Grand-Mère "La Grotte aux Sorcières"

peter-oroy

Les légendes du Val-de-Ruz se racontaient à la veillée, au temps des lampes à pétrole, au son de l'accordéon, ou quand la neige tombait sur les sapins au soir de Noël...

 

              Une aube pâle et incertaine s'était levée. Aussi loin que le regard pouvait porter, on ne distinguait qu'un halo resplendissant. Un tapis de neige recouvrait les villages et la campagne du Val-de-Ruz. Dans la brume et le froid envahissant le fond du vallon, les cheminées des grandes maisons aux toitures amples et profondes laissaient s'échapper de blanches torsades de fumée. L'air ambiant, écrasé par l'humidité, fleurait la bonne odeur de bois que l'on brûle dans l'âtre ou le potager de la cuisine.

Dans la maison en haut de la cure on avait doublé les fenêtres, empilé le bois de chauffe le long de la galerie montant à l'étage, garni aussi le bûcher vers les chambres à dormir, recouvert les lits d'édredons épais comme des nuages. Pour les conserver au chaud, les houppelandes et châles de laine pendaient derrière la porte de la Stube. Les gros godillots séchaient près du potager. Les oiseaux  avaient déserté le petit jardin. Courbées, les branches du prunier ployaient sous la charge de la neige. En bas du village, dans la ferme des Von Gunten, on entendait les vaches meugler. Les joues étaient rouges et les pieds froids. L'hiver était bien là !

Les vacances de Noël avaient été un bon prétexte pour quitter Paris et venir goûter au délice de quelques longues journées dans nos montagnes neuchâteloises.

Le préposé aux postes avait endossé son lourd et chaud Loden et arborait son plus beau bugne gris sur lequel on distinguait l'insigne en forme de corne de postillon, or sur fond noir, et la croix suisse. Il avait fière allure ce messager dans la neige ! La route était encore longue jusqu'au bout de la tournée. Pas un jour il ne faillait. Sous la pluie d'automne, la cramée de l'été ou la fricasse de l'hiver il était là. Il gravissait le crêt avec ou sans son charriot à paquets. Quelle belle constance toute helvétique ! Pensais-je.

En bas sur la Grand-Rue le trolleybus vert traçait son chemin en faisant gicler des gerbes de neige. Il semblait flotter sur ce tapis blanc.

 Moment propice et intense que je mis à profit pour esquisser dans mon carnet à dessins un paysage d'hiver dans la montagne. J'y rajoutai des sapins lourds de neige et un chemin serpentant le long d'une gorge abrupte. Là un torrent gelé, ici un vieux pont de bois et encore une mystérieuse entrée de grotte sur le flanc d'un crêt. Une caravane humaine de gens semblant chercher refuge dans cet univers froid et inhospitalier venait apporter la note mystérieuse et mystique que je recherchai.

 - Heu, mon dieu, mais c'est la grotte de Pertuis ! S'exclama Grand-Mère qui venait furtivement de surprendre par-dessus mon épaule l'œuvre encore inachevée.

 - Tiens, j'te veux conter l'histoire de la grotte de Pertuis. Là où l'Noé était tombé une triste nuit de mai 1846. On dit que du temps des Huguenots deux sorcières y habitaient. On était dans les années 1680-90 et le roi de France, Louis le quatorzième avait décidé que la seule religion du royaume devait être le catholicisme, héritage traditionnel de la royauté française. Il fit décréter l'Edit de Fontainebleau le 18 octobre 1685 et révoqua de ce fait l'Edit de Nantes qui laissait aux protestants de France une feinte tolérance de culte.

Mais ils furent persécutés bien avant 1685. Les dragons du roi obtenaient par la force l'abjuration et la conversion des protestants de France. Beaucoup fuirent à l'époque hors du royaume. On les retrouva sur les routes vers l'Allemagne. Ils venaient principalement de la Provence, du Dauphiné, des Cévennes ou du Languedoc. Leur insigne était apparentée à la croix du Saint Esprit à fleurs de lys, d'où pendait une colombe la tête en bas.

On les appelait Luthériens, on les apparenta à Hugues Capet. En Allemagne c'étaient des Eidgenossen, associés à une religion prétendue réformée. A Tours, "le roi Huguet" désignait les fantômes qui, dans les ténèbres, viennent hanter les vivants au lieu de faire leur temps au purgatoire. Et comme les protestants discriminés ne sortaient que la nuit… 

Eidgenossen a été déformé en passant par Genève. On les a nommés Eidgnots et pour finir Huguenots. 

