La Convergence des Alizés

Stéphane Rougeot

Syrie, 2011, en plein Printemps Arabe. Le destin de trois hommes, dont les motivations et les chemins diffèrent.

Première partie

1


Nadim est assis sur le rebord de la fenêtre, le dos appuyé contre le dormant.

Adolescent de quinze ans, blasé par les études et les muscles déjà endurcis par de longues heures de travail dans les champs, il goûte à une apparente quiétude.

Sa jambe droite est repliée. L'intérieur est plongé dans l'obscurité, que seules les images d'un vieux poste de télévision viennent perturber. Toute la famille est absorbée.

Sa jambe gauche pend côté rue, où l'atmosphère est encore plus sombre.

La fraîcheur de la nuit tarde à entrer, mais Nadim sait que bientôt quelqu'un lui demandera de fermer.


En ce vingt-quatre février deux-mille-onze, les informations, diffusées de Jordanie, et que beaucoup de Syriens regardent avec l'espoir d'un semblant de vérité non déformée par le régime El-Assad, font étalage de nombreuses scènes de manifestations et de liesse au Caire, à Tripoli et à Tunis.

Nadim vit depuis sa naissance à Deraa, ville séparée de la frontière par une poignée de kilomètres. D'ailleurs, Israël n'est pas beaucoup plus loin vers l'ouest, où elle occupe le Golan. Damas, la capitale, se trouve à plus d'une heure d'autoroute en direction du Nord.

Bien sûr, ces images provoquent chez lui un pincement au cœur. Il ne peut réprimer un soupir. Les habitants du foyer, le visage décoloré, ébahis et pleins d'espoirs, retiennent leur souffle.


Lorsqu'il entend le bruit d'une cavalcade sur les pavés, Nadim tourne la tête. Il reconnaît l'un des garçons de son école, un jeune de dix ans, facilement identifiable par sa démarche de canard qui lui vaut régulièrement des moqueries et un surnom dont il est malgré tout devenu fier.

Curieux de savoir où son camarade peut se rendre si prestement, l'adolescent saute avec agilité le mètre cinquante qui le sépare du sol, et entame une course qui fait voler la capuche de son sweat gris à chaque enjambée. Ses baskets trop justes et sans lacets restent pourtant bien en place.

Après un virage, il distingue Donald prendre le chemin de la planque que les enfants du quartier affectionnent. Le petit carré de verdure jonché de détritus, coincé entre deux habitations, est protégé des regards indiscrets par une palissade en mauvais état.

Il entre rapidement à son tour pour ne pas être vu d'un vieux pick-up bruyant qui promène ses phares sur les murs au rythme des secousses provoquées par la chaussée inégale.

Une bonne quinzaine d'adolescents sont installés sur divers sièges improvisés autour d'une minuscule lampe à dynamo.

— Salam !

Seuls ceux qu'il connaît lui répondent :

— Hey, Nadim !

— Ça va ?

— Tu devais pas rester chez tes parents, ce soir ?

— Ouais, mais la télé me gonfle. Y en a déjà assez qui bavent devant. Vous glandez ?

— Jad a piqué une bombe de peinture blanche au boulot de son frangin. On se demande quoi faire avec.

— Tu vas finir par te faire choper, à force !

— Mais non, t'inquiète, je les enfume comme je veux, là-bas.

Nadim s'immobilise. L'idée du siècle vient d'illuminer son esprit. Une trouvaille digne d'un adulte. Il clame à la cantonade :

— Et si on taguait un message de menace contre ce connard d'El-Assad ?

— Qu'est-ce tu veux lui dire ?

— On pourrait lui montrer qu'on est tous prêts à le foutre dehors, comme c'est arrivé à Moubarak ou Ben Ali !

— Eh ! C'est pas mal. Mais reste à savoir où on pourrait écrire ça. La mairie ?

Encore une fois, Nadim se révèle le plus intelligent de la bande :

— Non, la façade est blanche, ça ira pas. Y nous faut un truc sombre comme un tableau… Pourquoi pas l'école ? Sur le mur gris, ça ressortira bien !

