Guggenheim

luinel

-        You’r an artist ?

-        No, I’m a tourist…

Ma réponse était prête, car la question, ce n’était pas la première fois que je l’entendais. Sous prétexte que j’ai mon petit carnet en main et que je croque les paysages qui me plaisent, on me prend pour un professionnel. Non, je ne suis qu’un Monsieur Tout-le-monde qui voyage et qui regarde autour de lui. Un visiteur qui ne prend que rarement des photos.

D’ailleurs au musée Guggenheim, il est interdit de prendre des photos. C’est très bien ainsi. Le gardien qui m’avait posé la question n’aurait pas usé de ce ton cordial si j’avais été en train de regarder dans mon viseur plutôt que de froncer le nez au-dessus de mon petit bout de papier, crayon noir à la main, gomme dans la poche-poitrine de ma veste. J’avoue que c’était osé de ma part de sacrifier à ma manie dans ce temple de la peinture moderne. Mais je ne cherchais pas à rivaliser avec quiconque parmi ces maîtres de l’abstraction, je ne cherchais pas à copier quelqu’œuvre que ce soit, qui aurait frappé mon regard ; j’essayais simplement de reproduire la vue générale de cet extraordinaire bâtiment qu’est le musée en question, œuvre du célèbre Franck Lloyd  Wright. Imaginez une coquille d’escargot vue de l’intérieur ; imaginez… Mais plutôt que de le décrire, plutôt même que de vous montrer mon crobar –nécessairement raté car c’est une gageure pour un béotien comme moi de reproduire un espace hélicoïdal en perspective – je ferais mieux de poursuivre mon histoire. Elle vous en dira plus sur ce lieu hitchcockien.

Du moins je l’espère.

J’étais en train de tracer la courbe de la barre d’appui qui devant moi descendait en spirale jusqu’à l’espace d’accueil au rez-de-chaussée. Le gardien s’était éloigné, ayant probablement compris à mon accent que je ne parlais guère facilement sa langue. Je m’efforçais de maîtriser le mouvement de ma main pour éviter les soubresauts ou les tremblements intempestifs et tracer la courbe élégante que je voulais reproduire. Je me concentrais sur le geste, déterminant pour la suite de mon dessin. Et c’est peut-être avec un décalage d’une fraction de seconde que j’ai entendu cette phrase, dite en français et en soi complètement anodine :

-        Alors, on est d’accord ?

Mais qui fut complétée aussitôt par une autre phrase plus étrange :

-        On y va ?

C’était une femme qui parlait. J’ai levé les yeux. Sur mon papier, le tracé était à peu près réussi, j’ai levé les yeux avec cette fraction de seconde de retard due à ma concentration. La femme était à cinq mètres de moi. Jolie, blonde, élégante. Elle était avec un homme. Une petite quarantaine tous les deux. Ils me tournaient le dos, faisaient face à l’alcôve où étaient suspendues deux toiles.

Il n’y avait personne d’autre. Nous étions tout en haut de cette grande pente en spirale qui constitue le musée, mais la plupart des autres visiteurs étaient déjà plus bas. Manifestement c’était un jour creux.

-        Je la prends sous le bras ou je la décadre et l’enroule sous ma veste, demanda l’homme. Voix grave, bien timbrée, ave le ton d’un homme sûr de lui, à l’aise en société.

-        Sous le bras, c’est plus simple, répliqua sa partenaire.

Lequel des deux a ajouté : ce qui est le plus visible est le moins remarqué. Je ne sais plus. J’étais en train de me dire que le terme de partenaire devait manifestement être remplacé par

celui de complice. Je n’en croyais pas mes oreilles. Je m’étais replongé dans la concentration sur mon dessin, sur mon carnet, sur la vue que je voulais reproduire, mais c’était désormais une concentration simulée. J’écoutais, je n’avais plus que cette idée en tête et par mon attitude je m’efforçais de disparaître de la scène. Se préoccupaient-ils de moi, d’ailleurs ? Non, manifestement. Ils étaient tout à leur affaire. L’homme s’est approché de la toile. Je l’ai vu en coin.

-        Gonflé, le mec, me suis-je dit, un peu abasourdi. Il ne va quand même pas…

Non. Il n’allait pas le faire. Il vérifiait seulement la manière dont la toile était suspendue.

-        Elle n’est pas suspendue sur la cimaise, elle est simplement accrochée à une sorte de bras, de gros crochet vissé sur le mur.

