I. Les Larmes d'Océane. [CHAPITRE 3]

Léonardo Di Carpaccio

Pendant de longues heures, Aimé m'a expliqué comment « les gens d'ici » se comportent, même si je ne sais toujours pas où est « ici ». J'ai bu chacune de ses paroles, mes yeux fixés sur la photo de la table de chevet. Le garçon au piano m'intrigue vraiment. La photo a l'air vraiment ancienne, et pourtant, l'enfant ressemble comme deux gouttes d'eau à Aimé. Alors que le silence s'installe, mon regard détaille une nouvelle fois la pièce. Je dois me détourner de la photo et cesser de me poser des questions inutiles. Subitement, Aimé me sort de mes pensées.

- Tu m'as fait une peur bleue, tu sais ?

- Pourquoi ?

- Tu ne t'es pas vue : tu étais très pâle et tu saignais du nez. Au départ, quand je t'ai vue te relever, j'ai cru qu'il y avait eu une nouvelle attaque.

- Une nouvelle attaque ? me contenté-je de répéter bêtement, avec de grands yeux ronds.

- J'ai vraiment beaucoup de choses à t'apprendre, on dirait. Suis-moi...

Lentement, il se lève du lit et se dirige vers la porte de chambre pour l'ouvrir. Je le suis dans l'immense couloir, qu'il a laissé dans l'obscurité. Il s'arrête de manière si soudaine que je lui rentre dedans. Alors que j'essaye de m'habituer à l'obscurité, il s'agenouille. J'entends le parquet d'ébène craquer à plusieurs reprises.

- Fais attention, c'est très étroit, murmure-t-il alors que je suis éberluée.

Il a ouvert une trappe, laquelle cache des marches branlantes. Plus je descends, et plus l'odeur de renfermé envahit mes narines. Le froid et l'humidité de l'endroit me font frissonner. Il referme la trappe puis allume une lampe à huile semblant être venue d'un autre âge.

- Où sommes-nous ? C'est ton... repaire ?

- Je viens ici très souvent. A chaque attaque, pour être exact. Il y a des bombes parfois, mais le plus souvent, ils affament le peuple où le rendent malade. L'hôpital le plus proche est à quinze kilomètres. Ils ont détruit toutes les pharmacies et tous les hôpitaux du village. Tous les commerces aussi. Avant-hier, ils ont égorgé le seul boulanger qui avait résisté. Ils ont violé sa femme et torturé ses trois enfants. Ils ont brûlé vifs les deux petits frères et ont vendu la petite fille à un homme riche. Pour elle, il n'y a plus que deux avenirs possibles : l'esclavage, où elle lui appartiendra entièrement, ou la prostitution, pour qu'il gagne de l'argent sur son dos Tu n'as pas remarqué qu'il n'y avait personne dehors quand je t'ai trouvée ? Tu n'as pas trouvé étrange que je paraisse aussi calme, à murmurer presque tout le temps ? On est en guerre, Melba. Je n'aurais pas dû me trouver à l'extérieur quand je t'ai rencontrée : je devais aider un ami à se cacher.

Je hoche la tête, pensive, puis, après un silence lourd et pesant, demande :

- C'est avec la guerre que tu as eu ta cicatrice ?

Il soupire et pose son regard sur la lampe à huile, pour ne pas avoir à croiser le mien.

- Mes parents sont morts. Ce sont mon oncle et ma tante qui m'ont élevé. On vivait en Italie. On était riches. Puis on a dû fuir le pays, je n'ai jamais vraiment compris pourquoi. Ils ont toujours très soigneusement évité de répondre à mes questions sur le sujet. Ma tante était bénévole dans une association humanitaire, c'est pour ça qu'on est venus vivre ici. Quelques années après, le gouvernement a engagé des hommes de main pour les assassiner. Ce jour-là, ils m'ont torturé avant de me laisser pour mort. J'avais cinq ans.

- Je ne comprends pas ? Pourquoi tuer ton oncle et ta tante ? Pourquoi te torturer ?

- Ils donnaient de l'espoir à la population, l'ambition d'avoir une vie meilleure et d'être libres. Quant à moi, ces hommes-là aiment rire du malheur des autres, tant qu'ils jouissent d'une position dominante : j'étais leur jouet. Ils préfèrent l'amour du pouvoir au pouvoir de l'amour. J'espère survivre assez longtemps pour quitter le pays un jour. Peut-être retourner en Italie. Ou en Amérique... ou en France...un pays libre, en tout cas !

