Hors du temps

stephane-mathieu

Et si le temps n'était qu'une illusion

Le tuba et le masque collait fortement à son visage. La profondeur lui avait fait oublier le soleil brûlant de Chypre qui cognait la vitre d'eau salée en ce zénith d'août, illuminant le ballet d'une multitude de brisures blanches et bleutées à la surface. Charles étouffait dans la combinaison de plongée attribuée par l'équipe. La taille était si peu adaptée qu'il sentait sa chair malléable comme une pâte en tube, et ses yeux gonflés par la pression de l'eau.


Il manquait d'expérience en la matière. Les touristes se succédaient deux par deux pour découvrir les fonds sous-marin au large de l'île de Chypre, escortés par une paire de professionnels, l'un semi-chauve et tout sec, l'autre ultra bronzé, flanqué d'un catogan, tel un grigri, une queue d'alligator. Le spectacle du paysage marin l'apaisait d'une forte douleur aux gencives causée par l'embout de caoutchouc mal adapté. Charles, trentenaire modèle, fonctionnait pour l'intérêt général à l'Insee ; fonctionner est l'objectif affiché de tout fonctionnaire digne de ce nom. Sa vie n'était qu'un alignement de mesures sociologiques rébarbatives.

Passionné par la Grèce antique et le monde perse, il avait trouvé dans ce voyage le dépaysement nécessaire pour se redonner du souffle après le décès prématuré de son épouse Adèle des suites d'une longue maladie génétique. Le bateau avait accosté au large de l'île. Celle-ci, apparue depuis peu, méritait le détour d'après les organisateurs. Mais il n'y avait rien, sinon ce bout de caillou immense avec quelques poils de végétation. Charles et ses acolytes s'enfonçaient plus profond dans l'eau maternelle.

Les plongeurs professionnels s'attardaient sur son binôme féminin, une sorte de sirène retapée au botox qui pouvait mettre en avant son corps svelte contenu par des années de sport, et cacher son visage tiré, de plus en plus proche du monde marin, sous un masque qui portait bien son nom. L'alligator la collait aux palmes, le museau mal intentionné. Le bleu avait disparu au-dessus de leur tête. Si cet univers au bleu profond confinait à l'onirisme aquatique, magnifié par le calme olympien des lieux, il n'y avait à voir ici vraiment rien de transcendant. Certes, des poissons magnifiques et des éclats lumineux se trémoussant ci et là au milieu de nul part, pouvaient justifier à eux seuls le voyage. La profondeur était d'environ 30 mètres et devant lui se trouvaient des kilomètres d'abîme. Il aurait aimé pouvoir descendre encore, mais les suiveurs l'interdisaient formellement. Dans son périple, Charles aperçut une surface chromée en forme de triangle lumineux. Attiré par ce morceau de lumière, il tendit le bras dans sa direction car il lui parut à portée de main. L'éclat se dérobait, changeait d'aspect et de couleur, grandissait, évoluait tantôt rond, tantôt triangulaire, dans une oscillation blanche et dorée. Progressivement, une sphère se créa, développant un volume gros comme une dizaine de ballons de foot, en grappe, une sorte d'ouverture, une bouche d'aération pour remonter à la surface bien qu'il fut loin au-dessous des mers. La lumière solaire qui se dégageait de la forme l'incita à s'approcher encore mais celle-ci s'écartait de lui.

Il sentit son poumon se serrer et le reste de souffle en lui se couper. Se retournant en quête des accompagnateurs il s'aperçut qu'il les avait tous perdu de vue. Le plafond d'eau au-dessus de sa tête était plus sombre que le plancher en dessous, éclairé par l'objet étrange. La panique ne tarda pas à l'envahir par crainte de ne plus pouvoir retrouver la surface. Il venait de s'éloigner inconsidérément en suivant le flambeau de lumière alors que la réserve d'air était de 5 minutes. L'idée panique d'une mort idiote lui serra les tripes, car en immersion depuis 55 minutes, il ne pourrait remonter sans manquer d'oxygène. C'est alors que sous ses pieds en suspension, plus bas dans la lumière qu'il avait rejointe pris par l'affolement, il sentit quelque chose de mou, puis de plus consistant, et qui devint dur. Elle ne s'éloignait plus. Bien qu'aveuglé, il décida de s'y engager en fermant les yeux car cela ressemblait réellement à une sortie. Peut-être s'agissait-il d'une surface s'offrant à lui sous une roche dédaléenne. Il s'engouffra en elle.