— Tu veux rentrer dans la cour ?

— Dans la rue, plutôt.

Quelqu'un propose les piliers du pont de l'autoroute, trop loin. De fait, l'unanimité est accordée à Nadim, qui prend la tête du commando.


L'obscurité du centre-ville joue en leur faveur. Un tel acte pourrait valoir aux plus âgés d'entre eux des remontrances sévères de la part de leurs parents, d'abord, mais surtout de la police. Rien ne peut effrayer des esprits comme les leurs, rebelles et avides d'expériences procurant adrénaline et honneur.

Ils se faufilent très vite jusqu'à l'établissement regroupant derrière la façade toutes les classes du quartier. La ville, dont la principale ressource est l'agriculture, ne dispose pas de grandes richesses et n'a installé de lampadaires que dans les endroits les plus en vue. Même si la quasi-totalité de la population est, ou a été scolarisée, les autorités ne mettent pas beaucoup de vigueur pour sécuriser les alentours.

Jad fait preuve d'une effervescence toute relative en dessinant consciencieusement les lettres que Nadim lui dicte, tandis que d'autres jouent les vigies, on ne sait jamais.


Quand ils ont terminé, Donald arrache la bombe des mains de son propriétaire, tandis que tous les autres prennent la poudre d'escampette.

— Rends-moi ça ! Qu'est-ce tu veux faire ?

Il agite le contenant métallique avant d'ajouter son nom en bas du message.

— Putain, t'es vraiment barge, toi ! Maintenant, on va savoir qui c'est !

— Justement, j'assume, moi ! Je suis pas un lâche !

— Mais j'ai pas envie d'être mêlé à tes problèmes, moi !

— Fais pas dans ton froc.

— Ouais, en fait, t'as raison. T'es pas lâche, t'es juste débile !

Il est trop tard, dorénavant. Mieux vaut rentrer chez soi avant de se faire voir.



2


Le lendemain, Nadim se réveille en sursaut. Un regard par la fenêtre sans volets lui indique que le soleil est levé depuis un certain temps, malgré la présence de nuages. Son estomac ajuste l'estimation à neuf heures du matin environ.

Des coups frappés sur la porte d'entrée, pourtant distante de plusieurs mètres, l'ont tiré des bras de Morphée. Maintenant, des éclats de voix lui parviennent.

Qui peut bien faire autant de bruit ? Des membres de la famille en visite, ce qui arrive fréquemment le vendredi, premier jour du repos hebdomadaire, se révéleraient plus discrets.

Il aimerait retourner au pays des songes, aussi enfouit-il sa tête sous l'oreiller.


Le père de Nadim ouvre la chambre d'un geste large, le visage très sérieux, en prononçant d'une voix énervée :

— Qu'est-ce t'as encore fait ?

Le garçon s'assied dans son lit, en se grattant le cuir chevelu. Il arbore un tee-shirt troué, ainsi qu'un caleçon délavé. Le chef de famille maintient une autorité sur lui, aussi il sait qu'il doit répondre. Après avoir tenté de s'éclaircir un peu les idées, il bafouille :

— Hein ? Quoi ? Euh… Je sais pas… Pourquoi ? Qu'est-ce qui se passe ?

Son paternel s'efface, lui laissant entrevoir deux membres des forces de l'ordre dans le salon.

— Putain…

La décharge d'adrénaline qui se propage dans son système sanguin a tôt fait de mettre le cerveau à plein régime. Une fois debout, il enfile les mêmes vêtements qu'hier.

Il devine tout, maintenant, avec la certitude d'un juge de tribunal devant des preuves accablantes. Des regrets, mêlés d'incompréhension et d'innocence, affluent par saccades dans ses tempes.


Son père insiste :

— C'est une couillonnade que t'as vraiment fait, au moins ? Pas comme la dernière fois ?

L'allusion à une vitrine saccagée et dépouillée qui avait déjà conduit des enquêteurs à entrer chez lui deux mois auparavant est flagrante.