Intérieurement, je réalise que, depuis la descente, je ne me suis intéressée qu'à ma petite personne : MES sentiments, MES douleurs, MES pensées... Pourtant, une petite voix dans ma tête ne peut s'empêcher de se demander pourquoi l'Ange en Chef m'a envoyée dans un pays en guerre et non ailleurs. Ce n'est quand même pas mon devoir de rétablir la paix dans ce pays, si ? Aurais- je une autre mission que celle de ramener au Ciel les Déchus à tort ? Racheter mes fautes ne suffirait-il pas pour me permettre de retourner dans le Petit Ciel ? Quand je vivais dans le Ceil, je nai jamais visité le Sous-Sol, mais le Petit Ciel me manque énormément. Les Anges qui y vivent ont appris à me connaître et à m'aimer, malgré mes longues rêveries solitaires et ma manie de manger tout ce qui se trouve à ma portée. Et pourtant, Dieu sait que je les exaspère ! J'ai vraiment hâte de rentrer chez moi : vivement que ma mission se finisse...

- Et ton ami ? Tu l'as caché ? l'interrogé-je avec une pointe de curiosité, mais surtout pour dévier de mes pensées.

Comme si la lueur de la lampe à huile était connectée aux émotions d'Aimé, elle vacille alors que des larmes coulent sur les joues de celui-ci.

- Je suis arrivé trop tard. Sa tête avait été clouée à sa porte, avec un message d'avertissement adressé aux autres villageois.

D'un claquement de doigts, j'aimerais pouvoir régler tous les problèmes qu'on rencontre sur Terre, ne serait-ce que pour ne pas voir la douleur dans les yeux d'Aimé. Pourtant, quelque chose au fond de moi me dit que cette douleur qu'il ressent est là pour lui rendre service, pour l'aider à résoudre sa quête intérieure. Je suis persuadée que cette intuition vient de l'Ange en Chef, pour me guider et faire d'une pierre deux coups en m'aidant moi aussi à avancer dans ma tâche.

Alors que je m'apprête à ouvrir la bouche pour parler, Aimé met son index devant ses lèvres pour m'inciter à me taire. Il lève la tête au-dessus de nous et tend l'oreille. Je l'imite. Très vite, je perçois des bruits de pas et quelques voix. Nous restons immobiles et silencieux durant un temps qui me semble être une éternité, et c'est avec une grande réticence et la peur au ventre qu'Aimé se décide enfin à entrouvrir la trappe pour vérifier si la voie est libre. Lorsque j'entends qu'il ose respirer à nouveau et que je vois ses épaules s'affaisser de soulagement, je comprends que nous ne courons plus aucun danger.

- Ils ont dû me voir devant chez mon ami, souffle-t-il.

- Ils veulent ta peau ?

- Ne fais confiance à personne. C'est la règle d'or.

- Mais tu m'as fait confiance !

- Non. Mais tu aurais été facile à tuer en cas de problème.

Il a répondu du tac au tac, sans aucune délicatesse dans la voix, avec même une certaine rudesse. Avec une nonchalance feinte, comme s'il ne m'avait pas fait de la peine, je réplique :

- La meilleure arme de guerre, c'est la faiblesse. Soit tu retournes la forces de ton adversaire contre lui-même, soit tu fais en sorte qu'il te sous-estime pour mieux l'achever. J'aurais pu te mettre à terre en un claquement de doigts !

Finalement, la vie sur Terre ne me plait pas le moins du monde. Même les gens qui sont censés œuvrer pour le bien sont capables de tuer pour se protéger, eux et leurs valeurs ! Bien sûr, certains Anges s'entretuent aussi, mais quand ils « meurent » ils restent enfermés dans l'Endormoir le temps de comprendre les conséquences de leurs actes, ce qui, en temps humain, peut durer entre quelques secondes et quelques millénaires. Souvent, ce sont les « bébés » Anges qui se tuent pour s'amuser, pour trouver, en vain, des limites à leur éternité. La Terre et le Ciel sont comme le jour et la nuit. Sur Terre, tout est plus... définitif ? Quand tu es mort, c'est pour la vie ! Et des gens osent jouer avec ça ! Même Aimé !

Pourtant, mon Odorat ne m'a pas dit ça de lui. En plus de me permettre de reconnaître des Anges quand j'en croise, elle me donne pléthores informations sur les gens. J'avais perçu une odeur de guimauve, symbole de douceur et de bienveillance. Comment mon Odorat peut-il m'avoir trahie à ce point ?

C'est d'un pas lourd que je remonte les marches qui mènent au couloir, sans un regard pour Aimé. Je ne sais pas si je suis toujours trop tenaillée par un ce flot de sensations que je reconnais et maîtrise mal, mais je ne supporte plus sa présence à mes côtés. J'ai l'impression d'étouffer et j'ai peur d'exploser de colère d'une seconde à l'autre. Il m'a vraiment dupée jusqu'au bout, avec ses toasts sortis de nulle part et ses éclats de rire !

- Merci pour tes toasts rassis, mais je dois y aller...

Il me retient fermement par le poignet, si bien que j'esquisse une grimace de douleur.

- La seule chose que tu vas réussir à faire, c'est te faire tuer, me crache-t-il au visage, fou de rage.

- Tu. Me. Fais. Mal, articulé-je difficilement alors que j'observe l'éclair de fureur, et peut-être aussi de folie, qui passe dans son regard.


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