Johny Johny Johny

ttr-telling

Un crime atroce, un suspect qui semble ne pas correspondre.

Johny Johny Johny


- "Quarante-cinq minutes ?! Et il a pas lâché un mot ?"
Je parcours rapidement le dossier. Une histoire sordide.
- "Bon, je prends le relais."
L'agent qui avait commencé l'entretien se retourne en hâte, s'enfuit presque, manifestement soulagé. Je grogne en claudiquant vers la salle d'interrogatoire. Ca promet d'être une belle journée de merde.

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- "Johny, Johny, Johny... Qu'est ce que t'as foutu?"

Le dossier claque sur la table, pendant que le nouveau policier, probablement un inspecteur ou un plus haut gradé, au vu de sa tenue civile, s'assoit sur une chaise en métal brossé. Il pousse un soupir en remontant de petites lunettes rondes sur un nez pincé, anormalement long. Ses yeux marrons et étrécis parcourent le dossier ouvert devant lui. Il fronce des sourcils broussailleux, lève ses yeux vers moi, me dévisage un instant, puis retourne sur son dossier, l'air dérouté.

- "Tu fais quoi dans la vie Johny?"

Il lance sa question apparemment sans y accorder grand intérêt, en continuant de parcourir les papiers qu'il a devant lui.

Je reste muet.

-"Hmm? tu fais quoi comme boulot?"

Je reste muet.

Un nouveau soupir, il referme le dossier. La petite horloge fixée en haut du mur nu à ma gauche émet un "tic tac" métallique, particulièrement désagréable.

-"Bon, j'ai besoin d'un café. Tu veux un truc? un thé? on doit avoir du chocolat a l'eau un peu dégueu aussi..."

Je reste muet.

-"Oookay ! Bah écoute, moi je vais me prendre un café. J'reviens."

Il se lève nonchalamment, en faisant racler les pieds de la chaise dans un couinement atrocement strident, m'arrachant une grimace.

Il l'a vue.

Il sort de la pièce par une petite porte grise, au fond, en face de moi. Il boite de la jambe gauche. Le temps semble suspendu. Je n'entends rien à part ma respiration, et cet affreux "tic tac". Il résonne dans la pièce, occupe tout l'espace, s'écrase sur mes tympans. Je fixe mon regard sur mon reflet, dans la vitre sans teint qui occupe toute la longueur du mur à ma droite, à hauteur de taille.

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- "Alors c'est lui qui aurait fait ça?" Le ton d'Hélène exprime toute son incrédulité.

- "On dirait une pauvre brebis égarée loin du troupeau. Aucun casier. Aucune plainte, même pas un tapage nocturne ou excès de vitesse. Quedal. Y'a pas la moitié des flics d'ici qui sont aussi clean. Et franchement, regarde le. Tu crois que c'est le genre de type qui peut dépecer une femme vivante?"

Je fixe les yeux de la "pauvre brebis égarée". Ils sont vides. Inexpressifs. Froids. Mais il aurait été jusque là? Moi non plus j'y crois pas trop. Il a plutôt l'allure du type qui ferait pas de mal à une mouche, avec sa petite chemise à carreaux, son complet trois pièces, et ses chaussettes jaunes à rayure bleues qui dépassent de ses souliers...

- "Tout le monde peut péter les plombs." Je sirote doucement le café amer qui me brûle les lèvres et me détruit l'estomac.

- "On parle pas d'un simple type qui a giflé sa copine parce qu'elle l'a poussé à bout. Il lui a littéralement arraché toute la peau du dos et du visage. Et les ongles aussi." Un frisson la parcours tandis qu'elle relate les faits.

- "Je sais. J'ai lu le dossier aussi. J'y retourne."

Il n'a pas bougé. Le même stoïcisme. Le même regard vide. C'est à peine s'il cligne des yeux. Il fixait encore la vitre quand je suis entré dans la salle d'interrogatoire. Il n'a tourné la tête que lorsque j'ai claqué la porte derrière moi.

- "Bien ! Maintenant que j'ai récupéré du carburant, on va pouvoir démarrer." Dis-je en levant ma tasse pleine de cette ignoble boisson.