Il procédait avec méthode, on ne peut dire le contraire. La femme (sa partenaire ou sa complice ?) enregistra l’information d’un petit signe de tête et ajouta d’une voix fluette : tant mieux.

Qu’allait-il se passer alors ? J’avais griffonné sur mon calepin pour me donner une contenance et par inattention j’avais complètement gâché la belle envolée du trait précédemment tracé. J’ai encore tracé deux ou trois formes qui n’avaient plus dans la construction de mon dessin, ni rime ni raison. Il s’agissait de gagner du temps.

Mes deux larrons ont gentiment entamé leur descente. J’ai alors pu pousser un soupir, sans savoir s’il était de soulagement ou de dépit. La plaisanterie s’arrêtait là. Mais c’est aussi là que finalement tout a commencé.

La galerie est ronde, ouverte sur un espace central qui fait toute la hauteur du bâtiment, dominé seulement par une voûte. Quand on est en bas, on voit en contre plongée la rampe qui se déroule comme un long ruban blanc et cache l’essentiel – sauf si quelqu’un dans les hauteurs s’approche et se penche. Deux regards alors se croisent, celui du visiteur en bas et celui du visiteur qui se penche. Rien d’autre. Au contraire, quand on est en haut on a en plongée une vue générale du musée et des gens qui le fréquentent, à la seule exception de ce qui dans l’ellipse est juste en dessous de vous. On est comme un gardien de phare qui peut tout surveiller - ou presque - à l’insu du public

Moi, j’étais en haut. Et mes deux larrons descendaient. Je pouvais les suivre du regard.

Resté seul, je me suis retourné pour savoir de quelle œuvre ils avaient parlé. Deux toiles étaient suspendues dans l’alcôve en question, je n’ai eu aucun mal à déterminer laquelle avait ainsi été à l’origine de leur échange. Celle de gauche était remarquable. Une couleur, des coulées, une répartition sur l’espace de la toile, un mystère tel que l’œil qui le recevait tombait aussitôt dans une sorte d’extase. C’était abstrait – tel était le thème de l’exposition ici présentée – mais c’était prodigieux.

Je l’aurais bien vue, cette toile, dans mon living pour en scruter en permanence la complexité, pour en détecter la signification, pour en pénétrer l’essence. L’avoir devant moi chaque jour que dieu fait pour en observer obstinément toutes les facettes. Et je comprenais que je pouvais ne pas être le seul à réagir ainsi face à elle.

Je suis revenu vers la rampe et la trouée centrale. L’homme, la femme poursuivaient tranquillement leur visite, comme deux amateurs anodins. Ils baguenaudaient gentiment, butinant ici et là dans les alcôves successives. S’ils pénétraient plus avant vers les toiles présentées, alors ils disparaissaient pour partie de mon champ de vision. L’angle de vue était trop étroit de mon observatoire pour que mon regard puisse aller fouiller jusqu’au fond de chaque alvéole. Alors je ne voyais plus que les pieds, les jambes, au mieux le bassin. Silhouettes tronquées.

La femme, me suis-je dit, a de bien jolies jambes. On se prenait à rêver en ne voyant plus que cette partie de sa silhouette à vouloir deviner le reste, à remonter les yeux le long de ces jambes nues, à glisser sous sa robe d’été et à gravir ainsi en imagination jusqu’à des réalités

cachées. Effet magique du fragment qui permet à l’imaginaire de travailler bien mieux que lorsque une figure s’offre dans son intégralité au regard. Leçon de dessin pour moi qui dessinais des villes, des monuments, des paysages mais qui ne m’étais jamais risqué à dessiner des corps de femme. J’ai pris mon crayon, j’ai ouvert mon carnet sur une nouvelle page et j’allais me lancer. Ma vue n’est pas très bonne, mais mon imagination remédierait à ses défaillances. J’allais définir le galbe de ses mollets, tracer la dynamique de sa démarche.

C’est alors que je l’ai vue filer. La femme, oui, celle dont j’allais tenter de dessiner la silhouette, semblait se débiner. Elle réapparaissait complètement dans mon champ de vision et entreprenait de poursuivre sa descente le long de la longue rampe hélicoïdale. Elle y allait certes d’un pas tranquille mais animée d’une détermination certaine – du moins la lui ai-je prêtée. Elle avançait sans s’arrêter à l’alcôve suivante, ni encore à l’autre puis à l’autre, sans plus regarder les toiles qui devaient y être présentées. Que se passait-il ?

