Grand Principe n°9 : La loi de la gravité

noiprox

La fin du monde n'arrivera pas. Du moins pas aujourd'hui.

Si je suis en proie au doute, aucun nuage ne vient troubler l'horizon. Des nuances de bleus ont envahi l'immensité des cieux, les rayons du soleil me caressent l'épiderme et les pigeons chantent leur bonheur de se disputer les dernières miettes d'un jambon-beurre. Allongé dans l'herbe, je prends le temps de ne rien faire. Toutes les conditions sont réunies pour une bonne après-midi.

Les cris nasillards des gamins du centre aéré me font penser aux cigales que je chassais alors que j'étais encore minot mignon, bondissant gaiement dans les allés désertiques d'un camping grec. Seul face à la nature, mes réflexes surdéveloppés me transformaient dès l'heure de la sieste paternelle en sentinelle aux sens exacerbés. Dans le plus grand silence, je respirais à pleins poumons l'air iodé de la Méditerranée au doux arrière-goût de liberté et traquait des heures durant ces petites proies habilement camouflées dans les troncs d'olivier. Je chassais sans tuer, simplement pour montrer à ces volatiles débiles qu'une paire d'ailes n'est en rien un signe de supériorité. Pourtant, il y eut un accident.

C'était une journée que l'on aurait dit semblable aux autres. J'avais passé toute la matinée à la piscine à jouer au water volley et mes conditions physiques étaient optimales pour la chasse primale. Les ronflements du mâle dominant me laissaient entendre que sa méfiance était endormie mais dès les premières minutes, mon instinct de prédateur m'avertit d'un danger, d'une oppressante présence que je ne mis pas longtemps à détecter. Elle était là, sombre et aux aguets, tapie dans l'écorce d'un oranger, jouant de ses boucliers ventraux un air de western à la Ennio Morricone et je sentais dans ses centaines d'yeux qui me fixaient l'audace du héros fougueux prêt à braver tous les dangers. Sans doute un cigalon. Qu'importe, l'aérodynamique de mon petit corps transpirant et le soutien du vent devaient suffire à le surprendre. Il n'en fut pas ainsi.

L'ennemi avait étudié mes stratégies. Il connaissait par coeur mes plans d'attaque et esquivait systématiquement pour me narguer du haut d'inatteignables sommets. J'avais beau le complimenter sur son ramage et son plumage, l'animal ne lâchait rien. Le conflit s'enlisait et je savais que je devais innover pour l'attraper. Je saisis donc discrètement un énorme pavé qui traînait, mesura approximativement la hauteur qui me séparait de la branche, calcula la balistique et le lança vers le haut dans un élan d'insouciance. Le projectile fusa dans l'air pendant quelques secondes mais la gravité était trop forte. A son apogée, il parvint toutefois à toucher la branche et dénicher ma proie mais ce ne fut pas suffisant. Elle s'envola vers le soleil, m'aveuglant de son génie et c'est un bruit d'enfer qui me ramena sur terre. Je mis deux secondes à réagir. La première pour comprendre que la chasse m'avait ramené au campement familial et constater que mon arme de destruction massive avait accompli sa mission dans le pare-brise du break ; la deuxième pour réaliser que la sieste de mon père était terminée et lire dans ses yeux la folie de l'homme furieux. A la troisième seconde, je battais le record du monde du cent mètres tongs.

L'impact était définitivement plus gros qu'une pièce de deux euros. Plus large qu'un billet de 500, il devait avoir sensiblement la même taille que la main de mon père vue de près avant qu'elle ne m'envoie dans le coma. Le premier garage était à quarante kilomètres et remplacer un pare-brise Renault dans un pays où avoir une voiture est synonyme de luxe s'avéra compliqué. Je fus privé de gyros pita jusqu'à la fin du mois et c'est froidement que me préparais à déguster ma vengeance. Le lendemain, je mettais au point un plan finement élaboré à base de bouteilles d'eau découpées au couteau suisse et je partais en quête de la bête. Elle ne vit rien venir, ma technique de balai-bras télescopique fut infaillible. Cette prison de PVC transparent la condamnait à un bien opaque destin. Je pris le temps de la capturer, la serra entre mes doigts et lentement, presque sans vouloir lui faire de mal, je lui arracha délicatement les ailes une par une avec la dextérité d'un serial killer avant de jeter son petit corps amputé dans ma fosse à mantes religieuses, prêtes à tout pour assaisonner leur ration de mouches. Ce fut un carnage. Il ne resta que les ailes et j'en fis un trophée.

Je les garda jusqu'à la fin des vacances et le jour de notre départ les accrochai au plus vieil olivier, comme pour rappeler à tous que peu importe les fracas du passé, la détermination est la clé du succès...

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