Penaud, Nadim acquiesce par son silence. Il baisse la tête et s'avance vers les agents.

— Faut arrêter de traîner avec ces petits cons du quartier. Je vais te trouver du boulot, moi, si ça continue. On a besoin de bras aux champs. Et tant pis pour les études !

Sa mère, au bord des larmes, tente de s'accrocher au sweat de son fils, mais elle est fermement écartée par l'un des policiers qui garde pourtant son calme :

— Madame, s'il vous plaît. Ne compliquez pas les choses. Il est grand, maintenant.

En quittant le domicile familial, l'aîné devine ses frères et sœurs agglutinés dans le chambranle de l'autre chambre, lui faisant face avec une curiosité à la limite du malsain.


Nadim est poussé sans ménagement à l'arrière du véhicule de service. Ses gardiens s'installent à l'avant. Pris dans leur routine, ils profitent du court trajet pour échanger leurs pronostics sur la future rencontre de football entre l'équipe locale et la favorite du championnat qui doit venir d'Alep dans quelques jours.


Une fois dans les bureaux de la police, il est conduit dans les couloirs qu'il a déjà visités la fois précédente. On lui demande de s'asseoir sur un banc, où il retrouve presque tous ses complices.

Donald, en pleurs, est avachi sur une chaise dans une pièce vide en face d'eux. Son dos nu lacéré laisse du sang souiller les lambeaux de vêtements qui pendent de sa ceinture. Le garçon tourne légèrement la tête vers le nouveau venu et dévoile un œil droit tuméfié. De plus, sa lèvre inférieure est gonflée et présente une large coupure.

Nadim est impressionné.

La peur de ce qui l'attend l'envahit. Qu'est-ce qui peut bien motiver la police à torturer des enfants, à peine coupables d'une bêtise sans gravité ? Le gouvernement a-t-il pris la décision de faire des exemples afin de limiter les agressions dont il est continuellement la cible ? S'ils désirent enfoncer le clou et lui passer l'envie de recommencer, ils voudront probablement aller beaucoup plus loin qu'avec Donald, sans le moindre doute.


Un homme vient se planter juste devant Nadim. Sans uniforme, il n'appartient pas à la police. Le garçon ne le reconnaît pas. Peut-être fait-il partie des services secrets ? Cette idée ne le rassure pas. La réputation de leurs méthodes expéditives et sans scrupules se propage depuis fort longtemps à travers tout le pays. Il évite soigneusement de croiser ses yeux.

L'inconnu s'adresse à lui avec une voix posée et sûre :

— Debout !

Le ton autoritaire conduit Nadim à se lever sur-le-champ.

— On va voir si celui-là est plus bavard que les autres. Regarde-moi, petit… Regarde-moi, j'ai dit.

Nadim obtempère, mais plus lentement cette fois.

— T'as le choix. Tu peux raconter immédiatement qui est derrière tout ça. Sinon y a la manière forte.

L'homme tourne la tête vers Donald en soupirant.

— Ton ami a préféré se taire. Il a seulement donné les noms de ceux qui étaient avec lui cette nuit.

Sa phrase est ponctuée d'un mouvement du menton en direction du banc.

— Mais rien à propos de celui qui se cache derrière cette mascarade. Toi, t'es plus intelligent, pas vrai ?

Nadim devine où se trouve son intérêt et décide de vider son sac :

— Oui, j'avoue.

— Voilà qui est raisonnable. Viens t'installer tranquillement dans mon bureau.

Nadim désire en finir au plus vite. Inutile de perdre du temps pour espérer un confort ou une intimité toute relative qui n'auraient pour seul effet qu'accroître son inquiétude.

— C'est moi qu'est à l'origine de la plaisanterie.

L'homme soupire encore :

— Non, non, non.

Sans prendre de précaution afin que les autres ne l'entendent pas, il articule :

— Nous oblige pas à te faire du mal, petit. Tu vas payer pour celui que t'essaies de protéger, mais on réussira à l'avoir quand même. T'as rien à gagner si t'agis comme ça.