Je me rassois péniblement sur cette foutue chaise en métal, en glissant vaille que vaille ma jambe raide sous la grande table en acier qui est clouée au sol de la pièce, en faisant à nouveau crisser les pieds de la chaise. La même grimace que tout à l'heure tord ses traits, mais cette fois il tente de la dissimuler.
Le dossier n'a pas bougé non plus. Je m'attendais à ce qu'il y jette au moins un coup d'œil, mais non.

Cette froideur commence à me mettre mal à l'aise.

Je me frotte la jambe, un peu par réflexe, et un peu pour me refaire une contenance. La masser apaise un peu ces fourmis qui me crispent sans arrêt.

- "Bon, j'ai rien contre toi Johny, mais j'aimerai qu'on traite cette affaire sobrement et rapidement. J'ai pas envie de passer ma journée là-dessus, et je suis presque sûr que toi non plus. Alors, dis moi : Comment tu t'es trouvé ici?"

Il reste muet.

- "Qu'est ce que tu peux me dire sur cette femme?"

Il reste muet.


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L'agacement commence à se faire sentir chez l'inspecteur. Il semble peu apprécier mon mutisme. Il se met à pianoter sur la table. Tac - tac - tac -tac - tac. Dans un rythme discontinu. Il a compris pour le bruit. Je change discrètement d'appuis sur mes cuisses.

- "Johny, Johny, Johny... Pourquoi t'as fait ça? qui peut faire ca?"
Il avance une photo devant moi, prise dans le dossier.

Je ne la regarde pas.

- "C'est ICI que ca se passe. Regarde ce que t'as fait. C'est TON œuvre." Il tapote la photo du bout de l'index.

Je ne la regarde pas.

- "Tu veux voir de plus près? Ça, c'est son dos. Ça, ses orteils. Ça, ses mains. Et Ça, son visage. Ou ce qu'il en reste..." Il sort une nouvelle photo à chaque fois, accompagnant sa parole d'un appui sonore avec son index sur chaque nouvelle image. Mes tympans bourdonnent à chaque impact.

- "Allez Johny ! Dis moi pourquoi t'as fait un truc pareil. Elle t'a trompé et ça t'a mis en rogne? Elle t'a volé du fric? T'arrivais pas à bander? POURQUOI ?!"

Je reste muet.

Un silence s'installe. Il boit une gorgée de sa tasse "I love Roubaix". Qui peut bien acheter une tasse "I love Roubaix"? Le goût a l'air similaire à l'odeur, d'après le pli bizarre que fait sa bouche quand il déglutit. Il soupire une nouvelle fois, sort un stylo, et commence à le racler sur le rebord de la table.
Le bruit strident qui en résulte me cisaille les tympans. Une fois. Deux fois. Trois fois. Il s'arrête alors que mes ongles s'enfoncent dans mes cuisses.

Il s'apprête à recommencer.

- "Quelqu'un vous déteste, ou vous avez juste des goûts de merde?" Dis-je en faisant un signe de tête en direction de la tasse.

- "Ah ! T'as enfin un truc à dire. Tu parles de la tasse ou de son contenu?" Il sourit, manifestement amusé.

- "Je pensais à la tasse, mais ça peut valoir pour ce qu'il y a dedans, si je me fie à l'odeur."

Il repose sa tasse, la regarde, et sourit à nouveau.

- " Pourquoi t'as fait ça Johny?

- Une réponse contre une réponse"

Il me regarde et perd son sourire devant ma provocation. Il pousse un nouveau soupire, et reprend son stylo en main. Alors que mes mâchoires se serrent, il recommence à racler le bord de la table, plus doucement. Une fois. Deux fois. Trois fois. Je sens la brûlure des ongles qui s'enfoncent dans ma chair. Quatre fois. Cinq fois. Six fois.

- " Arrêtez."

Il s'arrête, et pose son stylo, tandis que mes tympans meurtris me donnent un début de migraine. Il plante ses yeux dans les miens. Ils sont étrangement brillants, derrière ses lunettes.

- "Pourquoi t'as fait ça Johny?"

Je reste muet.

Il me fixe, puis reprend son stylo, sans me quitter des yeux. Il s'apprête à recommencer.

- "Ok, stop ! ok..."

Il repose son stylo, et joint ses mains, les sourcils levés.

- "C'est ELLE qui me l'a demandé"


TTR.

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