Issue sans secours

metis

Les ravages de l'enfance ne s'effacent jamais.

Elle gravit péniblement les dernières marches, ouvrit la porte du grenier,s'immobilisa. Les gonds, raides de toutes ses années d'inertie, eurent ce grincement semblable à un bâillement caverneux. Leur plainte raisonnait à son oreille, sirène d'un danger imminent.  A mesure que la lourde porte de bois s'entrebâillait, son enfance remontait à la surface, projetant la lumière son état présent.

Plongée dans un coma profond, anesthésiée du monde, son âme s'éveillait à la vue de cesantiquités.

 

Quand?

Quand a commencé cette insidieuse agonie?

Quand pourra-t-elle y mettre fin? A moins que la vraie question ne soit qui.

Si elle a forcé son corps usé à franchir les 32 marches la séparant du toit, c'est pour des réponses.

Elle doit agir. Ces cinquante-cinq hivers ont gravé leurs traces.

Pourtant Dieu lui est témoin, elle a tout essayé, hôpitaux, médecine douce, thérapie, internement, méditation, et tant d'autres. Rien n'y a fait, son corps est un fardeau, aussi paralysant que son esprit.

 

Pourquoi?

Pourquoi aujourd'hui?

Pourquoi pas jamais?

Les larmes lui montent.

Parce qu'elle est mère. Parce que ses filles ont besoin d'elle. Pas de ce fantôme, qui pèse sur leurs vies, mais de cette femme forte et fière. Cette femme qui les a élevé, dans l'adversité de la différence, cette femme qui leur a appris les valeurs de la famille, du travail et de la justice. Cette femme qui les a défendu, et en a fait des femmes fortes.

 

Comment?

Comment cette femme a pu disparaître?

Qui lui a demandé de partir?

Où s'est-elle cachée ? Existe-t-elle encore?

Ces réponses, elle espérait les trouver au chevet de sa mère.

Malgré tout ce que j'ai du traverser par sa faute, je l'aimais. Je l'ai accompagné jusque dans ses derniers instants, je lui ai tenu la main jusque dans sa dernière lutte, je lui ai souri jusqu'à son dernier souffle.

En retour, j'attendais une première et dernière preuve d'amour. "Je t'aime Laurence" m'aurait comblé, "merci ma fille" m'aurait suffit. Mon désespoir s'est contenté de son regard affaibli dans lequel j'y lu une demande de rédemption.

Je me fourvoyais, je ne vais pas mieux.

 

La douleur persistant, j'ai choisi misérablement de me raccrocher à la mort de son mari. Je rêvais du jour où, un inconnu m'annoncerait que l'enfer avait ouvert les bras au monstre à l'origine de mes angoisses, me libérant une place ici-bas.

Je me suis trompée, je ne vais pas mieux.

 

Aujourd'hui je suis là. Figée dans l'encadrure de mon passé. Cherchant le courage de pénétrer, rassemblant la force de le revisiter, imaginant un possible avenir.

Je m'agrippe à la poignée, avance de quelques pas, respire fortement, mes jambes ne me soutiennent plus. Mon attention se porte sur une chaise en acajou. La paille qui la compose est abîmée. Elle appartenait à la Mémé Jeanne, ma tyrannique grand-mèreElle a arraché le cœur de ma mère et noyé celui de son mari. Qui, au bout de quarante ans préfère le lit de la Vienne à celui de sa femme ?

 

Mon souffle s'accélère, je dois me raccrocher à un doux souvenir, n'importe lequel. Je scrute. Y en a-t-il seulement un?

La pièce est sombre, une petite lucarne laisse échapper la lueur du jour au centre de la pièce. Les murs nus et les meubles recouverts de draps reposent dans les ténèbres du passé, silencieux, oubliés, vestiges d'un autre temps.

Une malle poussiéreuse gît sur le vieux parquet grinçant. D'époque, sanglée, aucun cadenas n'étouffe son contenu.

Je la fixe. Me reste-t-il assez de courage au fond de moi pour l'examiner? Je pousse un carton près d'elle et m'y assois. Mes mains tremblent plus qu'à l'accoutumée. Laborieusement je soulève le coffre. Une odeur rance, mélange de papier vieilli, de métal rouillé, et de tissus renfermés s'en échappe, flotte au centre la pièce, m'entoure, pénètre mon corps jusqu'à raviver ma mémoire. Dans un état second, hypnotisée, il ne reste plus qu'à interroger mon esprit en lui dévoilant ce que recèle cette boîte de Pandore.