Philippe Suchard, était l'un des leurs. Jean Louis Audemars aussi. Il fonda la prestigieuse société horlogère Audemars-Piguet. La famille suisse de Pourtalès est d'origine cévenole. Les de Pourtalès établis à Neuchâtel ont grandement œuvré pour le rayonnement de la Suisse par leurs grandes connaissances du commerce, l'indienne par exemple, de la finance, la diplomatie, l'armée et bien d'autres domaines comme les sciences ou la littérature. Un hôpital de Neuchâtel porte leur nom « l'Hôpital de Pourtalès ».

Tout cela pour dire que la fuite des Huguenots portait le poids de l'exode d'une frange très compétente de sujets hors de France.

 - Hors donc… Continua Grand-Mère. Par une froide soirée d'hiver, poussés par le vent et la neige qui tombait en abondance sur les chemins, une cohorte de réfugiés venus du Plateau de Maîche par la Grand Combe et le Côty arriva en haut de l'embranchement de la route du Sauvage et de celle qui mène aux Vieux-Prés. On ne distinguait tout d'abord que les fanaux et lanternes qu'ils portaient à bout de bras, au prix de lourds efforts. Le piaffement des chevaux troublait le silence et la vapeur qui sortait de leurs naseaux s'évaporait dans la brume de la combe. 

 On ne distinguait que de vagues lueurs dans la nuit mystérieuse. La rumeur sourde de leurs paroles prononcées à voix basse était presque inaudible. On aurait dit une messe célébrée au loin des crêts boisés de la cluse. De temps à autre la voix d'un enfant jaillissait, claire et limpide au milieu de ce bourdonnement discret. La colonne ne bougeait plus, semblant hésiter, comme si les hommes pressentaient quelque péril. Ils étaient tant tourmentés par le souvenir des pièges et des persécutions infligées par les dragons du roi qu'ils hésitaient à se lancer plus avant dans la gorge entourée de sombres forêts. Certes le pays était ami et converti au protestantisme depuis Guillaume Farel, mais le doute et l'épouvante leur collait tellement à la peau. Tant des leurs furent torturés, suppliciés ou massacrés que l'angoisse était omniprésente en leur esprit. 

 Certains se prononçaient pour faire halte ici à la croisée des chemins. D'autres, arguant que le froid de la nuit leur porterait préjudice voulaient poursuivre leur route. Les malheureux fuyards étaient accablés par le doute. 

 Une prière fut dite, puis il fut décidé de passer au vote. La majorité se prononça pour la poursuite du chemin. « Plus loin nous irons, plus grand sera notre salut ». Prononça doucement une femme emmaillotée dans une longue pèlerine sombre. Un enfant pleura que l'on consola bien vite. La flamme des lanternes vacillait dans l'air glacé. 

 - On y va ! Décida un homme grand et fort. Muni d'un lourd bâton de pèlerin, il donnait la cadence. Son apparence était massive. Il portait une houppelande de tissus épais et un large chapeau noir. Ses jambes étaient protégées par des jambières de laine épaisse. Ses lourds brodequins faisaient crisser la neige du chemin. Il tenait les rênes d'un robuste cheval aux jarrets poilus.

La caravane s'engagea dans l'étroite combe, froide et inhospitalière. Soudain, l'homme sembla hésiter. Il écarta un bras intimant l'ordre d'arrêt à ses coreligionnaires. 

 - Qu'est qu'il y a, Abram ? S'enquit une femme.

 - J'ai un doute ? Répondit l'interpellé.

 - Y a-t-il danger ?

 - Rien de précis ! Répondit-il.

- Allons ! Nous avons parcouru toutes ces lieues ce n'est pas en vain, continuons ! Ajouta-t-il.

 La caravane s'ébranla dans un cliquetis de ferraille et le martellement du pas lourd des chevaux. Le lent balancement des lanternes, fantomatique et hypnotique, figeait le regard vers ces points mystérieux dansant dans cette nuit d'hiver. Feux follets ou présence humaine ? Quelques sourds chuchotement achevaient de théâtraliser cette atmosphère. 

 Les contours s'enchaînaient. Pour se donner du courage, quelques femmes entonnèrent un cantique  en sourdine.