C'est ainsi que l'air libre s'ouvrait merveilleusement à son poitrail. Il se retrouvait alors au bord d'un quai blanc, constitué d'un matériau inconnu, lisse, mais sur lequel il put s'agripper sans effort. Il était vital qu'il ait pu sortir de l'eau à ce moment-là, ses réserves d'air expirées ne lui laissant que la suffocation pour avenir. Malgré ce regain de respiration il ne put en abuser, transi d'étonnement devant la couleur du soleil bleu vif pendu dans l'ornement d'un ciel blanc aux teintes de pêche. Au-dessus de lui passa trois hommes en lévitation qui l'interpellèrent calmement sans qu'il puisse comprendre leur propos. Ces êtres semblables à notre espèce, affublés d'habits aux couleurs changeantes rappelant la robe des poissons, l'extirpèrent en douceur. Il ne se débattit pas sous l'effet de la torpeur, celle-là même qui suit un stress aigüe, et de cette sensation antalgique d'avoir survécu à la noyade. Les trois émettaient des sons inintelligibles. Il n'y avait pas d'animosité mais plutôt une extrême curiosité.

Sur le trajet, soutenu par les deux gardes, Charles regardait le déroulement paysager d'une ville extraordinaire, dans laquelle l'harmonie semblait suivre un schéma d'organisation idéale. La plupart des bâtiments empruntaient aux couleurs de la mer, faisaient transparence quand il s'agissait de bureaux ou d'espace collectifs. Ce qui le frappa, le premier étonnement franchi, c'était l'organisation volumétrique de la cité ; les trois dimensions étaient devenues un vecteur classique d'exploitation de l'espace. Il en déduit assez vite un bond dans le futur. Peut-être était-ce le paradis ? L'aurait-il enfin découvert ? Ou bien qui sait, avait-il été emporté par un rêve de fin de vie, une dernière bouffée chimique des effluves oniriques de l'esprit ? Et puis quoi, si tout ceci était bien réel, qu'il venait de trouver un passage vers l'avenir ; après tout, il en avait vu des films et lu des livres à ce propos. Après avoir parcouru un long corridor, très étroit, qui venait d'ouvrir ses portes depuis l'extérieur, il se retrouva dans une salle en forme d'aquarium ou des personnes l'attendaient avec des visages humains. On l'invita à mettre un bonnet bleu pâle sur le crane.

-       Bonjour, nous sommes heureux de vous rencontrer. Avec le Soundhead, vous voilà connectés à nous. Nous allons vous poser quelques questions si vous le permettez. Tout d'abord, qui êtes-vous ? Comment êtes-vous arrivés ici ? 

-       Je suis Charles…, de Paris, répondit-il timidement.  

-       Paris ? dit une Dame blonde qui présidait le collège des personnes présentes. Nous ne connaissions pas du tout votre dialecte. Pourtant ici, nous en avons des centaines venues de tous les coins de la Merre. »

-       La Merre c'est notre planète !

Elle regarda les autres sans inquiétude mais avec une stupéfaction résignée.

Elle fit apparaitre la Merre dans un hologramme par un simple geste de la main. Charles put ainsi reconnaître notre galaxie et la Terre, que ces personnes nommaient donc Merre. L'un d'entre eux reprit :

-       Nous sommes en 18600 après Fixus : le premier être Humanîme venu sur Merre après que la planète Chronis soit devenue exsangue. Avant les Humanîmes, la Merre n'était rien qu'une planète sans vie. 

Tandis que son collègue parlait doctement, à la prononciation du mot Chronis, la Présidente désigna dans la carte cosmologique ce que nous connaissons sous l'appellation de Mars. C'est étonnant, si ces gens sont nos descendants pourquoi viendraient-ils de mars ? S'interrogea Charles.

-       « Vous avez devant vous une délégation de la nation mondiale de Merrine, capitale de la planète. Ici nous vivons de l'Aquanium, une matière énergétique aux ressources infinies. »

Charles interpella le comité

-       Je pense venir du passé, je ne vois pas d'autres explication. Mais comment cela serait-il possible ? Nous étions en 2015 quand je plongeais près de Chypres et que j'ai mis le pied dans cette boule lumineuse.

