels quand je me mets à errer à travers les vallées de ma profonde réflexion. Alors je mets la roulée à la bouche, je caresse Gizmo en guise d'au revoir et je me dépêche de quitter cette maison qui suinte la haine.

***


Avant de me rendre à l'arrêt de bus, je fais un petit détour vers le cimetière, éclairé par la lueur éblouissante de ce soleil de merde qui arrose de chaleur notre région. Ma meilleure amie Éos m'a donné rendez-vous pour fumer un joint de cannabis. Le Darknet est notre théâtre d'opérations et notre lieu de rendez-vous, mais des fois Éos décide de s'ouvrir au monde et de me voir en vrai. Durant ces moments-là, je suis pleinement heureux.

Voilà que je la vois. Elle est la seule personne sur qui je ne projette pas pleinement mon dégoût du monde. C'est une jeune femme maintenant, mais je trouve qu'au fil des années, elle devient encore plus belle. Ses cheveux bruns éclatent d'un teint bleuâtre et tombent sur ses épaules délicates. Quand je les caresse, j'ai l'impression de toucher à quelque chose de doux et d'agréable, comme un nuage. Ses yeux verts, brillant d'une lueur espiègle, ressortent le plus sur son visage aux traits fins. Contrairement à moi, elle est naturellement mate et cela lui donne encore plus de charme, comme si elle était une déesse grecque qui m'invitait sur l'Olympe. Son sourire… C'est une autre histoire. A chaque fois qu'elle me sourit, mon cœur de glace fond… J'oublie mes troubles psychiques et je redeviens normal, comme tout être qui aime. Si Dieu existe, ce sourire est la meilleure chose qu'il ait confectionné.

Éos a une tenue vestimentaire peu commune, un peu grunge, qui met en valeur son corps bien taillé. Comparé à moi, elle est petite, mais je trouve que cela me plaît encore plus, c'est là où ressurgit sa véritable beauté, celle d'une femme que l'on a envie de protéger. Même la cravate qui accompagne sa chemise masculine ne lui enlève pas sa féminité. J'essaye de ne pas prêter attention à cet accessoire qui m'évoque des mauvais souvenirs… J'admire Éos dans son intégralité.

Avant, quand j'étais au collège, on piratait des restaurants de fast-food pour avoir des points de fidélité gratuits et manger sans payer un centime. Maintenant c'est différent.

Éos se blottit contre moi. Sentant sa chaleur corporelle, je me sens mieux et je la caresse tendrement. Mon cœur se met à battre bizarrement, peut-être parce que je me sens toujours paralysé quand je suis avec elle.

« J'ai toujours l'impression que t'es autiste quand tu me fais des câlins », me lance Éos et je ris de façon gênée. Puis elle me passe le sachet avec du shit. Sur le Darknet, c'est beaucoup moins cher que dans les rues, il suffit juste d'avoir les références.

La feuille slim bruit quand je mets ce produit merveilleux à l'endroit du pli. « Non, merci, j'en prends pas », chuchote Éos. Elle me vend du shit mais elle n'en fume jamais, et à chaque fois que je me retrouve en totale solitude après le trip, son joint reste intouché.

Ce que je ne comprends pas non plus, c'est son talent à discerner le regard des gens et leurs intentions. « Toi, Al, je te vois à travers », me dit-elle à l'oreille en passant son bras autour de mon cou. « Notre façon de vivre teint notre regard. Toi, t'as le mérite de pas te cacher et être sincère. On te déchiffre tout de suite. »

Un mérite ? Dans la société où on porte constamment des masques pour cacher nos désirs profonds, c'est plutôt un handicap. Les gens qui me voient peuvent donc décrypter tous mes petits défauts, toutes mes imperfections, tout ce que je cherche follement à dissimuler. Ils me voient à travers, comme Éos le fait ? Le pire, c'est que quand j'évite de socialiser, on se tourne automatiquement vers moi… comme le Démon.