L’homme était resté en arrière. Je voyais ses pieds, le bas de son pantalon apparaître encore dans l’encoignure de cette alcôve où sa compagne l’avait laissé. S’attardait-il à admirer une autre œuvre ? Pourquoi laissait-il filer la jeune femme ? Querelle ? Indépendance partagée ? Préparation d’une opération longuement préméditée ? Aucun indice pour déterminer de quelle rubrique il s’agissait. Je ne pouvais que me contenter d’observer.

Observer. Ils étaient là, dans la vie du musée, au milieu des autres, parmi le va et vient, dans le brouhaha étouffé qui sied à ce genre de lieu. Un rayon de soleil brusquement qui filtrait à travers la verrière du dôme, apporta une lumière joyeuse au musée. Il fit pénétrer l’extérieur dans ce monde qui semblait clos. Jaillissement de jeunesse. La nature se rappelait à l’univers de l’art. Combat inégal – ai-je d’ailleurs pensé. L’homme et la femme n’étaient que des visiteurs parmi d’autres visiteurs et qui allaient après leur tour, rejoindre la ville, Manhattan et sa fureur. Tout cela était sans histoire. Juste une scène de genre. Et pourtant ils étaient sous la loupe de mon attention, comme deux insectes capturés par un ornithologue.

Sous mon regard, ils n’étaient plus vraiment libres. Le savaient-ils ?

La femme arrivait à la partie de l’ellipse qui se trouvait à l’aplomb de mon propre lieu d’observation. Bientôt je ne verrai plus sa silhouette dansante, absorbée par la magie du cercle qui se referme sur lui-même, même si c’est un plan en dessous. Elle réapparaîtrait sur la gauche, quelques mètres plus loin, quelques mètres plus bas, poursuivant peut-être sa descente, son éloignement. Mais juste avant de s’effacer je la vis se retourner et faire un signe. A qui ? L’homme était à l’autre bout du diamètre, d’une diagonale fictive qui les reliait l’un à l’autre, il s’était à son tour mis en mouvement. Il hocha la tête. Elle lui sourit d’un air complice et tendre. N’avais-je à faire qu’à deux gentils amants ? Mais alors pourquoi se quitter ?

Comme si elle avait anticipé ma pensée, la femme revint sur ses pas, remontant de quelques alcôves la pente qu’elle avait descendue. Ils se retrouvèrent, renouèrent, reprenant activement leur dialogue. La femme déployait une énergie communicative. Elle montrait, dirigeait, attirait son compagnon vers une toile, et du doigt du bras guidait son attention, commentait l’oeuvre. Oui, de simples visiteurs, un peu loufoques, peut-être. J’allais abandonner mon poste d’observation, me mettre à mon tour en mouvement pour la visite. Sur mon carnet, le croquis tant pis, resterait inachevé et brouillé comme cette histoire qui n’en était pas une.

Mais comme à chaque fin de séquence, je me sentis de nouveau interpellé. Un gardien arrivait face au couple, là-bas, pour je ne sais quelle raison. Démarche déterminée de l’homme en charge de faire respecter le règlement. Et voilà la femme qui prenait, plus directive que jamais, son ami par la main, contournait l’homme en uniforme et accélérait le pas pour aller plus loin. Une vraie fuite, eut-on dit. Aucune observation des œuvres ne justifiait une telle précipitation.

Instinctivement j’ai jeté un coup d’œil derrière moi. La toile de Samy Johnson était toujours à sa place. Ses couleurs, son harmonie graphique, sa force d’attraction… Trois ou quatre personnes nouveaux arrivants, étaient scotchées devant elle. La fascination jouait sur tout le monde. Un moment j’ai oublié mon histoire. Oui, MON histoire car d’histoire il n’y avait peut-être que ce que j’avais construit en levant le nez de mon carnet de dessin. Je me suis mêlé aux quelques visiteurs et j’ai longuement regardé le Samy Johnson. Moment de plaisir esthétique. Pause. Longue parenthèse. Un mouvement pourtant s’est produit sur ma droite, quelqu’un arrivait remontant manifestement la galerie des espaces inférieurs. J’ai porté mes yeux sur celui qui approchait : c’était mon homme. 

D’un coup j’ai été replongé dans l’affaire, cœur battant.