Nadim ne comprend pas. Il est tétanisé par la perspective de son avenir proche. Il perçoit déjà au creux de ses tympans le cliquetis de la porte qui se referme sur lui, et le claquement sec des coups qu'il lui faudra endurer.



3


Une dizaine d'hommes attend patiemment devant la grille d'entrée de l'immense propriété de Taj Al-Rakharat, chef de la sécurité de Deraa. Ils arrivent tout droit des bureaux de ce dernier, où on leur a signifié son absence. Ils se sont donc rabattus sur son domicile, où il passe visiblement le plus clair de son temps, probablement à régler des affaires qui n'ont rien à voir avec ses attributions.

Un garde armé apparaît comme par enchantement derrière le portail et leur demande ce qu'ils veulent.


Après de longues minutes de négociations, seulement quatre visiteurs sont autorisés à pénétrer. Les autres devront prendre leur mal en patience dans la rue.

Les élus sont donc accompagnés jusqu'à la demeure, au milieu d'un parc luxuriant et verdoyant, contraste brutal avec l'aridité de l'oléiculture majoritaire dans la région.

L'un d'eux éprouve quelques difficultés à marcher et doit continuellement être soutenu. Il s'agit d'un cheikh, vénérable sage, vivant essentiellement d'offrandes, et visité principalement pour ses conseils avisés. Tous le connaissent très bien, car ils habitent le même quartier.


Une fouille minutieuse est menée sur chacun. Les précautions sont presque aussi importantes que s'il s'agissait d'approcher le président en personne : les poches, les chaussures, et même les endroits les plus intimes sont contrôlés sans aucune délicatesse.

Ensuite, ils pénètrent dans un hall d'entrée gigantesque. Deux autres gardiens, la kalachnikov en bandoulière, les conduisent à l'étage en empruntant l'escalier majestueux qui déverse ses marches en face de la porte.

La demeure paraît très grande, vue de dehors. Les pièces immenses et nombreuses accroissent cette impression de l'intérieur.


Le groupe est accueilli par un homme dont l'embonpoint trahit un goût prononcé pour la bonne chère. Il se tient sagement dans son fauteuil, derrière son bureau, d'où il lance :

— Qu'est-ce vous voulez ? Laissez-moi deviner… Une poignée de jeunes abrutis ?

Ils restent debout, par manque de siège, à l'exception du plus âgé, apparemment le porte-parole, qui répond :

— Exactement. J'ai avec moi quelques parents, d'autres attendent dehors.

— Et alors ? Vite, j'ai pas que ça à faire.

L'ancien retire son turban noir et le dépose sur le bord du bureau. Selon la tradition, ce geste est considéré comme une soumission. Il espère ainsi gagner les faveurs de l'hôte.

— Nous sommes très inquiets. La garde à vue des jeunes est bien trop longue quand on sait ce qui leur est reproché. Les familles n'ont pas eu la moindre information malgré leurs nombreuses visites au poste de police.

— Trop longue, c'est pas à vous d'en juger. Mais bon, je suis père, moi aussi, je peux comprendre.

— D'autre part, des rumeurs circulent en ville concernant des traitements honteux qu'ils subiraient.

Taj affiche un grand sourire.

— Ah, voilà les fameuses rumeurs qui parlent encore ! Mais on peut leur faire dire ce qu'on veut. Elles ont le dos très large.

— Elles parlent de tortures et de sévices sexuels. Ce n'est pas anodin du tout ! La loi…

— Vos petits protégés sont sous MA responsabilité, et je vous assure qu'ils n'ont rien reçu que la loi ne m'autorise à leur infliger.

— Pourquoi les garder aussi longtemps ? On est le treize mars, aujourd'hui. Ils sont « entre vos mains » comme vous dites, depuis plus de deux semaines. Tout ça pour un vulgaire graffiti ? Vous ne trouvez pas que c'est un peu exagéré ? Puisque vous êtes père, vous ne seriez pas inquiet d'apprendre que ça arrive à l'un de vos enfants ?