J'allume mon joint et j'aspire la fumée du cannabis… Elle me rappelle les pays arabes, les déserts s'étendant sur des milliers de kilomètres, les sultans assis noblement autour d'un narguilé… Le cannabis me transporte vers les contrées lointaines, me permettant d'oublier ma douleur. La dépersonnalisation qui me hante tous les jours, me plaçant dans un monde imaginaire… Le vide dans ma poitrine que je n'arrive à combler avec rien d'autre que les drogues dures. Le vide où je me noie sans la possibilité de m'en sortir. Le vide qui absorbe toute perception pour n'en donner que des échos étouffés. Non, les autres ne sont pas d'un autre monde, c'est moi qui suis d'un autre monde.

« C'est ton dernier joint de la semaine avant que tu n'en deviennes fada. » m'annonce Éos. Elle prend garde de moi et me donne le nécessaire en terme de substances à consommer afin de calmer un peu mes angoisses. Je l'aime pour ça, peut-être. C'est contradictoire avec sa nature désordonnée et rebelle, on n'attend pas d'une fille comme elle qu'elle prenne le soin de calculer les doses hebdomadaires maximales pour que je ne sois pas accro à la drogue. Elle s'assied sur la tombe d'une ado morte il y a quelques années en regardant la fumée me consumer.

Éos n'est pas au courant que je suis en train de mourir…

J'imagine le corps de l'adolescente quand elle n'était plus. Je vois la tête de la fille déformée, la mâchoire à moitié arrachée, la langue ensanglantée qui sort de sa bouche et puis le regard vide, sans âme, sans vie. Ma représentation n'est pas aussi belle qu'elle était en réalité. Finalement, est-ce le fait d'exister qui donne à notre corps une belle allure, et pas celle d'une masse boueuse qui attire les mouches ? Mais que l'on soit homme ou femme, jeune ou âgé, heureux ou pas, la Mort reprend cette allure qui donne l'impression que l'on est en vie, comme si c'était le prix à payer pour ouvrir le portail de l'au-delà.

Alors, le perfectionnement, la recherche du bonheur personnel ne sert à rien ? Que l'on soit bien ou pas, la mort nous enlève tout sans exception. Elle balaye tous nos souvenirs, tous nos rêves, toutes nos réussites et tous nos échecs. C'est ça alors, le prix de la vie ?

La mort est le prix que l'on paye quand on veut devenir dieu.

Puis, tout s'est mélangé dans ma tête, et je ne voyais plus la limite entre le réel et l'imaginaire.

Un conseil : n'allez pas en cours si vous êtes défoncé.


***


J'ai séché l'histoire et je ne me rappelle plus quel autre cours parce que tout s'est confondu dans ma mémoire. En fait, je ne me souviens plus vraiment de ce qu'il s'est passé il y a plusieurs heures. J'avais l'impression de ne plus être présent. J'étais dans mon monde. Comme d'habitude quand je me mets à consommer quelque chose alors que je me shoote déjà aux drogues légales.

Il est bientôt midi. La sonnerie indique la fin du cours de maths et je me rue vers la sortie en premier, mais le Démon, qui a visiblement quelque chose à me dire, me demande calmement de venir. Il veut certainement poursuivre la discussion d'hier ou m'interroger encore sur mon comportement, mais moi, je suis dans les vapes et je ne sais pas si j'arriverai à tenir face à ses propos. Certainement j'ai les yeux rouges et je sens l'herbe.

« Albert, vous aviez pas un rendez-vous chez le proviseur ce matin ? »

Merde ! J'avais rendez-vous ce matin à neuf heures avec le principal, mais, emprisonné dans mes pensées macabres et une angoisse qui m'empêchait de me rendre au lycée, j'ai totalement oublié ce détail. Mon cœur s'emballe, ma respiration s'accélère et je sens qu'à cause de ce détail pourri, je suis plus bas que la terre devant ce prof qui semble m'accuser.

« J'ai oublié le rendez-vous et je m'en excuse… Je pourrai pas le reporter ? » demande-je d'une voix tremblante.