Ma main se dirige instinctivement vers mon baigneur, ses 2 billes noires me fixent, elles me demandent de l'aide. Je ne me suis pas sentie aussi utile depuis longtemps. Je me revois petite, fière, mon poupon bercé entre mes bras trop maigres. C'était une occasion rare. La Maman ne m'avait jamais autorisée à jouer avec un cadeau. Tout droit sorti d'une poubelle, abandonné, rejeté, c'est à mes yeux qu'il avait trouvé toute sa valeur, une nouvelle vie.

Je ne pensais plus à mes souffrances, je ne vivais que pour le dorloter, le cajoler, et lui offrir tout l'amour qu'il me manquait.Ce fut court, car il n'y a pas que les adultes qui peuvent être cruels. Je n'ai pas su le protéger de ce gamin turbulent. Ma tentative de le garder jalousement contre mon cœur, a échoué face à La Maman qui me l'arrachât des mains, me traitant d'égoïste. Accablée, je dus assister à son écartèlement sans sommation. La Maman n'avait rien dit, elle avait laissé faire.

Le soir, son mari s'était glissé dans ma chambre, je redoutais la punition, le cœur meurtri je lui avais tendu ce qu'il restait de mon trésor. Il l'avait repoussé. Il ne venait pas pour lui, et elle l'avait laissé faire.

 

A cette pensée, je dépose la dépouille du jouet près de moi, pour me saisir du collier de ma chienne, Loulou. Un beau labrador roux, tendre, affectueux et calme, comme nous tous. Lorsque La Maman m'apprit l'asphyxiante décision, "Tu n'iras plus à l'école, tu seras plus utile ici, avec nous, à faire le ménage", elle est devenue ma seule compagnie. Pourtant larguée au collège, l'école symbolisait pour moi une porte de sortie, une chance de me mêler au monde, d'oublier la maison. Je me retrouvais à présent prisonnière, sans mes frères et sœurs, condamnée auprès de La Maman et de son mari.

Aussi, passer la laisse de Loulou, me donnait l'illusion de dénouer la mienne. Une fois mes obligations terminées, nous savourions, toutes les deux, de longues balades. Une vraie bouffée d'air, rien qu'elle et moi, sans nous retourner, cette impression que la route nous ouvre ses portes. On courait à perdre haleine pendant des heures. Sur le chemin du retour, pour prolonger le rêve, on longeait les fenêtres éclairées. Elles révélaient la chaleur des foyers heureux. J'observais les familles joyeusement attablées, j'enviais les enfants insouciants au pied du sapin, j'épiais les couples amoureux au coin du feu. Ce bonheur ambiant m'enivrait. Plus que mes livres, ces instants volés représentaient l'ultime moyen d'évasion. Loulou emporta avec elle le secret de cette vie cachée.

 

 

Quelques larmes coulent, je les essuie avec ce tissu de dentelle, soigneusement plié, embaumant encore la lessive. Machinalement je la porte à mon visage, divague quelques secondes, perdant la notion du temps, cette sensation que, dans une heure, je devrais dresser la table pour nous 7.

Cette nappe, je l'ai lavée, repassée et épousseté des centaines de fois. Tout devait être impeccable, les meubles, les chambres, les habits, les bibelots. Même malades, nous reposions nos têtes entre nos coudes, caressant la nappe de la salle à manger du bout des doigts durant des heures, captivés par ses motifs et rêvant à nos draps. « Interdiction formelle de déranger les chambres, si quelqu'un nous rendait visiter, que penserait-il? » Personne ne franchissait notre seuil. Moi, je n'avais qu'une hâte, fuir.