— D'abord, ça n'arriverait pas à mes enfants.


Le chef de la sécurité devient plus sérieux. D'une voix toujours aussi claire et distincte, il explique :

— Ils ont commis un acte répréhensible, et doivent en subir les conséquences.

Les yeux exorbités, le cheikh tente d'amadouer son interlocuteur intransigeant :

— Mais certains d'entre eux ont à peine dix ans !

— Il y a pas d'âge pour rester dans le droit chemin. C'est pas à vous que je vais l'apprendre, Vénérable. L'éducation, c'est inculquer dès la plus tendre enfance les bonnes manières. Si les parents remplissent pas leur rôle, alors c'est à moi de prendre le relais.

Les pères ne sont pas d'accord. Blessés dans leur fierté, ils parlent tous en même temps. Le vieillard demande de la main un retour au calme tandis que Taj ajoute une nouvelle pique :

— Vous êtes venus uniquement dans le but de m'expliquer comment je dois faire mon boulot ?

— On espère que vous ferez rapidement avancer la situation. Elle traîne depuis trop longtemps.


Cette fois, un poing frappe brutalement le bureau :

— Ça suffit, maintenant ! Je vous tolère chez moi, mais n'exagérez pas.

Le silence est immédiat. Le maître des lieux garde continuellement un calme froid et inquiétant :

— Cassez-vous ! Laissez-moi faire comme je veux, sinon vous en subirez les conséquences à votre tour !

Son regard perçant vient parcourir l'assemblée.

— Rentrez et faites d'autres fils. C'est le meilleur conseil que je peux vous donner.

Avec un sourire en coin, il ajoute :

— Et si vous y arrivez pas, amenez vos femmes ici, on s'en occupera pour vous.

Une certaine agitation se propage dans le groupe outré par ces propos. Le cheikh éprouve de plus en plus de difficultés à contenir la rage qui monte.


Un père s'avance, menaçant, et jette au visage de Taj :

— Je vous laisse une journée. Le temps de répandre votre réaction. Je vous certifie que d'ici deux jours max vous aurez de nos nouvelles !

— Vous comptez faire quoi ? Investir la prison pour les libérer de force ? Appeler le président ?

Chaque homme présent dans la pièce sait que le chef de la sécurité est un membre de la famille El-Assad, à un degré éloigné, certes, mais suffisant pour s'assurer une influence certaine.

— Le peuple a bien d'autres moyens de pression. N'attendez pas qu'y soit trop tard !

— C'est ça : faites-moi bien rire. Gardes ! Foutez-moi tout ça dehors avant que je perde patience.



4


Dès la fin d'après-midi, Taj Al-Rakharat profite de la nuit précoce pour rejoindre la maison de détention, aux abords du centre-ville, où sont enfermés les jeunes tagueurs.

Il passe le poste de garde sans être contraint de justifier quoi que ce soit. Son véhicule ne subit pas non plus les fouilles habituelles. Ici, tout le monde le connaît, le respecte, et le craint. D'abord parce qu'il est le patron, mais également pour son caractère et son influence.

Après avoir garé sa Jaguar sur la place qui lui est réservée juste à côté de l'entrée, il pénètre dans le bâtiment puis descend tranquillement les escaliers jusqu'au sous-sol.

Il s'immobilise à l'entrée d'un couloir long d'une quinzaine de mètres ponctué de cellules. La première pièce sur sa gauche a été aménagée en bureau grand ouvert pour les gardiens. Tout en s'approchant de la petite fenêtre qui se trouve sur la porte de droite, la salle d'interrogatoire, il tend l'oreille : son homme a l'air en plein travail.


L'agent de la sécurité, svelte mais solide, est penché sur un adolescent attaché à une chaise métallique, arcade ouverte et lèvres en sang.

— Bon, alors, t'as toujours rien à dire ?

Le garçon garde le silence. Il s'habitue à la pression, mais la souffrance et la fatigue continues resserrent fermement l'emprise dont le tortionnaire dispose sur sa jeune victime.