« Ah ça, vous voyez avec lui… Ce dont je peux être sûr, c'est qu'il est pas disponible pour le moment et jusqu'à la fin de la semaine. »

Je hoche la tête et je dévie le regard. Honnêtement je ne veux pas rendre visite au proviseur. C'est typiquement le genre de personne que je déteste : pour lui, il ne fallait que s'occuper d'un seul groupe d'élèves abrutis, et les personnes comme moi, il les envoyait en enfer. En plus, quand il se met en colère, ça sonne tellement faux que je me retiens de rire.

« Il m'a dit que vous devez vous tenir à carreaux. Si vous manquez encore des cours, vous allez être exclu de l'établissement. »

Cette menace me fait sursauter, peut-être par habitude, une habitude d'enfant qui s'apprête à être puni. Cependant, au fond de moi je sais pertinemment que je vais être viré à force d'enchaîner absences et mauvaises notes. De toute façon, peu importe. Je vais mourir, voilà tout.

Le prof observe longuement mes blessures d'hier. Je sens la gêne en moi monter. Je n'ai pas spécialement envie de lui parler de ma situation familiale parce que cette situation familiale me déplaît. Et sûrement parce que je n'ai pas l'intention de me retrouver à remplir des tas de papiers avec une assistante sociale, toute aussi gênante que le Démon en ce moment.

« Qu'est-ce que vous vous êtes fait à la lèvre ? m'interroge-t-il finalement.

— Rien… Je suis juste tombé. »

Le Démon se contente de cette explication sans vouloir entrer plus dans mon espace intime, sûrement parce que mon âme est pourrie et démantelée, et en général, on ne tire rien comme conclusion de ce genre de personnes, à part le fait qu'il ne faut pas les côtoyer.

Ma journée passe vite et je demeure dans un état de perpétuelle réflexion, non pas parce que j'ai peur d'être exclu, mais parce qu'un projet que j'ai cultivé depuis si longtemps dans ma tête arrive au point de culmination.

Je veux pirater l'ENS.

Ah, cet établissement, le rêve de tous les préparationnaires, le sommet de l'éducation à la française, la crème de l'excellence, l'endroit où les esprits, formatés à être des fonctionnaires à la règle, nous dictent comment on doit vivre ! Je hais cette école du fond de mon cœur et je ne comprends franchement pas tous ceux qui pensent qu'être normalien nous donne des privilèges que le commun des mortels n'a pas. O combien tous ces gens qui ont posé leur cul sur les bancs de l'ENS et qui s'expriment sur l'actualité sont inutiles. Tant d'étudiants tombent en dépression parce qu'ils n'ont pas eu ce fameux concours d'entrée qui récompense les bêtes de concours ! Je crois que cet établissement regorge d'êtres répugnants qui cachent leur médiocrité sous le statut d'élèves fonctionnaires, c'est pourquoi je veux que leurs données les plus sensibles s'envolent telles des alouettes dans les cieux de la toile numérique.

Voilà que la pénombre couvre les horizons. Il est dix-huit heures et je m'apprête à quitter le lycée. Fort heureusement, Éos me guette à l'arrêt de bus. Des fois elle vient me récupérer après une longue journée de cours, et quand elle le fait, je lui suis vraiment reconnaissant.

Cette fois-ci, nous avons fixé un rendez-vous pour parler de vive voix de notre projet commun avant que je ne l'exécute. Ce week-end je dois me rendre à Lyon afin de voir de la famille et je serai logé pas loin de l'ENS. J'arrive à ressentir son impatience qui se dégage dans l'air. Pirater l'ENS, c'est le point culminant de notre révolte contre le système scolaire et la société même, cette société où on n'arrive pas à nous intégrer, cette société qui nous empêche de nous intégrer.

Je me hâte de me lancer dans la discussion :

« De mon côté, le plan semble nickel. Une fois que j'aurai accès aux serveurs, toutes les infos sensibles seront à moi. Si je creuse plus, je pourrai prendre le contrôle de la vie privée du directeur. C'est la terre de rédemption. »

Il y a un « mais ». Un « mais » qui gêne et choque Éos.

