La conquête du sol nordique

Patrice Saucier

Une histoire de bois que j'alimente comme un feu, une bûche à la fois

Des chemins de terre et de gravier, une forêt dense avec assez de conifères pour me convertir en marchand de sapins de Noël, une rivière sauvage et un lac blotti quelque part, pour ne pas dire nulle part parce que "nulle part" me semble une formule quelque peu impolie et je déteste lorsqu'on parle de ces régions éloignées comme des trous où il ne se passe rien d'autres que des trips consanguins et des parties de saucisses au magasin de chasse et pêche.

Moi, je tiens une hache dans mes mains. Dans la poche arrière de mon jeans, se trouve un acte notarié plié tout croche. Dans ma tête, un sentiment frais de liberté. Je suis propriétaire depuis quelques heures maintenant.

Propriétaire libre. Je me sens comme Louis Jolliet face au delta du Mississippi ou Walden lorsqu'il revient de faire ses courses dans le bois. Libre, mais confus.

Je dois tout recommencer dans cette zone, faire mienne cette jambette de la vie qui m'a fait revoler à 102 kilomètres de Montréal pour édifier au milieu de nulle part quelque chose de plus tangible, de plus réaliste, de plus... discret aussi. Je sens, en effet, que je dois me faire petit. Les merdeux rôdent en ville. Les merdeux volent les emplois des plus vulnérables. Ils m'ont eu. M'ont d'abord méprisé, m'ont ensuite fait tomber assez de fois pour que je ne puisse plus rien accomplir de valable pour eux. Ils m'ont finalement jeté. N'en parlons plus, d'accord ? Je tente d'être optimiste à l'heure actuelle et ce n'est point facile.

La ville ? Désormais très peu pour moi. Je la laisse "exister" hors de ma vue. La ville-ghetto, la ville-orange, la ville en éternelle reconstruction comme son club fétiche qui n'a rien gagné de beau depuis 1993, je n'en ai plus rien à faire.

Et que dire de ses résidents... Ses urbains et urbaines qui se vantent de payer trop cher un latte imbuvable du Laïka ou un grilled-cheese fashion du Olive et Gourmando... 

Ils apparaissent soudainement dans mon imaginaire sans permission. Ils défilent en écoutant leur musique contemporaine, un petit kombucha de merde dans la gauche et un sexe chaud dans la main droite pour un ridicule "je me moi" jouissif. Ils sont ridicules, mais n'en parlons plus. Je me retrouve loin d'eux, de leurs bêtises et leurs obsessions pour le bien paraître et le bien penser à coup de likes inutiles sur Facebook.

Mon désir de liberté, de "fridome", s'expliquerait par un filon de sang autochtone coulant dans mes nombreuses veines. La belle affaire... Qui m'a révélé ce "grand secret" ? Probablement cet oncle fantasque qui tapait du pied et buvait du Genièvre chaque veille du jour de l'An. Il racontait qu'un certain Johnny venait s'asseoir sur la véranda de la mère, portant son chapeau de cowboy et sa plume d'aigle, le teint foncé et tout le reste. Il gâchait le tout avec sa farce plate d'être éligible pour un statut d'indien et ne plus payer d'impôts.

Mais ce ne sont que des souvenirs d'enfants. Il faudrait en parler à l'autre oncle, celui qui carbure à fond à la généalogie, qui s'est coupé du monde pour être tranquille avec ses arbres, ses gros bouquins et ses recherches, qui croit que les fake news nous transforment tous et toutes en zombies intellectuels.

Finalement, j'ai l'air idiot avec ma hache. Une scie à chaîne aurait été nécessaire. Peut-être même l'aide d'experts. Mon entêtement à tout faire tout seul... Cela me perdra, encore ! Seulement 4% du terrain peut être abattu. C'est tout juste assez pour une bicoque en bois rond. Puisque je suis nul en maths, j'irai au pif. C'est mardi. Je ne dérangerai personne avec tout le vacarme que je m'apprête à faire. Mais avant, une bière serait la bienvenue. Il en reste quelques unes dans la glacière de ma voiture. Je les dégusterai, car elles seront mes dernières. Ensuite, la coupe et conclure avec la tente.

Et le repas du soir ? Je m'obstine pour ne pas me rendre dans un relais routier de la route 117. Pêcher quelque chose de comestible dans le lac tout proche se doit d'être ma seule alternative possible. Loin de la civilisation, des sushi bas de gamme et des gros hamburgers michigan. 

Comment se passera ma première nuit dans ma nouvelle région sauvage ? On verra. 


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