Je t'ai prise dans mes bras...

plume-aiguisee

La nuit des attentats de Nice... "On allait aux feux d'artifice Voir ces étoiles de pas longtemps Qui naissent, qui brillent et puis qui glissent" Les feux d'artifices - Calogero

J'avais mille choses en tête, le souffle coupé face à l'atrocité des images sans filtres des médias avides d'audimat et je t'ai prise dans mes bras.

J'avais le cœur au bord des yeux, parcourant incrédule les images de terreur puis celle-là, explosant au visage comme tes éclats de rire quelques heures plus tôt, celle d'un drap blanc jonché sur le sol, une poupée habillée de rose juste à côté, elle ne sera plus jamais articulée par ses gestes de petite qui joue à la maman, et je t'ai prise dans mes bras.

Haletante en allaitant ton frère, ivre de la douleur exposée sans retenue, à l'affût de la moindre information tangible sur les rescapés, priant pour les amis, j'ai versé ma première larme, de tristesse immense pour ce vieux monde dans lequel ton frère et toi avez atterri. Je t'ai prise dans mes bras.

Épuisée par la fatigue, j'ai gardé ton frère sur moi un long moment comme dernier rempart à l'indicible. Je l'ai regardé sourire dans son sommeil en écoutant les officiels ne plus s'étonner et rendant banale la barbarie. J'ai versé une deuxième larme, celle de la colère qui s'empare de mon cœur de mère. Je t'ai prise dans mes bras.

A pas de louve et dans la plus ronde des douceurs j'ai porté ton frère à son berceau, et ainsi posé au milieu du coussin qui porte le subtil parfum de nos odeurs mêlées pendant tes heures dans mes bras, il souriait encore quand j'ai ôté ma main de sa si frêle poitrine. Je t'ai prise dans les bras.

Telle une voleuse j'ai glissé dans ta chambre, telle une ombre je me suis posée sur tes barreaux, telle une enfant capricieuse j'ai caressé ta main espérant ton éveil, telle une maman j'ai posé un baiser bienveillant sur ton front. Tu m'as tendu une petite main endormie. J'ai sauté sur l'occasion comme tu sautes dans le salon imitant la grenouille, ta nouvelle passion, et je t'ai prise dans mes bras.

Ainsi réunies le temps s'est suspendu. "Juste un petit moment encore. Ici il fait si chaud, il fait si froid dehors. Ça ne prendra pas bien longtemps, un tout petit instant..."J'ai versé ma troisième larme. Celle de l'impuissance, celle de la peur, celle de la souffrance. Je t'ai serrée fort dans mes bras.

Quand je m'endors contre ton cœur, quand je m'endors contre le cœur de ton frère, quand je m'endors contre le corps de ton père, alors je n'ai plus de doutes, l'amour existe encore. Je t'ai posée dans ton lit, sans un bruit, sans un mot pour ne pas te sortir de tes songes. Doudou veillerait sur ton sommeil pour moi. À reculons j'ai fait pas après pas sans te quitter des yeux, le cœur un peu plus léger j'allais m'allonger. J'ai versé ma dernière larme. Celle de l'espoir renaissant de ses cendres, celle de la chimère de la possibilité d'un monde meilleur, celle qui nettoyait mon âme tourmentée de l'horreur de la vie pour qu'au prochain éveil nocturne de ton frère, pour qu'à ton réveil matinal, je puisse vous sourire et vous dessiner de toutes les couleurs, sur ce tableau noir du malheur, le visage du bonheur, pour que vos yeux pétillent, comme avant que la folie des hommes n'explose aux quatre coins du monde ...

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