« Mais t'es con ou quoi ?! Dans ce cas-là c'est toi qui va jouer le rôle de l'agresseur et pas lui. Tu sais combien d'années de prison tu risques au moins ?

— Et toi, t'as prévu quoi ? Blocage général de l'ENS grâce à un semblant de winlocker1 ? Tu crois que ça va avoir de réelles conséquences, à part faire la une dans les faits divers des journaux ? »

Et là, je n'arrive plus à retenir le rire euphorique jaillissant des fonds de ma trachée, comme pour humilier Éos et souligner la stupidité de son plan.

« En France on rigole pas avec la vie privée. A mon avis on va vite te retrouver, et on va te jeter des pierres, quelques soient tes motifs. Puis, comment tu peux être sûr qu'il a fait des trucs dérangeants ? Ça se trouve, il met rien sur son PC pour éviter justement que des gens comme toi viennent lui nuire.

— On a tous des trucs à cacher, et puis il y avait déjà eu des rumeurs concernant son appétence pour la pédopornographie. Moi, je ne veux pas nuire à tous les normaliens. À mon avis, beaucoup d'entre eux sont là parce qu'ils pensent naïvement pouvoir changer le monde et pas parce qu'ils veulent avoir chaud au cul, profiter du système et nous emmerder avec leurs beaux discours. Il ne faut pas être manichéen. C'est la vision dichotomique du monde qui provoque les guerres entre « les amis de la liberté » et « les méchants dictateurs ». Le mal est incarné par quelques personnes et pas par tout un groupe, et souvent cette poignée de personnes a ses propres raisons qui la poussent à agir ainsi.

— Alors comme ça tu dis qu'il faut être neutre. Tu veux t'aligner avec tous ces gens qui n'osent pas prendre partie ? Avec tous ces gens qui pensent rejeter tous les problèmes actuels à leurs enfants ? Tu dis qu'il faut pardonner aux criminels, à ces criminels-là qui signent des accords et qui dirigent les affaires mondiales ? Et tu crois que quand on fait une connerie, ils nous le pardonnent ? On se fait emprisonner parce qu'on fume de l'herbe pour oublier, alors que les dossiers pédopornographiques des riches prennent la poussière dans les tribunaux !

— Mais qu'est-ce qu'ils ont fait, les normaliens, pour avoir le même sort que ceux qui agissent de la manière dont tu décris ?

— Les grandes écoles alimentent le système. Tu sais, elles existent depuis deux cent ans, pour transmettre à une poignée d'individus les connaissances élitistes. Ce sont les grandes idées, des astuces pour soumettre toute une population, les connaissances scientifiques pour fabriquer des machines de guerre toujours plus performantes. Les grandes écoles engendrent de petits hommes. »

La brume apparaît à l'horizon. Ah non, c'est juste la fumée du tabac qui se dissout dans la danse des astres.

« Et Évariste Galois, Louis Pasteur, Benoît Mandelbrot, ce sont de petits hommes pour toi ? À mon avis tous les deux, on ne leur arrive même pas à la cheville. Les grandes écoles engendrent de petits hommes à condition que les élèves se contentent de penser que l'Homme, avec un grand H, est un pur produit de la formation scolaire qu'il suit, et non de ses propres accomplissements. Il faut voir une école comme un moyen, non comme une finalité. Tout n'est pas aussi noir que tu l'imagines. Les lycées et les universités existent pour nous apprendre de nouvelles choses, pour nous faire réfléchir, pour nous permettre de socialiser et d'intégrer la société. L'éducation nous apprend à agir sans violence. Tu veux vivre dans une société où s'applique la loi du Talion ?

— Depuis quand t'es devenu le chouchou des profs ? C'est étrange d'entendre ce genre de discours de la part d'un élève avec 8/20 de moyenne. Tu parles de socialisation ? Depuis quand t'es devenu plus sociable ? Y a pas que moi qui pense comme ça. Je pense que si un prof disait à ta classe que tout le monde pouvait partir, peu de gens resteraient. On obéit aux lois pas parce qu'on les trouve justes, mais parce qu'on a peur de la punition. Les gens sont lâches.

