Impression soleil couchant

eukaryot

C'est qu'il va falloir les payer, les heures passées à les compter, c'est une triste mesure, ce rythme usant s'impose doucement.

Demain, même chose.

Et la suite! Toujours la suite. De moins en moins envie de la connaître, la suite. Mais il n'y a pas de surprise ici, il n'y a aucune issue à l'expectative qui soit heureuse. Tout finira bien quand même, pas de raison, mais j'aimerais bien les voir gigoter un peu plus, sous la menace d'une arme ou d'un enfant,ça ne change rien. Vraiment, brandissez donc à quelqu'un un enfant. Garanti.

 Et alors que ça s'agite en mouvement brownien, c'est à dire que ça ne va nul part, à y regarder, moi je reste une fois de plus sur le côté, sur tous les côtés, sans jamais tendre le pouce. Où que ça aille, je veux pas en être. J'aurais aimé quelque chose de plus simple, de plus fondamental.

Un toit,sous lequel cacher des rires et des jeux. Un lit que je quitterais à regret le matin, et que je rejoindrai avec une excitation angoissée le soir. Trois rien, refusés de toute façon. Lève toi! Trime! Pour quoi? Peu t'importe, trime! C'est le but avoué, la règle qui n'explique rien, mais la règle parce que la règle. Et ce sont nos héros qui se dissolvent, matin après matin, dans chaque café pris pour se donner le courage, ce sont les mille constructions audacieuses bâties en rêve depuis l'enfance, qui s'écroulent, pierre après pierre. Ou plutôt, qui sont enterrés, pour être remplacés par de pâles bâtiments trop grand maintenant pour nos petits projets.

Et puis je me rappelle qu'elle est quand même bien baisable, l'autre grande blonde, là, avec tous ses cheveux à y perdre des mains dedans, avec cette cambrure à te décrocher un malaise, tant pis si elle ne me décrochera jamais un mot. Elle a tout de « cette fille que je prenais devant la gare, et qui n'en savait rien, c'est ça mon côté snob » comme disait Léo.

Je me souviens aussi le soir en rentrant à regarder les dernières minutes de soleil ,que j'aime la lumière diffuse filtrer des fenêtres du tram, j'aime le voile satiné donné à ces choses qui n'ont pas respiré depuis longtemps : un vieil entrepôt ou garage, où des bus et des cars prennent l'oubli en silence, un ancien dépot-vente de moquettes, transformé en aire de dessin par les bombeurs anonymes . Le pont par dessus la loire, et elle s'étale coquette au soleil, s'allonge et étire ses deux bras pour tous nous contenir. Tout devient élégant, presque orgueilleux. La lumière transfigure également les pauvres types forcés de s'entasser dans les rames, et leur confère l'étrange allure d'une société secrète d'être presques divins.

Le visage de cette vieille dame, par exemple, traversé de rides comme une carte où les ans tracent des routes perdues.

Toujours la même tous les soirs, serrant un sac plastique contre elle, avec ses pantalons de jogging bleus marine ou vert bouché, avec sa gueule inquiète. Elle prend des allures de prophète fatigué, lorsqu'elle ferme les yeux et pousse un grand soupir.

Ou ce type, là, la tête penchée sur un livre, les pieds croisés, se tenant distraitement de son épaule contre la barre, sa petite barbiche lisée de temps à autres d'une main discrète, il ressemble à un étudiant en art qui aurait oublié d'être odieux. Là, dans cette lumière qui annonce l'été, il semble l'être le plus doux du monde, un apôtre égaré ou endormi.

Il y a aussi ces mômes luttant de plus en plus pour ressembler à des adultes, et qui s'égarent dans la vulgarité d'un chewing gum claqué avec bruit, qui parodient la caricature de modèle que transmet une télévision trop fatiguée pour être honnête. Ils restent beaux, ces gosses et leur attitude vague, entre crâneuse et inquiète.

Je descend à la prochaine, et sur le quai, je regarde filer la chenille paresseuse vers le soleil

Il file se pieuter, et cette journée prend des airs de fin du monde nostalgique.

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