Funeste cage d'escalier

Elodie Legale

La nuit tombe, le micro-ondes affiche d'un rouge vif qu'il est 22:22 tout rond. L'heure de faire un voeu. Dans l'appartement, les lumières sont tamisées, et je fais la vaisselle en regardant à travers la vitre. Les petits rectangles allumés sur les façades des immeubles noircissent peu à peu, la ville s'endort. Seul le bruit du vent qui souffle à travers les arbres trouble le silence.

Kaboom.

Un bruit sourd retentit. Un bruit qui semble lointain et étouffé. On dirait qu'on tire un feu d'artifice, l'artifice en moins.

Kaboom.

Impossible de savoir d'où le son provient, ni même sa nature. Je frotte ma casserole tout en me tenant sur la pointe des pieds pour essayer d'y voir mieux.

Kaboom !

Cette fois, ça se rapproche. Je crois apercevoir une lueur au loin. Je plisse les yeux mais toujours rien.

Kaboom !

Soudain, je vois, je comprends, je n'ai aucun doute, mais je refuse d'y croire. J'abandonne ma casserole à son triste sort, et je tourne les talons à cette fenêtre qui vient de m'annoncer la fin du monde.

Mon mari me rejoint en trombe. Les bruits des bombardements se rapprochent. Le bébé. Tout se bouscule dans ma tête.

Réfléchir. Vite.

L'immeuble d'en face a été touché. Il se consumme sous les bombes et les flammes. Et s'ils rasaient tout le quartier ?

Le bébé.

Je titube jusqu'à la porte de sa chambre et le colle contre moi. Tout ensommeillé, ses petits bras serrent mon cou. Je sens des larmes monter.

Se ressaisir.

Sac à langer sur une épaule, le bébé dans les bras et ma main dans la sienne, on part. On ne sait pas où, on ne sait pas pourquoi, mais on part. Chargés commes des bourricots, le coeur qui bat à cent à l'heure, les jambes impulsées par l'adrénaline.

La cage d'escalier. On y croise des voisins affolés qui ont à peine pris le temps de s'habiller. Les marches sont dévalées quatre à quatre et les pleurs des enfants résonnent dans tout l'immeuble.

Evidemment, ça bouchonne. Ce qui a le don de m'angoisser. J'ai toujours eu une tendance légèrement claustro, j'aimerais donc quitter cette fichue pièce sans fenêtre rapidos.

Mouvement de foule à contre-courant. Alors que nous étions dans un flot de descente vers le rez-de-chaussée, la roue a semblé s'arrêter puis a commencé à tourner dans l'autre sens. Des gens se sont mis à rebrousser chemin en se poussant les uns et les autres contre les parois des murs.

Des hurlements crèvent nos tympans. Nous sommes dans l'incapacité de bouger. J'ai du mal à respirer. On attend notre tour, notre chance de sortir d'ici. Mon mari réfléchit à comment nous sortir de là, je le vois à son regard perdu et à ses sourcils froncés.

Pendant quelques secondes je l'ai observé. Lui. Ma moitié. Nous en avions dévoré, des films du genre. Câlés sous des plaids, on se tortillait sur le canapé en criant « mais non pas là! », « mais pourquoi il fait ça ? » « noob! ». On se disait qu'on s'en sortirait, nous.

Un visage en sang a surgi de nulle part, me sortant brusquement de mes pensées. Les yeux révulsés, la peau arrachée. La bouche pleine de chair humaine. Un foutu zombie.

Etrangement, le temps a semblé se ralentir. Les sons ont semblé lointain. Mes oreilles se sont mises à siffer. J'ai serré la mâchoire, collé mon fils contre mon coeur, embrassé mon mari.

Et dans un vieil immeuble de banlieue, alors que notre voisin du dessus venait de se faire éventrer à nos pieds, nous nous donnions une puissante dernière étreinte remplie de tout l'amour qu'on avait encore à se donner.
Un triste dernier portrait de famille, dans une funeste cage d'escalier.

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