 

Je continue ma quête, surprise de découvrir ma trousse de maquillage au fond de la malle. Toujours au centre des remarques incisives de la mémé Jeanne, « Elle est bien vaniteuse ta fille, je peux te dire que ce serait la mienne, je lui ferais passer l'envie de plaire. » Malgré ses perpétuels reproches, La Maman ne me l'avait jamais interdit. Savait-elle que c'était vain? Futilité, vanité, séduction, mes motivations en sont bien loin. Un rituel, un masque de craie, ma seule force pour affronter les autres, voilà mes préoccupations, encore aujourd'hui. La Maman a raison, je suis laide. Je dois cacher la fadeur de mon âme, me protéger du mépris et de la pitié que je lis au fond des regards. Celui de La Maman était dissimulé par des lunettes noires qu'elle ne quittait plus depuis son accident. C'était son voile à elle, que dissimulait-il? Noirceur, haine, rage ou compassion?

Nul ne le saura. Tous ces objets ne sont que des questions de plus sans réponses.

Une nouvelle désillusion. Je ne vais pas mieux.


 

Épuisée, accablée, elle renverse la malle vide dans une dernière rage. Vide, vide comme son cœur, vide comme ses espoirs. La voilà au point de départ, à la maison. Murée dans sa souffrance, seule avec les ombres, mal-aimée, impuissante, malhabile, déboussolée, incomprise ... faible.

Leitmotiv de sa vie, où, les journées d'éclaircies, ne valent pas l'obscurité dans laquelle ils l'ont condamnée. Ses geôliers sont morts, mais la clef de son cachot est gravée au cœur de ses entrailles. Elle se déteste autant qu'ils l'ont haï. Impossible de fuir. Ils sont là, en elle, lui dictant inlassablement les mêmes horreurs.

Cette lutte intérieure la détruit à petit feu.

Qui pourrait la comprendre aujourd'hui ?

Comment s'en débarrasser ?

 

Elle se redresse lascivement, aperçoit son journal intime. Il a glissé du coffre à la renverse.

Elle l'ouvre fébrilement, parcours quelques écrits incertains, tourne les pages, survole, et donne écho à cette dernière phrase "je suis malade de vivre".

Quarante ans après, ce sentiment n'a pas disparu.

Pourquoi attendre quarante de plus? Pour transmettre ce mal, hérité de sa mère, à ses filles?

Plutôt mourir.

Attirée vers la chambre de La Maman, elle s'allonge sans défaire le lit bordé. Elle ne connaissait pas cette pièce, elle leur était interdite.

Autour d'elle l'ordre, quelques cadres en guise de décoration. L'aîné de la fratrie, son bras protecteur autour des épaules de son fils, trône au milieu du mur, dans un cadre ébène, en face du lit conjugal. Sur la table de chevet de La Maman, la petite dernière et son mari décédé 10 ans auparavant. Sur l'autre, la quatrième, sa beauté resplendissante figée le jour de son mariage il y a vingt ans et trois enfants. A côté, le deuxième des garçons, posant près d'un bolide à l'âge de dix-huit ans. Le monde semble être gelé au point culminant de leurs vies respectives. La dernière fierté, derrière la porte fermée, Joe Dassin, poster de l'idole incontestée de La Maman.

Clairement, dans cette chambre ou ailleurs, elle n'a jamais existée. Alors qu'à cet instant, tout ce dont elle avait besoin, c'était d'être aimée pour renaître.

 

 

Elle tire une plaquette de cachets de son sac. Puis, page après page, elle avale les pilules, encouragée par ses lignes d'adolescente.

L'apaisement la gagne, enfin. La tristesse a disparu, la solitude la consume. Seule au milieux des autres toute sa vie, elle ne veut pas partir ainsi.

Elle ouvre le tiroir de la table de chevet pour y chercher une bible.

 

Ses doigts effleurent une image. Son cœur se réchauffe, ses lèvres sourient. Le temps de verser une larme de remord, le temps de la sentir couler le long de son visage, le temps de décolorer cette photo amoureusement cachée par sa mère.

Juste le temps d'admirer, une dernière fois, ses 3 merveilles qui l'entourent de leur amour inconditionnel.

Son souffle s'est arrêté.

 

 

  • Je me suis sentie soulagée par la fin qu'à pris la nouvelle tellement on est dedans à la lecture ;)

    · Ago almost 4 years ·
    Glow

    zorathoustra

    • J'en suis comblée, tu as donc pleinement reçu ce que je cherchais à transmettre :)

      · Ago almost 4 years ·
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      metis

    • bravo ;)

      · Ago almost 4 years ·
      Glow

      zorathoustra

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