Histoire sans fin (II)

fragon

Je te questionne souvent sur ce jour-là. Qu’avais-tu vu ?

M’avais-tu vue, plantée sur mes deux jambes, à peine attachée à la terre, avec cette envie de mort qui me plombait les gencives et m’agaçait les dents ?

Tu te contentes de sourire et marmonnes quelques réponses inaudibles. Je prends ça pour un aveu et me sers à la louche, complétant moi-même les vides. Je ne saurai jamais en fait et quoi que tu prétendes, je n’en aurai aucune certitude.

C’est comme ça les rencontres. Ce sont des interférences dans nos vies dont on a peine à croire qu’elles peuvent parfois avoir des suites.

Moi, je tremblais de tous mes membres, assourdie par cette voix intérieure qui ravageait tous les engagements que je m’étais fixés et ne cessait de marteler « Je le veux , je le veux, il me le faut». Tu n'étais qu' un pur objet de convoitise. Hors de question que tu m’échappes, que je te perde, que ma vie retourne au point où elle se trouvait juste avant que tu n’entres dans cette pièce. En rien le ciel ne s’était manifesté, mais tu étais celui que j’attendais. Aucun signe avant-coureur. Soudain, la vie devant moi.

Je te questionne parce que j’aime mettre chaque chose à sa place. Je crois que je suis sur terre pour cela. Obtenir des réponses et ranger mes effets très personnels. Aujourd’hui je ne peux toujours pas renoncer à jouer à « Combien tu m’aimes ? ». Vingt ans à te soumettre à la question. Celle à laquelle tu te dois de répondre sans te tromper. Si tu te trompais, la peine que tu m’infligerais serait énorme.

Le moment où je te la pose a sa propre importance. C’est rarement par beau temps, très souvent par grand vent et tempête en mer. Voire houle sévère. J’ai sûrement quelque chose à me faire pardonner. Une colère, un éclat, une injustice crasse. Un de ces débordements dont je suis spécialiste et dont tu es le seul à savoir combien ils me navrent, combien ils me rongent et me déstabilisent. Plus je crie fort et plus le cri provient d’une douleur atrocement réactivée. Sel sur des plaies enfouies.

Une fois que je t’ai interrogé, j’attends. Fébrile, anxieuse, inquiète comme une enfant rongée par les remords. Tu me regardes. Je quête ta clémence. Je veux une réponse forte. Les phrases qui me permettront de m’en retourner au monde et d’y reprendre mes combats de moulin à vent.

Parfois, tu n’es pas au courant de ce que j’ai fait. Je n’ai pas osé avouer. Tu n’as droit qu’à cette boule d’électricité vivante érigée en face de toi. Tu navigues à vue. Tu sondes. La lumière n’est pas encore levée. Ça viendra au bout de deux nuits à ruminer mes erreurs. Tu ne sais donc rien encore. Et je veux l’absolution avant même la confession. C’est pour cela entre autres que je t’aime. Ce pouvoir que j’avais en moi, c’est à toi que je le confiais.

Alors tu réponds. En général tu m’aimes plus que le ciel et la terre réunis, plus fort que le soleil, plus long que la distance de la terre à la lune. Je soupire d’aise.

Mais parfois, tu refuses de te prêter à mon jeu et la sanction tombe. Je suis allée trop loin. Tu m’aimes « 8 ». Tu « ne m’aimes pas aujourd’hui ». Je tangue. J’insiste. Tu maintiens ta position. Je hausse les épaules, je sais bien moi que tu m’aimes outre mesure voire plus qu’il n’en faut.

J’étais sage. Je me devais de l’être. J’avais promis. Je me tenais tranquille depuis à peine un an.

Ainsi à peine te découvrais-je que ma promesse s’étiolait, provoquant en moi un affaiblissement maladif. Jour après jour, je m’auscultais pour savoir ce que je devais faire. Tu devenais invisible. Il m’arrivait parfois de t’apercevoir de loin alors que je me trouvais moi-même inapte à t’approcher, à te parler. L’eau nous entourait sans qu’aucun corridor humanitaire ne vît le jour. Je mis six mois à recroiser ta route. Six mois à essayer de garder mon cap, accumulant en moi les faux-semblants, simulant les sentiments, prête à passer l’arme à gauche si la vie s’entêtait à vouloir nous en tenir là. Une malandre mauvaise me rendait peu à peu inutilisable. Bloquée à quai.

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