Hilton parade

vadim

On avait rendez-vous dans un grand hôtel. Devant ou dedans, je savais même plus. Quand je dis grand, j’entends par là un vrai palace, un autre niveau que l’hôtel Amour et tous les trucs du genre plus hip que chic, non non, un hôtel-château, avec des lustres aux lumières jaunes et pas de fenêtre dans le hall, des chasseurs en livrée partout, de la moquette et des tapis partout dans le lobby, et du cuivre ou du laiton, peu importe, mais des dorures partout, une ambiance capiteuse, entêtante. C’aurait aussi bien pu être la fin de la première moitié du siècle dernier si il y avait pas du wifi à 15 euros par jour pour me rappeler le contraire.

Je l’attendais dans le hall, assis avec une nonchalance étudiée dans une banquette en cuir, et j’ai eu l’intuition de sortir devant l’hôtel, parce qu’il était l’heure passée de cinq minutes. Elle était là et elle m’a regardé complètement hallucinée, et avant même que je lui dise bonjour elle m’a demandé avec une sorte de hoquet médusé si c’était là vraiment là que je dormais.

J’avais proposé cet endroit un peu pour ça. D’abord parce que j’en avais envie, le monde du fric et du luxe m’a toujours fasciné, je voulais en être un peu, et puis je voulais faire illusion, je sentais bien que ce serait pas trop difficile, on allait juste boire un verre et pas demander une chambre à l’heure. Je savais aussi que le fric l’excitait, elle avait pas réfléchi une seconde avant d’accepter d’aller ici. Elle aimait le fric, neuf ou vieux, et ce qui brillait, et l’endroit jouait dans le haut des trois tableaux. L’idée c’était un peu de l’impressionner, de montrer que tout ça me faisait pas peur, et ça me faisait pas peur, en fait, je m’en rendais compte maintenant, et de voir comment elle allait s’en sortir, se comporter, elle qui faisait plus famille de nouveaux riches de droite qu’aristos cathos tradis.

On était allé au bar de la bibliothèque, assez directement, elle a pas trop eu le temps d’admirer les dorures des ascenseurs et des lustres et la mezzanine et elle regardait un peu autour de nous mais comme j’étais déjà venu hier j’étais plutôt normal. Je suis rentré comme si j’étais propriétaire de l’immeuble et elle m’a suivi jusqu’à une table près de l’entrée et elle s’est précipitée sur le canapé parce qu’elle adorait ça, elle a dit, et j’ai pas soupiré. J’ai commandé du vin comme si c’était ce que j’avais toujours voulu, alors que c’était simplement la seule carte sur la table, et j’ai dit que je prendrai un verre de Malbec argentin comme si je m’y connaissais alors que c’était le nom le plus familier de la carte, et elle m’a imité avec plus de difficultés quand elle a dû en choisir un.

Je me tenais assez bien pour pas avoir l’air d’un connard mal éduqué que j’étais pas, mais assez mal pour qu’on voie que j’étais à l’aise, et puis j’avais du fric et j’étais poli, donc ça gênait pas vraiment et les exigences étant « casual wear» ça allait très bien. Je crois qu’elle avait un peu de mal à savoir quelle attitude adopter.

C’était drôle de la voir fondre un peu devant le cadre qui suintait le fric de partout, parce qu’elle devenait un peu féministe depuis qu’elle étudiait les gender studies mais elle était encore à la merci de tout mec avec du cash quoi. Et puis elle était aussi maquée avec un type maqué, elle était pas encore à un paradoxe près.

Franchement c’était une fille plutôt bien. Elle était sympa, elle était pas idiote, elle était plutôt jolie, avec son nez en trompette et ses cheveux bruns coupés courts, juste trop petite, elle se tenait loin du mètre soixante-dix, et puis elle avait pas des jambes de mannequin, sans qu’elles soient repoussantes du tout, et puis un peu trop l’air d’une fille d’école de commerce noyée de superficialité habillée chez Comptoir des Cotonniers, et on discutait assez régulièrement, parce que je voulais savoir ce qu’il y avait derrière cette meuf qu’on traitait de pute sans trop savoir pourquoi, et que ce qu’il y avait en dessous était bien plus complexe que ça, et puis je suppose qu’elle m’appréciait parce que j’étais franc et brutalement honnête quand je lui parlais et que personne le faisait.

On parlait pas mal, c’était pas désagréable, même si on se connaissait pas des masses, qu’on s’était chopé une fois classée sans suite, et ouais, je veux dire que contrairement à d’autres c’était pas non plus la croix et la bannière, c’était pas le genre de meuf qui t’aborde et qui ensuite dit plus rien et te laisse faire la conversation, qui te laisse te torturer pour savoir si 1) elle est inintéressante ou si 2) tu l’intéresses pas (ce qui conduit invariablement à la conclusion n°1), pour savoir ce qu’elle veut, c’était pas ce genre de meuf bonne mais tellement chiante qu’elle te donne envie de mourir plutôt que de tomber amoureux d’elle tellement c’est la traversée du désert d’arriver jusque là. Mais bon en même temps, on parlait pas vraiment la même langue, c’était pas vraiment ma longueur d’onde, je lui ai appris qu’on donnait des tips en Amérique du Nord, et j’ai parlé de trucs que j’avais lu, Franzen récemment, et j’ai développé, et elle a répondu avec Despentes, sans développer, on était pas très compatible, même si elle avait proposé qu’on se voit dans un club de jazz et qu’elle avait aimé Lolita. Mais elle se demandait si ça lui porterait pas préjudice pour faire carrière dans la politique si elle le mettait sur facebook. Elle aimait bien Booba, c'était un bon point à sa ligne de crédit, mais elle kiffait les punchlines quand pour moi c'est de la littérature. On était vraiment pas dans le même monde, dans la même cour, mais ça m’apparaissait pas tellement problématique sur le moment.