— Personne ne saura que c'est toi. D'ailleurs, peut-être qu'un de tes camarades a déjà craché le morceau ? Tu pourrais te contenter de confirmer ce qu'il a déballé !

Nadim parle d'une voix presque inaudible. Au bord de l'épuisement, il parvient à convertir ses dernières forces en provocation. Un véritable exploit récompensé par la jubilation qui l'envahit. Postillonnant du sang, le garçon articule à peine :

— J'ai déjà tout dit. C'est moi qui ai eu l'idée de la phrase et du mur de l'école.

Sa conscience lui dicte toujours la même chose. Peut-être qu'à force, ils finiront par comprendre ?


Ses doigts, dont les ongles ont été arrachés au fil des tortures, le lancent continuellement, perturbant sa concentration beaucoup plus que la faim et la soif. Ils sont nourris, mais pas suffisamment.

— J'ai du mal à croire qu'un gamin comme toi peut avoir écrit « Ton tour arrive, Docteur ». C'est trop réfléchi, trop mature…

Avant de succéder à son père, le président a suivi une formation d'ophtalmologie, d'où cette appellation officieuse, mais connue de tout un chacun.

Il tape de son index sur la tête du jeune :

— Tu vas peut-être me dire qu'on a pas bien compris le message ? Ou que ça s'adressait à ton toubib qui t'a mal soigné ?


Nadim se défend aussi violemment qu'il peut. Le résultat n'est guère probant :

— C'est la vérité. À chaque fois, je répète la vérité. Mais ça vous empêche pas de recommencer à…

L'homme le coupe net :

— Tu crois que ça nous fait plaisir de t'infliger cette douleur ?

Il préfère que ses actions ne soient pas transformées en mots. Sans grande conviction, il tente d'amadouer son supplicié. Bientôt, il arrivera au bout de son arsenal de techniques. Du moins ce qu'il s'autorise à utiliser sur un gamin.

— On a juste besoin que tu nous racontes ce qu'on a envie de savoir.

Inlassablement, Nadim répète :

— J'ai dit toute la vérité. Vous pouvez me torturer autant que vous voudrez, ça changera pas la réalité.


L'homme soupire. Il se redresse avant d'ajouter en haussant la voix :

— Tu nous facilites pas la tâche.

Il marche autour de la chaise du supplicié. Les pieds nus de ce dernier se recroquevillent. Aurait-il peur d'y recevoir encore des coups, ou de se faire écraser les orteils par quelque botte mal intentionnée ?

— Qu'est-ce qu'on va pouvoir faire de toi ?

Le gardien réfléchit, puis réitère ce qu'il a déjà tenté à d'autres :

— Si on démolissait ta maison ?

Le visage du garçon ne parvient à exprimer que la douleur entre ses hématomes et la crispation de ses muscles.

— Si on emprisonnait tes sœurs ou ta mère ? Ou qu'on s'occupait de ta copine ?

Même si Nadim ne dispose pas à proprement parler de petite amie attitrée, la pensée que sa famille puisse subir les conséquences de ses actes lui semble insupportable. Encore plus que les tiraillements de sa bouche quand il prononce :

— J'ai déjà avoué tout ce que vous m'avez demandé. Vous voulez quoi d'autre ?


Rassuré de voir le jeune coopératif, le tortionnaire s'empresse de répondre :

— Qui est derrière tout ça ? Qui vous a embrigadé ? Qu'est-ce qu'on a pu vous promettre de mieux, ou pire que ce que je vous fais ?

Les questions ne changent pas depuis le début. De dépit, Nadim lâche :

— Vous ne comprenez rien…

Une nouvelle fois surpris par l'aplomb de sa victime, l'homme poursuit l'interrogatoire, privilégiant le résultat à la manière.

