La Chef d'Orchestre qui manquait de caractère

Fleuriste Manchot

"C'était un simple malentendu !"

Il était une fois, dans un pays encore plus lointain que vous ne pouvez l'imaginer. Un pays d'ailleurs célèbre pour son climat, ses robots trafiquants d'organes et ses bagels. Il était une fois, donc, une jeune chef d'orchestre.

En réalité, elle n'était pas réellement chef d'orchestre, disons que c'était une sorte de loisir, une passion ou plutôt : son super pouvoir. En effet, cette jeune fille avait la capacité d'animer toute chose à un rythme de son choix, de créer, en somme, une musique à partir de son environnement. Cette jeune fille, charmante au demeurant, se prénommait Belle.

Un jour qu'elle se baladait dans la rue, animant les passages cloutés, feux tricolores et autres panneaux publicitaires sur une musique dansante qui les entrainait dans une union folle et dynamique – une espèce de symbiose universelle – elle croisa un de ses amis (un dénommé Gjhpf).
En fin connaisseur des œuvres de Belle, Gjhpf apprécia la douce mélodie que composaient les figures dansantes de la ville et attendit le refrain pour que le feu daigne passer au vert assez longtemps pour lui permette de traverser la rue et rejoindre son amie. Arrivé à sa hauteur, il la salua, lui présenta ses meilleurs vœux et lui montra son mollet droit, comme il était de coutume dans le pays. Après que Belle ait répondu à ses salutations, il lui dit :

« — Tu sais, chère amie, je trouve que tes œuvres sont extraordinaires, mais elles manquent un peu de caractère. »

Belle, troublée, accueillit la remarque avec un sourire figé et continua à faire danser voitures, éléphants urbains et boites à lettres. Son ami passa son chemin et la jeune fille vaqua à ses activités, à savoir vendre des tracts publicitaires aux riches collectionneurs.

À la fin de sa dure journée de labeur, la phrase de son ami lui trottait pourtant toujours en tête. Qu'avait-il voulu dire par manque de caractère ? Belle tenta d'oublier et but un grand verre de lait-grenadine avant de se glisser dans ses draps.
La nuit ne fut – malheureusement pour elle, mais heureusement pour nous – pas de tout repos. Dans ses rêves venaient la hanter, comme à l'accoutumée, de nouvelles mélodies qu'elle pourrait créer. Ici, avec les animaux du zoo, là à la laverie. Mais dans chacune de ces mélodies, un carré de paysage restait désespérément immobile. Le symbole d'un manque.

Au réveil, vers le 17 janvier (inutile de préciser que dans ce pays incroyablement lointain, heure et date sont inversées par rapport à notre perception réductrice du cours spatio-temporel), la jeune fille était hantée par ce carré inerte. Bien décidée à ne pas se laisser pourrir la vie par les mots de son ami, Belle décida de préparer son sac et de partir à la recherche d'un caractère. Après un léger petit-déjeuner et avant que l'horloge ne sonne avril, elle quitta sa maison.
Un premier problème se présenta alors à elle ; dans quelle direction aller pour trouver un caractère ? Elle prit donc, à tout hasard, la direction la plus évidente : elle irait tout droit. Et quand elle ne pourrait pas aller tout droit, elle pivoterait de 87° sur sa gauche et continuerait à nouveau tout droit. Une telle méthode, utilisée chez nous par les fameux aspirateurs robotisés autonomes, la mènerait forcément si ce n'est à parcourir le monde entier jusqu'à son point de départ, au moins jusqu'à un endroit où elle pourrait trouver un caractère. Elle se mit donc en marche, en entrainant dans sa joyeuse cadence son environnement. Mais, à son grand désarroi, elle remarqua très vite que le carré de ses rêves s'incrustait dans chacune de ces mélodies. Pire ; il donnait cette impression terrassante de grandir à une vitesse à la fois infinitésimale, mais toujours plus grande.

Au bout de dix-huit minutes de marche, elle avait quitté son pays pour s'enfoncer dans des contrées jamais explorées par quelque espèce de sa connaissance. Du moins le croyait-elle.
Quelques secondes plus tard, elle se retrouva au pied d'une gigantesque montagne. Se posait alors une question fondamentale : pouvait-elle aller tout droit ou devait-elle pivoter de 87° sur sa gauche ?