Une amie m’a dit que le problème que j’avais dans les relations c’est que je donnais rien mais que je prenais tout ce qu’il y avait à prendre. Elle avait raison. Là je faisais un peu grâce de ma présence à cette fille, je parlais tout seul, je me foutais bien qu’elle comprenne tant qu’elle était impressionnée, tant qu’elle recevait ce que je disais. Je prenais ça mais je lui donnais juste le change, mais pas une chance, elle resterait cette meuf de droite pas tout à fait bonne mais très jolie et un peu inculte qui pouvait pas lutter avec moi dans le domaine intellectuel.

Je la regardais replacer derrière son oreille gauche une mèche brune qui tombait dans ses yeux avec deux doigts, la tête penchée vers son verre, le coude droit sur la table, et à ces moments-là, assez parfaits, si ses yeux rieurs m’avaient proposé d’aller me sucer aux chiottes j’y serais allé sans hésiter rien que sur la promesse que cette mèche adorable saute un millier de fois et qu’elle la replace ad vitam aeternam.

Je sais pas trop pourquoi j’ai commencé à lui faire du pied. C’était complètement con parce que je sais pas faire, je doutais même que ça ait un quelconque effet positif, mais je suppose que ça instaurait un premier contact physique durable clairement volontaire ou un truc du genre, qui explicitait que je voulais la choper, au moins, parce que je savais pas comment lui faire comprendre qu’elle me plaisait parce que je pouvais pas lui dire qu’elle me plaisait parce que c’était pas tout à fait vrai. Je sais pas trop pourquoi je voulais l’embrasser. Pour pas que tout ça soit vain, sûrement pour prendre encore et encore. J’aurais bien aimé qu’on ait plus de trucs en commun, ou au moins qu’elle soit capable de parler d’autre chose que ses colocs stupides ou son tocard de mec sapé comme une affiche de chez Kooples, et ouais, c’était pas de ma faute, clairement. Partant de ça, j’étais quand même pas parti pour me casser le cul à l’impressionner, d’autant plus que ce que je faisais sans me forcer suffisait largement. Les temps passant, tout ça me faisait bien plus chier que tout ce qu’on m’avait dit sur elle, sur ces dimanches matins trop tôt où elle écumait encore le dancefloor en cherchant un type qui la ramasserait, sa tendance à sucer tout ce qui avait l’air d’exercer de l’influence dans un rayon d’un block, tout ça j’en avais limite rien à foutre comparé au fait qu’elle était inintéressante, ou plutôt qu’elle m’intéressait pas, que c’était trop facile, que j’avais rien à faire à part brancher le pilote authentique.

Je l’ai embrassée ensuite, après vingt mille clopes fumées devant la mer, et je sais plus comment ça s’est passé, j’ai dû effleurer sa main et elle a dû la prendre, et j’aimais vraiment pas ça, ça a toujours été le pire pour moi, la manière dont les gens s’accrochent aux autres avec cinq crochets et tout ce que ça implique, la galère pour se séparer, et je veux pas qu’on s’accroche à moi, je veux sauver personne ou quoi, je veux vraiment rien donner, à part la réplique, parce que ma main n’était pas molle pour autant, toutes les pda ou presque m’insupportent, j’ai pas envie de faire semblant d’en avoir besoin, je vivrais tout aussi bien sans sa main dans la mienne tant que c’est n’est pas la bonne, et je sais trop bien que c’est pas la bonne, je voulais juste l’embrasser en la plaquant contre un mur et lui bouffant l’âme, et essayer de savoir si c’était des bas ou pas en caressant ses cuisses, mais elle se laissait pas faire et enlevait sans cesse ma main de ses fesses ou ses jambes.

On est restés ensemble environ trois heures, ce qui prouve que c’était pas le bagne et que ça se passait plutôt bien, mais j’avais vraiment l’impression d’un quiproquo, qu’on était pas au même niveau et que l’un de nous faisait semblant de pas le savoir et de pas être en train de s’abaisser, de jouer un rôle inférieur ou supérieur à ce qu’il était, et j’avais l’impression que c’était moi, et avant qu’elle dise des conneries, je préférais l’embrasser, sans même, encore, lui laisser une chance de prouver que j’avais tort.

Je passais un peu mon temps à me demander ce que je foutais là à partir du moment où je n'avais plus un verre devant moi comme justification. Je savais pas trop si ce qu’il y avait à prendre excédait ce qu’il fallait pas entendre, ce sur quoi il fallait fermer les yeux. J’en étais pas vraiment sûr, et je comprenais pas pourquoi j’enchaînais les jolies connes comme des clopes pas assez fortes. C’était comme de taper des traces sans payer avant de se rendre compte que la came était coupée au laxatif. C’était comme de croire que le sperme et les larmes allaient se transformer en le lait et le miel que les sourires promettaient parfois. C'était une collection de mouchoirs en papier souillés. Je suis parti sans l’embrasser.

Signaler ce texte