— Comment tes parents t'ont élevé ? Tu devrais avoir un peu plus de respect pour tes aînés, et pour l'autorité de manière générale. Si t'étais mon fils, je…

Maintenant, le garçon parvient à interrompre la tirade parfaitement huilée. Une puissante pulsion provoque la joie dans son cœur, et expulse les mots d'une bouche déformée :

— Si j'étais votre fils, je me serais déjà tiré une balle. Ou alors je vous aurais buté !

Dans un accès de rage, l'homme donne un violent coup de poing en direction de l'accoudoir ou l'un des avant-bras de Nadim est solidement attaché et encaisse la brutalité du geste. Chacun d'eux perçoit nettement un os craquer.

Le garçon se retient de hurler à la fois de surprise et de panique. Il est à bout. Ils le sont tous deux, en fait.

Taj cogne à la porte pour attirer l'attention de son employé puis, d'un signe, l'invite à le rejoindre. Quand ils se retrouvent dans le couloir, le chef interroge le sous-fifre :

— Je crois qu'on en tirera rien de plus. Ceux qui devaient craquer l'ont fait depuis longtemps.

Malgré son manque flagrant de résultat, l'autre ne paraît pas aussi catégorique :

— Je sais pas. Parfois, je sens que certains hésitent. Vous avez toujours la conviction qu'une « grande puissance étrangère » serait derrière tout ça ?

— C'est évident ! Je voudrais juste découvrir précisément de qui il s'agit. Ça serait profitable à notre gouvernement… et à ma carrière également. Mais on va pas pouvoir continuer indéfiniment. Des parents sont venus me voir ce matin. Ils m'ont parlé de rumeurs sur des sévices sexuels.

Le tortionnaire ouvre de grands yeux avec un geste défensif :

— Je sais pas où ils ont pu entendre ça ! On a rien fait comme ça, je vous jure ! On fait tout comme d'habitude.

— J'espère pour vous. C'est peut-être juste pour nous déstabiliser ou nous discréditer devant la population.

— Les seuls qui pourraient confirmer notre version, c'est… les gamins !

— Oui. C'est pour ça qu'on va devoir les libérer. La dernière chose dont on a besoin en ce moment, c'est des émeutes.

— Comme vous voulez, patron, mais…

Taj coupe sèchement son interlocuteur :

— Merci de le reconnaître. Je vous laisse organiser tout ça. Demain matin, ils sont tous chez eux, compris ?

— Bien, chef.



5


Les pères des jeunes torturés ont prévu de se retrouver deux jours plus tard, le 15 mars. En dépit de la libération de leur progéniture la veille.

Ils ne peuvent laisser passer cet événement sous silence. De tels actes sont tout simplement inadmissibles et ne doivent en aucun cas rester sans réactions.


Très rapidement, le compte-rendu de l'entretien avec le chef de la sécurité a parcouru toute la ville. Aussi, Saad, celui qui a provoqué Taj au sein de son antre, a tenu parole et a dirigé les opérations de rassemblement. Pendant des heures interminables, il a téléphoné ou rendu visite à la longue liste de ses connaissances, ou des personnes impliquées, afin de les mobiliser.

Vers neuf heures, alors qu'il sort de son domicile, il aperçoit au bout de la rue deux hommes parmi ceux qui semblaient les plus motivés. Il les rattrape au trot. Après les salutations d'usage, il est vite questionné :

— T'as pu prévenir tout le monde ?

— J'ai fait passer le mot. Le mouvement devrait être suivi, mais j'ignore exactement qui viendra.

Le troisième se veut rassurant :

— Y en a toujours qui changent d'avis à la dernière minute, et d'autres qui se décident en voyant que c'est pas que des paroles en l'air.

— Tant mieux. Plus on sera, et plus notre action aura d'impact.

— Vous avez pu contacter la presse locale ?

Saad procède à un bilan :

— La télé n'est pas très motivée, mais peut-être qu'une équipe viendra malgré tout. Par contre, au moins deux quotidiens m'ont assuré qu'y seraient présents.

— On va pas faire la fine bouche, c'est déjà bien. L'essentiel, c'est qu'on en parle. Le silence a trop duré. On aurait même dû lancer la machine dès leur arrestation.