— Tu veux mettre quoi à la place de l'école ? Une éducation libre ? Tu crois pas que ça va encore creuser les inégalités sociales ? Tu crois que ça va pas rendre les gens encore plus débiles ? Ils vont tous suivre leurs désirs et ils en deviendront esclaves. Tu parles de liberté ? La liberté commence là où il y a la raison. On est libres parce qu'on fait ce qui nous est utile, pas seulement ce qui nous plaît. Si tu manges uniquement des sucreries, tu vas avoir le diabète. Pareil avec les désirs… A force de les satisfaire, tu vas aller vers la mort. On n'est pas contraint de suivre la loi, mais on est obligé. Seul un être libre est obligé de faire quelque chose. Je pense fort qu'il ne faut pas casser le système, comme tu tentes de le faire. Il faut le caresser sans cesse d'une manière téméraire jusqu'à ce que, sous l'effet de friction, il se casse.

— La liberté est soit totale, soit elle n'existe pas. Si on te menotte les mains, mais que t'es encore libre de te mouvoir, tu crois que t'es encore libre ? Obéir aux lois, j' te jure… En suivant les lois qu'on nous impose maintenant, tu participes à la surveillance de masse, à la déforestation, au réchauffement climatique, au financement de Daech… Tu fous rien et tu crois que tu es libre ? Les individus libres sont là pour agir, pas pour regarder le monde se décomposer ! »

Je crois qu'elle m'a convaincu… Elle touche à ce que j'ai de plus profond en moi : le sens de la justice.

C'est un sentiment purement infantile qui n'est pas parti chez moi, il prolifère comme une boule de gui dans un arbre mourant. À croire que quand on grandit, on devient injuste par rapport à la Justice universelle et non celle qui est inscrite dans le code pénal. Une fois adulte, on agit selon nos intérêts, on commence à vivre pour soi et à vouloir être en meilleure santé et avoir des enfants bons à l'école. Non, finalement, je suis content d'être encore gamin dans ma tête.

« Au fait, tu crois que si je fais des dégâts à tout l'ENS, on va pas me repérer ?

— Si, mais ça sera plus dur. Ils pourront soupçonner n'importe qui.

— Je dois procéder par social engineering2 je pense. »

Pendant que j'attends mon bus, j'aperçois de loin le Démon se dirigeant vers le parking avec son collègue qui est, accessoirement, mon prof de SVT. Je ne sais pas pourquoi il retiennent autant mon attention. Peut-être que ce sont des adultes dont je parle. Ils vont bien, il se sont intégrés dans la société et ils attendent que les conseils de classe chiants se terminent pour pouvoir rentrer dans leurs petits foyers et regarder le petit journal télévisé. Ce qu'il se passe dans le monde leur passera au-dessus de la tête : les brasiers ardents de leur jeunesse se sont éteints, et une maigre fumée témoigne encore des idéaux passés, s'ils existaient.

Tout à coup mon prof de SVT me lance un regard percutant. Je le toise pendant quelques instants jusqu'à ce que, emporté par une réplique du Démon, il rompt le contact visuel.

En fait, la nuit du samedi au dimanche, je n'aurai pas de temps pour traîner, c'est pourquoi je dois réfléchir à un plan efficace. Mon code est déjà prêt et on l'avait testé sur des systèmes « vierges » qui étaient déjà abandonnés depuis des années. Il avait l'air de marcher globalement et les bémols que j'ai repéré ont été corrigés.

« Et pas de dossiers ! » me prévient Éos avant de se déconnecter.

1Virus informatique lancé sous Windows dont l'une des fonctionnalités est de geler l'écran de la victime et de piloter l'ordinateur à distance.

2Dans le piratage informatique, c'est la stratégie qui permet de pénétrer un système grâce à l'ignorance de l'utilisateur qui va par exemple installer un logiciel malveillant envoyé par un hacker, etc.

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