-       Une boule lumineuse ! 2015 ! … s'interrogea la Dame pour qui cette date n'était qu'un chiffre.

-       C'est extraordinaire, nous allons peut-être sauver notre monde grâce à vous. Vous ne le savez pas mais peut-être que vous êtes envoyé par le grand Thinkay, notre Dieu, l'Etre suprême, l'Etre de lumière révélé par Fixus » s'enhardit le plus petit du groupe avec un air de grande intelligence.

-       Comme vous l'avez remarqué nous vivons sur une planète composée à 90% d'eau. Toute notre civilisation s'est créée à partir de son exploitation énergétique d'où provient l'Aquanium.

Ce qui intriguait notre voyageur c'était l'âge apparemment identique de tous les personnages ; environ 30 ans.

Il avait convenu de participer aux travaux diligentés par le roi de la planète : le Sir Pitrate, soucieux de trouver une explication à cet homme venu du passé. Il apprit que la planète connaissait un risque grave de disparition liée à la profusion d'astéroïdes depuis 1000 ans dans l'espace. Ceux-ci étaient nombreux et les évolutions militaires étaient focalisées sur l'élimination de ces objets spatiaux. On lui fit visiter la couche supérieure de l'atmosphère dans le cadre d'un voyage de trois heures auprès des spécialistes de la QAZAR, privilège rare réservé aux membres de l'organisation spatiale et militaire de la civilisation Humanîme, seule habilitée à exploiter le grand espace au-delà de ce qui correspond à dix kilomètres pour les humains. Le ciel couleur de pêche disparût laissant place aux draps noirs de la galaxie piqués par des globes gigantesques peu baroques aux usages strictement stratégiques désignés sous le terme de Spastroms.

«  Voyez-vous, Charles, lui dit un professeur, nous avons banni la matière de nos vies. Seuls nos corps nous obligent encore. La matière, l'atome, nous a longtemps empêchés et astreints. Elle est en voie d'abolition au plus grand profit de nos esprits. Aujourd'hui tout est dématérialisé, et nous pouvons changer de corps en optimisant la synergie génétique de nos codes individuels reproduits via la substance cellulaire de l'ADN. Les maladies ont été vaincues et chacun peut quitter ce monde dès qu'il  se sent prêt. Depuis l'an 957, un Humanîme se décorpore à l'âge de 170 ans, en particulier les Coraiens, citoyens de la classe dirigeante, pour découvrir le monde d'après, le royaume de Thynkay promis par le prophète Fixus. L'âge moyen des classes inférieures, les Soumas, est de 100 ans car loin du sens ils s'abusent plus vite des curiosités de la vie une fois ses représentations consommées. Quant aux Middiens ils abdiquent vers 130 ans. Ainsi tout est écologiquement neutre. Si demain nous venions à disparaître, rien ne subsisterait, et la Merre n'aurait pas à souffrir de notre passage. Enfin nos défunts sont donnés à l'Océan. »

Au bout d'un mois Charles se sentait bien et avait obtenu un globor confortable à Merrine, soit un appartement situé au-dessus d'une parcelle magnifique de l'océan. Il travaillait quotidiennement auprès de la Qazar, afin d'aider la science de la Merre à comprendre la raison de son arrivée en plein futur. La terre ferme lui manquait terriblement. Un jour, il fut emmené dans un centre où on lui présenta l'invention qui devait sauver la planète au cas où un astéroïde aurait eu raison de leur système de surveillance. On lui expliqua que les astéroïdes se multipliaient dangereusement et que tous les niveaux d'alerte étaient au rouge, comme jamais dans l'histoire des Humanîmes. Le général et ses lieutenants lui firent découvrir l'invention du dernier espoir qu'ils venaient de mettre au point.

« Regardez Charles derrière ce sas, c'est la mer. Notre projet de survie se trouve derrière, juste là. C'est le projet PRELIV. Nous développons une énergie supérieure à l'Aquanium, qui se nourrit des particules d'eau et du plancton pour préserver un espoir à notre civilisation au cas où nous serions incapables de dévier un astéroïde. En effet, la situation n'a jamais été si critique. Qu'est-ce que cette énergie me direz-vous ? » Charles écoutait attentivement le haut gradé. «  Tout ceci n'est qu'une ébauche et ne fonctionne pas, car nous n'arrivons pas à développer la nature de l'énergie à travers l'espace-temps. Le but est de permettre un retour en arrière. En cas d'impact nous pourrions, par cette énergie retourner dans le temps et ajuster les vigiles spatiaux pour éliminer l'astéroïde. Le problème, à ce jour c'est l'étroitesse du passage et la mesure du temps, qui restent incontrôlables ».