 - Jahaahhhaaa, Hieppeeee !... Un cri Jaillit.

 La troupe figée de stupeur s'arrêta net. Le cheval d'Abram fit un écart. Une autre bête se cabra en hennissant. Une clameur d'effroi monta de la troupe, se répercutant en échos lugubres au fond de la combe. Une personne chuta lourdement au sol.

 Le resplendissement d'un éclair fulgurant flamboya un peu plus loin sur le chemin, illuminant les sapins, faisant étinceler la glace figée sur les falaises abruptes.

 - Jahaahhhaaa, Hieppeeee !...

 Le cri effroyable venu de nulle part retentit à nouveau. Une lueur rougeâtre jaillissait d'un trou balafrant le rocher de la falaise. Des étincelles fondirent vers les voyageurs et s'abattirent sur Abram qui faisait rempart de son corps. Il fut projeté à terre. Sa lourde silhouette s'immobilisa dans la neige. Il se remit sur son séant, se releva et, de sa voix profonde, habitué à s'imposer, il demanda :

 - Qui êtes-vous et que voulez-vous ?

 En réponse, un éclair scintillant l'atteint en pleine poitrine. Il vacilla, se repris et, levant son bâton s'approcha de la source de lumière. Il distingua deux silhouettes affublées de chiffons et portant chapeaux de mage. Il discerna dans ces apparitions dantesques la silhouette de deux vieilles femmes voûtées, laides et gesticulant comme des possédées. 

En s'approchant il remarqua l'odeur de puanteur qui émanait de ces deux créatures. 

  - Que voulez-vous ? 

 - Tu es bien téméraire ! S'exclama l'une d'elle en bavant. Si tu veux aller plus avant donne-nous une vie.

 Perplexe Abram recula d'un pas. 

- Une vie. Jamais ! Dit-il.

- Alors vous ne passerez pas répliqua l'autre sorcière. 

Car il s'agissait bien de sorcières. Les sorcières de la grotte de Pertuis. Et, dit-on depuis longtemps déjà et cela jusqu'aux confins du vallon, que des voyageurs s'aventurant la nuit sur ce chemin ne revinrent jamais. On ne retrouva que des haillons maculés de sang et des traces de leur passage dans la neige. Sinon rien !

Il paraitrait que ces deux femmes furent au temps de leur jeunesse belles et courtisées. Insouciantes et volages elles firent le malheur des hommes de la région, jusqu'au jour où elles se rendirent par un beau matin d'été au temple de Dombresson. 

C'est alors que sur la route qui descendait des Vieux-Prés, un violent orage éclata. Riant et courant, elles maudirent le ciel en virevoltant et en blasphémant, proférant quelques injures au Seigneur. 

Un seul éclair a suffit. Les deux femmes furent frappées en même temps. Elles n'arrivèrent pas à Dombresson. Plus jamais on ne les revit. Sont-elles devenues les Sorcières de la Grotte de Pertuis? Nul ne le sut.

 Abram repartit en direction des siens, poursuivi par les feulements de bêtes que poussaient les infâmes diablesses. La femme d'Abram qui était d'une incroyable beauté implora le seigneur pendant que les hommes se préparaient à un hypothétique et vain combat avec les suppôts de Satan, comme on les surnommait déjà.

 Les sorcières s'impatientaient et quelques gerbes d'étincelles jaillirent en direction des pèlerins.

 Samuel, le fils d'Abram glissa quelques mots à l'oreille de son père qui, longuement l'écouta. D'un geste nerveux celui-ci passa la main dans sa barbe fournie. Puis il se rendit vers un des chariots et, ouvrant une grosse malle de bois, il sortit un objet qui semblait lourd et délicat à la fois. Puis il fouilla au fond du coffre et s'empara d'un gousset de cuir muni d'un bec en corne. Il remplit un coffret d'une poudre volatile et emprisonna une sorte de corde dans le couvercle.

 Il confia le gros objet à son fils et se chargea du petit coffret. Il prit au passage une petite lanterne qui pendait au flanc d'un cheval.

 Tous deux s'avancèrent alors vers les deux créatures de Satan qui se réjouissaient de voir un enfant. Sa vie est certainement le bien le plus précieux de ces voyageurs. Quel sacrifice ! 

 - Femmes ! Lança Abram. Nous vous apportons une chose que vous n'avez jamais vue et un présent en guise de bonne volonté de notre part. Laissez-nous passer ensuite.