En attendant de prendre sa décision, Belle décida de s'installer et de profiter d'un encas bien mérité. Elle sortit alors de son sac un camembert moulé à la louche et commença à se restaurer. Par habitude autant que par plaisir, elle entreprit également, de sa main libre, de faire vibrer son environnement d'une douce mélodie. Les arbres se mirent alors à onduler doucement, au rythme imposé par la chef d'orchestre, l'herbe se pliait et se dépliait en chœur et les nuages implosaient et explosaient lentement. Mais dans ce paysage musical planait toujours l'ombre de ce carré d'immobilité, toujours plus grand. Réprimant un frisson, la jeune fille continua à transmettre sa musique et déguster son camembert. Dans son élan, et une fois sa deuxième main libérée, Belle entreprit de faire gagner en intensité sa lente litanie. Les nuages commencèrent à exploser/imploser à un rythme de plus en plus soutenu, l'herbe se pliait/dépliait avec de plus en plus d'énergie et les arbres commençaient à sauter sur place avec force. Mais dans cet orchestre, le carré grandissait toujours plus vite. Si bien qu'à la fin de ce concert improvisé, la musique s'arrêta dans une espèce de fondu ; le carré avait fini par englober l'ensemble de son champ de vision, réduisant à néant son pouvoir.

En optimiste confirmée, Belle ne se laissa pourtant pas abattre. Elle décida que si elle ne pouvait plus jouer devant elle, elle n'avait qu'à jouer à 87° sur sa gauche !
Mais ce qu'elle ne réalisait pas, c'était qu'à 87° sur sa gauche se trouvait la montagne qui avait stoppé net son voyage. Prise d'une frénésie musicale inexpliquée, Belle commença à diriger son orchestre, reproduisant à quelques harmoniques prêts l'Hymne à la Joie (qui, bien sûr, est totalement étranger à ce pays fort lointain). La montagne même se mit à danser et onduler sous les commandes de la jeune chef d'orchestre. Mais, contre toute attente, au moment d'atteindre le climax de la symphonie, l'espace se noya dans le silence et la montagne s'effondra soudainement comme un panneau en carton qui bascule. Époustouflée, Belle se tourna de 87° sur sa gauche pour découvrir la source d'une lumière éblouissante. Un vieil homme vêtu modestement surgit lentement de la lumière et s'approcha d'elle.

« — Vous avez un nouveau message. » lui dit-il d'une voix profonde comme un océan, avant de disparaitre et de rendre sa place à la montagne, parfaitement immobile.

Belle resta bouche bée quelques secondes avant de se souvenir qu'il s'agissait de la nouvelle sonnerie de son bracelet téléphonique à connexion télépathique. La jeune fille tenta de reprendre ses esprits et trois pensées la traversèrent :

1 – Sa nouvelle sonnerie était parfaitement grotesque, il faudrait penser à la changer.

2 – Elle n'avait toujours pas trouvé de caractère et dorénavant ce manque avait totalement annihilé son pouvoir.

3 – Elle avait reçu un texto.

Décidant de faire les choses dans l'ordre, elle commença par lire le message qu'elle venait de recevoir. Ce message, envoyé par Gjhpf – et qui avait prit beaucoup de retard à arriver, du fait du manque de réseau dans la région – s'afficha dans son esprit :

« Hey, Baby Belle !

Juste pour te dire que j'étais au resto tout à l'heure et que j'ai dit à un de mes cuisiniers que sa sauce était “originale et que je m'en lasserais jamais !” mdr

Alors qu'en fait je voulais dire qu'elle était originale, mais qu'elle manquait de caractère (une façon polie de dire qu'elle était absolument dégueulasse et qu'on pouvait pas la servir aux clients !)

Si tu veux, on va boire une bière ce soir avec les potes.

Bisous,

Gjhpf. »

Deux nouvelles pensées traversèrent alors l'esprit de Belle. La première était qu'elle ne serait jamais à l'heure pour aller prendre une bière avec ses amis. Et la seconde, qu'elle avait oublié un peu vite que son ami Gjhpf était chef cuisinier, mais surtout qu'il était doté d'un des super pouvoirs les moins utiles de sa connaissance ; il avait la capacité de mélanger ce qu'il disait et ce qu'il dirait dans un futur proche, généralement au prix d'une grande confusion.
Reconstituant mentalement la discussion qui l'avait tant troublé, elle réalisa que l'intention originale de Gjhpf était de lui dire « Tu sais, chère amie, je trouve que tes œuvres sont extraordinaires et je ne m'en lasserais jamais ! »
Réalisant alors que toute cette histoire, comme beaucoup d'autres, était basée sur un simple malentendu et prise d'une intuition soudaine, Belle tenta d'utiliser à nouveau son pouvoir.

Délicatement, elle insuffla une douce mélodie, un air printanier et jovial à la forêt. Cette dernière se mit à onduler puis à franchement danser sous les commandes de la chef d'orchestre.

« Ce n'était pas un manque, mais ma propre peur qui m'empêchait de vivre ! » souffla-t-elle, dans un soupir de soulagement.

Ravie et rassurée, c'est le cœur léger que Belle rebroussa chemin et rentra à la maison. Sur sa route, elle ramassa un nombre impressionnant de prospectus portés jusque-là par le vent.

À son retour en ville, Belle vécut heureuse, enrichie non seulement de son aventure, mais également des millions de Yens Zamoriviens que lui donna un riche collectionneur de tracts publicitaires en échange de sa récolte.

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