Histoire sans fin III

fragon

En fait, la sagesse dans un couple ne rime pas à grand-chose. Dès que le mot doit être prononcé, cet état est tout sauf naturel. La sagesse aurait un goût de forceps. Métallique, tranchant, excessif. Un outil pour expulser les pulsions contradictoires qui nous rongeraient les sangs. Un instrument pour anéantir  les tensions qui s'écharperaient en nous comme des furies et qu'enfin nous soyons vides et tranquilles.

Être sage équivaudrait à renoncer à vivre. S'assagir, à se ranger, à mettre des coiffes à plis tuyautés sur tous les désirs lumineux qui s'offrent à un moment ou un autre à notre libre arbitre. Je ne te dis pas que l'on ne doit pas faire de choix et s'y tenir. Je dis simplement que les choix ne sont pas sans date de validité. Ce sont les règles inventées par les hommes qui cherchent à nous faire croire cela. Pas de pérennité assurée pour les sentiments. Je pensais que la paix intérieure n'avait rien à voir avec la sagesse, elle n'était pas faite de renoncements, elle deviendrait le résultat de choix librement consentis.  J'avais la certitude que je ne serais jamais ni calme ni docile et que si je devais montrer de la réserve dans mes rapports avec l'autre sexe, ce serait simplement parce que mon cœur serait plein et comblé. Quand je t'ai connu, ce n'était pas le cas. Je m'épuisais à essayer de les bâillonner. 

Un jour, dans un avion, se tenait un peu en arrière de mon siège, dans l'allée centrale un homme plutôt beau. Un de ces hommes que la nature a gâtés, riches, séduisants et polis.  Un de ceux aux cous desquels les femmes aiment à se pendre. Exactement le genre de type qui me fait fuir. Alors qu'on s'apprêtait à décoller et que certains se mettaient silencieusement à prier,  il a passé quelques coups de fil. Il parlait fort inconscient du bruit qu'il générait et de l'aspect choquant que pouvait avoir son attitude extravertie. Sans le vouloir, je l'ai écouté.  La première fois, il a mis fin à sa conversation en l'embrassant et en lui demandant d'être bien sage. Le problème est qu'il a réitéré ses recommandations quatre fois à quatre femmes différentes. Oui, sage, n'est pas un mot que j'aime. Il a le goût du lien de cuir qu'on te glisse à la ceinture pour te faire avancer, de la corde de chanvre qu'on t'enroule au cou quelques minutes avant de te pendre. C'était fini pour moi.

J'ai toujours eu l'espoir d'avoir une autre vie à me mettre sous la dent. Même aujourd'hui. Même abîmée, vide et vieille.  J'ai la certitude de pouvoir vivre autre chose. Personne ne peut affirmer que c'est un mensonge parce que cela n'a rien à voir avec cette vie que nous partageons toi et moi. Ainsi, je laisse passer les jours en pensant qu'il me sera donné d'être encore. Juste « être ». J'ai confiance. Parfois les bornes de notre quotidien se trouvent pulvérisées et je me plonge confortablement dans cette idée. Tu sais que je ne demande pas grand-chose. Il suffit qu'on me permette d'endosser n'importe quelle autre enveloppe. Je vivrai une autre vie, puis une autre, puis une autre et ainsi de suite pendant un nombre indéfini d'années jusqu'à ce que je sois fatiguée. Alors assouvie, je laisserai mon âme se dégonfler comme ces vieilles toiles nacrées qui font les parachutes et je n'aurai plus qu'à me dissoudre dans le cercle du temps et de l'espace.

Ne hausse pas les sourcils. Mes rêves sont des certitudes. Je peux croire ce que je veux pour la bonne raison que de toute façon quand la mort viendra je ne saurai pas que je suis morte. C'est ma chance. Pourquoi aurais-je peur puisqu'il me sera impossible d'être consciente une fois l'étape franchie ? Toi, tu te contentes de faire un signe de croix sur ton pain. Parfois je ne dis rien, quelquefois je te demande de ne pas le faire devant mes yeux. C'est quelque chose qui m'agresse. Tu ne fais rien de mal et je ne vois pas en quoi j'aurais le droit de t'en empêcher. Nous avons toujours été tolérants l'un envers l'autre, mais je me moque de toi. Je provoque le ciel qui voudrait me faire croire que le pain qui est sur notre table, nous le devons à autre chose qu'au hasard. Nous sommes simplement nés au bon endroit au bon moment. Tout le monde n'a pas cette chance. Imperturbable, tu ne m'écoutes pas et tu retournes ton pain tout en le piquant de la pointe de ton couteau et en me regardant bien droit dans les yeux. Si encore c'était un vrai pain comme tes grands-parents en avaient mais une baguette de supermarché à peine sortie de son enveloppe de cellophane froissée ! Je tempête dans le vide. Vissé sur ta position, ta croyance superstitieuse ancrée dans le cœur, tu poursuis plus lentement ton geste en me montrant que rien ni personne ne pourra te déstabiliser. Je renonce, j'ai déjà tellement tendance à prendre toute la place. Quoi qu'il en soit ce sont tous ces gestes te caractérisent. Il ne me sera plus donné de les voir quand tu ne seras plus là. Tu emporteras tout avec toi. Nos souvenirs, notre jeunesse, nos rires grotesques qui nous plient encore en deux dès que les invités ont dépassé le pas de la porte. Ce que nous aurons été - imprimé profondément dans nos mémoire - , je l'ensevelirai avec toi au moment où je t'accompagnerai une dernière fois en maugréant bien fort que tu ne te seras vraiment pas gêné pour me pourrir la vie jusqu'au dernier jour.

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