La balada epistolar / Scifibot et Lya

walkman

Quand son pas tombe sur l'herbe humide, il soulève une brume blanche et son bruit résonne dans les forêts alentours, les oiseaux filent dans toutes les directions comme fuyant les tempêtes. Et son pas frappe encore. 

La jeune princesse quitte le sol sur lequel elle se reposait paisiblement et se soulève de ses rêves enchanteresses. La peur du vide se lit dés l'instant où ses yeux sont arrachés des songes, et quand elle retombe son coeur bat à tout rompre, galopant comme la torpeur dans son sang, brisant soudainement la beauté de la clairière. 

Non loin de là où elle dormait, cette immonde machine dressée entre elle et le chaleureux soleil du matin, d'une hauteur nullement constatée ailleurs, une mécanique menaçante faite de bruits inquiétants et de métaux sombres. Un seul de ses pas coucherait tout un bosquet, écraserait une ville entière, ruinerait les merveilles du royaume qu'elle chérit tant, celui qu'elle veut sauver, à qui elle veut rendre son éternité. 

Alors que l'odieuse silhouette titanesque reste immobile, Lya a replié ses genoux contre sa poitrine, a baissé la tête et a renoncé au courage et à la vaillance, comme si les oiseaux les avaient emportés sur leurs ailes. Elle aurait voulu crier, mais l'air est resté bloqué dans sa gorge. Il ne se passe plus rien, le monde a retrouvé le silence paisible dans l'ombre de cette créature diabolique. 

La jeune princesse essaie de ramper sur ses pieds et son postérieur jusqu'à la forêt la plus proche dans laquelle elle se sentirait mieux en sécurité qu'à découvert dans le pré. Mais, alors qu'elle a rampé sur une dizaine de mètres, le buste de la machine s'anime à nouveau et se penche par l'avant, vers elle. Ce mouvement a coupé les velléités de survie de la petite fille et l'énergie du désespoir qui campait dans son admirable coeur d'enfant. Un des bras de la machine géante prend le relais du tronc de métal et un de ses quatre doigts plonge sur la princesse qui se recroqueville sur elle-même, allongée par terre. Le bruit terrible du fonctionnement de la machine trouve échos dans le sang glacé de Lya et il vrombit plus fort au fur et à mesure que le doigt approche d'elle. Jusqu'à tel point qu'elle sent son coeur s'arrêter et une force froide et puissante lui saisir la cage thoracique. C'est la fin, sait-elle. Le bout du doigt est bientôt sur elle. Mais à peine a-t-il effleuré sa robe turquoise pâle qu'une étincelle aussi vive que toutes les étoiles placées dans le ciel des nuits d'Hulderfolk surgit du léger contact dans un bruit sourd d'explosion. Le bras de la machine se retire, puis son buste, et le géant lève un de ses pas, prêt à tomber à la renverse. D'une main de métal, le géant se protège les yeux de la puissante lumière. Les muscles de la petite peuvent alors se détendre et son regard de terreur se change peu à peu en incrédulité. 

"Rrrrrrr sssss, rugit une grosse voix métallique. Tu dois être celle que le monde a annoncée, celle qui guide."

Stupéfaite, la princesse n'ose plus esquisser le moindre mouvement. 

"Je n'ai pas été créé pour te faire du mal, dit la voix du géant. Je ne peux te toucher, je ne peux t'écraser, je ne peux te nuire. Je ne veux du mal qu'à ceux qui le pourront.

- Laissez-moi ! crie Lya depuis ses entrailles terrifiées. Repartez dans les maux !

- Du calme, petite princesse."

Le géant de métal repose très doucement son pied sur le sol, sans tout faire trembler autour de la Grande Plaine. 

"L'on m'a appelé Scifibot. Et celui qui a cru bon de me nommer ainsi, est le même qui a cru bon de te baptiser Libertad Y Amor. Je suis fait d'autres matières de ce monde merveilleux, mais je ne suis pas fait d'un autre coeur pur. Il n'y a rien à craindre de ma lourde carcasse."

Les yeux de la princesse sont désormais illuminés d'une lueur née de l'évocation de son père, Ckescio. 

"Est-ce père, le roi lui-même, qui aurait donné ta naissance ?

- Le roi, lui-même. 

- Mais pourquoi t'a-t-il fait si monstrueux ? Ne lui est-il pas intimement interdit de provoquer chez moi autant de peur !? interroge Lya. 

- Je ne porte aucune peur. Ton voyage la porte. C'est ton odyssée débutante qui inspire autant d'effroi à un coeur aussi jeune. C'est la promesse du chaos qui découlerait de l'échec de ta quête qui annonce la peur qui entrave l'espoir dans ton si petit corps d'humaine. Je ne suis qu'une machine monstrueuse faite pour te protéger de tous ceux qui naissent dans les maux pour venir empêcher la réussite de ton oeuvre, petite princesse."

Après avoir un temps hésité à accorder sa confiance à la bête titanesque, Lya se redresse et tape sur le jupon de sa petite robe, salie par l'herbe et la terre sur lesquelles la princesse a rampé. 

"Sais-tu seulement ce que j'ai à faire ?"

Dans un nouveau bazar métallique, le géant lève le bras et pointe le monde qui existe au-delà de la Grande Plaine, vers le bout d'Hulderfolk, vers la Montagne du Redouté, et encore au-delà. 

"Et bien des dangers te guettent. Le roi, lui-même, ne serait en sécurité dans les lointains espaces de son royaume. Des créatures absurdes et inquiétantes rôdent, attendant que tu approches. Mon existence n'a comme seul sens celui de son sacrifice pour pérenniser la tienne. Plus loin dans le temps que ce terrible voyage. Tu me survivras, petite princesse."

Dubitative, circonspecte, la jeune princesse daigne détourner son regard de la monstrueuse créature qui lui inspire plus de méfiance que la quête dans laquelle elle est embarquée depuis plusieurs jours, maintenant. 

"Très bien, déclare-t-elle. J'accepte que tu me suives dans mon voyage. Mais n'écrase rien qui fasse la beauté de ce monde merveilleux. Ni les forêts de la Grande Plaine, ni les êtres qui y demeurent. Ne soit que l'amour avec lequel ta carcasse a été montée. Ne soit que le prêtre de la liberté que je dois aller assurer à l'horizon du royaume. Tiens cette promesse, Scifibot, et j'accepterai ton sacrifice.

- Merci, petite princesse. Je promets que la noblesse de ton nom sera honorée jusqu'aux confins d'Hulderfolk."

Opinant, la jeune princesse, regarde Scifibot par-dessus son épaule, en ajoutant. 

"Et n'effraie pas les Huldres, poursuit-elle avant de chuchoter. Il ne faut jamais effrayer les Huldres.

- Tes souhaits sont l'exemple de la grâce et du soin avec lesquels tu porteras l'avenir du royaume. 

- Allons, Scifibot. Le temps joue contre nous."

Et la machine géante emboîte le pas de la petite princesse, à travers les prés et les forêts de la Grande Plaine.

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