Je l’ai regardé. Intensément. Il a senti mon regard. Il m’a regardé à son tour, interrogatif d’abord, mécontent ensuite, furieux peut-être. Mon insistance l’agaçait, c’était manifeste. Ce fut cependant une confrontation sans parole. Rien n’empêche un visiteur de rebrousser chemin dans une exposition pour aller revoir des tableaux qui lui ont plu. Rien n’empêche un quidam de regarder un autre quidam quand ils sont dans un lieu public. Sous l’effet de ce dialogue silencieux, l’homme avait ralenti. Nos regards se sont décroisés. Il n’est pas allé contempler la toile, il ne s’est pas approché. Il a bifurqué, est allé se camper près de la barre d’appui, là même où précédemment j’avais observé tout leur manège à lui et à sa compagne. Il a cherché du regard la silhouette de la femme en contre bas, qui elle-même avait du le suivre des yeux dans sa remontée vers le Johnson. Ils se sont trouvés. Il a alors fait un geste de la main, comme on en fait pour signifier son impuissance face aux événements. Comme on en fait pour dire : tant pis.

Avais-je eu un rôle dans tout cela ? J’en doutais tout en en étant d’une certaine manière, un peu persuadé. J’étais soulagé que tout cela fût fini – déçu aussi peut-être un petit peu. Je ne voulais plus rester là, près de ce Johnson à porté de main, en cet endroit où l’on observait tout ce qui pouvait se passer dans le musée, où l’on épiait tout un chacun, où l’on devenait non seulement observateur mais nécessairement complice de ce qui se passait. J’ai laissé ma place de vigie, j’ai engagé la descente, ne jetant qu’un vague regard détaché sur les œuvres qui étaient alignées tout au long du parcours. J’avais les couleurs du Johnson encore fixées sur ma rétine. Je slalomais entre les visiteurs au pas hésitant, à l’allure nonchalante. Deux tours circulaires plus bas, j’ai croisé la femme. Blonde, belle, épanouie, elle était là, sur ma trajectoire. Une image a remplacé l’autre. Je n’ai pu m’empêcher de porter mon regard sur elle. Elle m’a souri, je ne sais pas pourquoi. Etait-ce dans ses habitudes de sourire aux étrangers qui la regardaient ? Peut-être tout simplement se sentait-elle bien et d’instinct cordial dans cet univers feutré d’une grande galerie d’art contemporain. Ou peut-être m’avait-elle repéré là-haut quand je dessinais, avant que tout ce manège ne commence. Du coup, j’ai été sur le point de lui parler. Qu’allais-je lui dire ? Quelque chose comme : « alors ratée, cette affaire? » ou « votre mec est un dégonflé… » ou tout simplement : « je sais tout. ».

Non. Mais l’impulsion était donnée, je n’ai pu retenir ma langue. Et j’ai entendu ma parole comme on entend un tiers s’exprimer à côté de soi. Surpris par moi-même, je lui disais : « superbe n’est-ce pas, ce Johnson, là-haut ! ». Elle m’a regardé en face, en écarquillant légèrement les yeux, avec un tout autre air que celui un peu anonyme avec lequel elle m’avait souri. Elle était surprise, c’est vrai, mais pas décontenancée et prête à jouer le jeu. Et en une fraction de seconde, elle a choisi autre chose : elle a éclaté de rire.

Quelques pas derrière moi, arrivait son homme. Je l’avais oublié celui-là, subjugué par elle seule, désireux comme un petit collégien de ne plus rien connaître d’autre que sa silhouette si fine, sa blondeur et son rire aux éclats. Un monde en soi qui me suffisait. Mais il est arrivé, il nous a rejoint. Hélas.

Allait-elle… ? Mais non. Elle l’a pris par la main, s’est détournée de moi, me laissant en plan, ridicule face à moi-même et lui a dit d’un air décidé – mais avec une tonalité câline qui m’a profondément déplu :

-        Allez, viens, on s’en va.

Je les ai vus partir, je l’ai entendu lui, demander ce qui l’avait faire rire ainsi aux éclats. Je n’ai pu comprendre la réponse. Ils ont été absorbés par l’espace, la foule des visiteurs, la profondeur de la rampe qui les menait vers le bas. Je n’ai pu que les suivre des yeux, une dernière fois, les voir descendre pas à pas, jusqu’à l’espace d’accueil et se diriger vers la sortie. Ils ont disparu, main dans la main.

Je me suis juré que si un jour je commettais un larcin, ce serait avec la complicité d’une blonde au sourire aussi radieux. Mais je suis marié à une brune. Tant mieux pour les musées.

 Paris, le 9 octobre 1012

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