Comme le militaire disait ces mots un bruit assourdissant emplit les airs. Tout s'assombrit au travers les murs transparents, le ciel s'enflamma. L'horreur de feu s'empara de tous les personnels en fûts de paille. L'ensauvagement des Humanîmes le ramena à celui des Hommes ; plus personne ne s'occupait d'aucun. La survie individuelle devenait la règle. « Astéroïdes !  Astéroïdes ! ».

Les messages hurlaient, les cris amplifiaient la perte d'un monde magique en train de disparaitre sous les yeux horrifiés de Charles le profane. Le Général fut englouti par une vague de 300 mètres de hauteur. Lui, propulsé par les forces déchainées, fut emporté dans une pièce bulle qui l'avait recueilli dans le désordre des choses. Le ciel, dont la couleur émeraude était devenue celle du sang, déchirait sa toile rouge trouée par un caillou de la taille d'une grande ville. La verrue de matière fonçait et emportait tout en spirale sur son passage. Il s'éleva dans la bulle jusqu'à plusieurs kilomètres au bout de l'espace, et c'est alors qu'il put voir l'ensemble de cette Merre, sa Terre du futur, à feu et à sang, bouillir et s'épancher sous l'effet du choc de l'astéroïde. L'esprit ralenti par l'effroi, il retombait vers l'océan filant vers le terreau de la fin d'un monde. Merrine n'était plus. Les Humanîmes mourraient telles des fourmis balayées au coin d'une forêt sous le pas d'un animal. La bulle s'enfouit dans les eaux et commença à se désagréger, avec tout le reste, volonté de cette civilisation de programmer la matière à ne pas durer au profit de l'esprit.

L'espèce des Humanîmes s'achevait sur l'autel symphonique des dinosaures, mélodies de torpeur du maître d'œuvre aux notes inconnues. Le labo tel un œuf fracturé jeté dans l'eau en ébullition libéra le PRELIV, une petite boule de lumière triangulaire presque à portée de main. Tout s'évaporait sous l'eau. Il comprit alors l'incroyable. Il n'était pas dans le futur, mais bel et bien dans le passé. La dématérialisation avait annulé toute trace d'existence des Humanîmes. Il descendait de ces êtres et non l'inverse. L'invention avait donc fonctionné au-delà des espérances de ses concepteurs, après s'être perdue dans le tréfonds des océans, traversant ainsi les millénaires jusqu'à ce jour près de l'île de Chypre. Il tenta de s'approcher du triangle d'or, voulut à nouveau entrer en lui. Mais celui-ci se dérobait encore et toujours.

Il fusa subitement en torpille vers la lumière, éjecté par le crachat Titanesque de l'eau. Les yeux grands ouverts dans la mer il embrassa l'étoile qui avait grandi sous l'effet de sa peur, comme la première fois. C'était là le secret pour actionner l'énergie de l'Aquanium : la peur de la mort. Où atterrirait-il ? Silence et néant firent place nette dans son âme, unifiant raison, tempérance et folie. Il ne renaquît pas au sein d'un passé lointain car il avait aboli toutes les frontières du temps, celles de l'espace, de notre galaxie, de notre univers, de tous les univers, avait réunifié les deux vecteurs puis transgressé ce point au-delà. C'est ainsi qu'un immense amour l'emplit pour le disperser enfin dans une étoile de lumière incommensurable, où tous les êtres fondaient dans l'interface divine du visage d'Adèle, son épouse.

 

 

  • Très bien écrit et une idée bien exploitée.
    J'y retrouve "la nuit des temps" de Barjavel et le mythe de l'Atlantide.

    · Il y a 3 mois ·
    Chainon manquant

    dechainons-nous

    • Merci de votre appréciation justement référencée.
      Effectivement, par ces influences, l'idée était bien de rappeler le caractère éphémère de nos civilisations, de nous faire rêver avec frissons sur un mythe qui n'en serait pas un si certains critères nous échappaient.

      · Il y a 3 mois ·
      Printemps saison

      stephane-mathieu

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