 - Tu te moques éructa l'une d'elle. Nous voulons l'enfant.

- Non ! Vous ne l'aurez pas répliqua Abram. Mais approchez, nous vous donnons notre bien le plus précieux !

 Les deux gorgones hésitèrent, puis l'une d'elles s'approcha de Samuel en boitant. Une odeur de puanteur abjecte emplit l'air froid de la nuit. Des flammèches sortaient de ses manches. Elle tendit le bras dans un halo ardent et ordonna au jeune garçon :

 - Donne !

Samuel s'exécuta. Il tendit l'objet qui se mit à sonner et à tintamarrer dans les griffes de la harpie. De stupeur elle faillit lâcher le boitier qui vibrait dans ses mains pustulées. Quatorze coups sonnèrent.

 Les Huguenots que les deux furies tentaient de rançonner étaient des horlogers et ils transportaient leur bien le plus précieux, à savoir tout le matériel d'horlogerie qu'ils avaient fabriqué. Et ce que tenait la sorcière était une pendule qui n'arrêtait pas de sonner.

On vit presque l'esquisse d'un sourire sur sa face hideuse, mais qui bien vite se transforma en rictus. 

 Abram leva alors son petit coffret et dit : « Acceptez ceci ! Mais prenez le en main toutes deux pour que la magie opère. Et ne l'ouvrez qu'à l'intérieur de la grotte. »

 Elles se précipitèrent sur l'objet et l'emportèrent dans leur antre. C'est alors qu'une énorme explosion retentit. La lueur incandescente qui couvait au fond de la grotte s'éteignit presqu'aussitôt. Un sourd roulement de pierres monta du fond du gouffre et une nuée ardente en sortit. Puis plus rien !

 Samuel rejoignit son père et ils attendirent de longues minutes dans le silence à peine troublé par le piaffement des chevaux.

 C'est, dit-on, après cette anecdote que la cheminée du gouffre se forma, là où le malheureux Tripet 160 ans plus tard alla se rompre le cou.

 Après avoir patienté quelques minutes, la troupe se remit en route. Ils passèrent sans encombre devant le trou béant et noir. Le chemin obliquait en direction des Vieux-Prés. A l'embranchement des deux routes, ils descendirent vers le village de Dombresson.

Au loin derrière eux on percevait une longue plainte, lugubre et glaçante. Etait-ce le vent qui venait de se lever ou… ?

Les cailloux roulaient sous le pas des chevaux que l'on devait retenir avec fermeté. On traversait une profonde et dense sapinière aux troncs rectilignes. Les contours se succédaient. Puis la caravane arriva au-dessus d'un rassemblement de maisons aux fenêtres éclairées par la lueur vacillante des bougies et des lampes à huile.

 - Ce doit être le village de Dombresson. S'exclama Abram.

Après un dernier virolet, la silhouette d'une grande maison blanche se dessina sur l'ombre de la nuit. 

 On percevait une mélopée lente et mélodieuse sourdant du temple, accompagnée par les accords solennels d'un harmonium.

 - C'est la messe de minuit. Expliqua le patriarche. Venez mes amis allons, nous aussi, prier et remercier le Seigneur pour la miséricorde qui nous fut accordée.

 En silence la petite cohorte poussa la porte du modeste édifice. Une bouffée froide se glissa à l'intérieur. Les paroissiens se tenaient debout devant le pasteur officiant. Une petite fille se retourna et sourit à Samuel qui lui rendit sa grâce. Les voyageurs transis de froid et harassés par leur long périple restaient humblement dans l'ombre de la galerie du temple.

 L'officiant reconnu en eux des Huguenots cherchant le refuge et la paix. Il leur adressa ces paroles d'accueil :

 - Bienvenue mes frères, vous qui venez de loin, vous que l'on a persécuté pour avoir oser la foi réformée. Approchez ! L'église est un refuge où le malheureux trouve du réconfort et le désespéré de l'espoir. Vous êtes des nôtres et Dieu vous protègera. En cette veillée de Noël notre communauté s'est réunie pour louer le Seigneur. Joignez-vous à nous dans la prière car le Divin Enfant nous est né et célébrons-le. A vous tous mes amis recevez ce message :

 Joyeux Noël !

 FIN

© by Peter Oroy 02/12/2019

                 

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