— On pouvait pas savoir que ça dégénérerait à ce point !

— Qui aurait pu prédire ?

Le meneur ne semble pas aussi convaincu que ses acolytes :

— Vous avez raison, mais maintenant, j'ai des remords. Il a fallu que j'emmène mon fils à l'hôpital pour une fracture et des plaies infectées aux doigts.

— Le mien doit passer ce matin une radio de la tête pour un traumatisme crânien.

— Si j'ai cru un moment que nos gosses pouvaient avoir quelque chose de grave à se reprocher, la conversation d'avant-hier m'a persuadé. Ce salopard voulait faire un exemple, montrer sa puissance, rien de…

— Tu oublies sa réputation de sadique !


Avec un sourire à l'attention d'un groupe de cinq personnes qui vient à leur rencontre, Saad ouvre grand les bras :

— Tiens, voilà du renfort. Salam, Mohammed.

L'interpelé répond, puis ajoute :

— On pensait être en retard.

— C'est pas à cinq minutes. J'ai donné un horaire pour pas poireauter.

Mohammed s'enquiert :

— Vous parliez de quoi ?

— Nos motivations. On doit arriver là-bas en forme et prêts à en découdre. On va rester sur place tant qu'on n'a pas de résultat, de toute façon !

— Ouais, faudrait un ouragan pour que je parte, moi !


Un autre père, parmi ceux présents chez le chef de la sécurité, intervient alors :

— Moi j'ai pas apprécié qu'il insulte nos femmes.

— C'est dans son caractère, il traite tout le monde de cette manière, qu'est-ce tu veux y f…

Saad coupe sans complexe son camarade :

— C'est pas une raison. Y va devoir changer, sinon le peuple se retournera contre lui. On est là pour y faire comprendre, vu qu'y peut pas y arriver tout seul.


Le groupe parvient en vue de la petite place devant le palais de justice. Un attroupement s'est formé en son centre, anticipant la venue des meneurs.

— Ah, y a déjà du monde, ici, on dirait. Voilà une bonne surpr…

Interrompu par un policier qui entre dans son champ de vision, l'homme manque de s'étouffer avec sa salive. Quelqu'un s'empresse de compter les uniformes présents.

— Mais merde, qu'est-ce qui…

Quarante membres des forces de l'ordre sont disséminés sur l'esplanade, contre environ soixante-quinze manifestants. Un léger brouhaha résonne, symbolisant l'embarras d'un camp comme de l'autre.

L'information a tellement bien circulé que les autorités ont également été mises au courant. Personne n'ose lancer le moindre slogan. Tout le monde se regarde, cherchant celui qui aura suffisamment d'inconscience pour déclencher les hostilités.

Une quinzaine de minutes suffit pour ronger la patience et la motivation des manifestants. Dès que le premier tourne les talons et quitte les lieux, tous les autres lui emboîtent le pas, et la place est rapidement libérée. La présence policière, certes fortement réduite à une dizaine de représentants aussitôt le gros des fauteurs de troubles éclipsé, est cependant maintenue jusqu'à la fin de la journée, au cas où.


Le jeu des relations a néanmoins réussi à répandre des traînées de poudre bien au-delà des limites de la ville. En effet, certains quartiers populaires de Damas, Homs, Lattaquié ou encore Hama et même jusqu'à Alep tout au nord ont vu fleurir des groupes plus ou moins conséquents scander des formules de réconfort aux enfants de Deraa. Sans véritable cohésion ni préparation, ces manifestations spontanées n'ont pas eu un impact aussi grand qu'il aurait pu le devenir sans la présence des forces de l'ordre devant le palais de justice. L'important n'est-il pas que la solidarité entre les citoyens soit telle que la distance ne freine en rien leur frénésie à se soutenir ?

Malgré l'échec de cette journée sur les lieux du drame, tout n'est peut-être pas encore perdu.



6


La tension ne cesse de monter à Deraa les trois jours qui suivent. Si bien que le vendredi, pour la grande prière hebdomadaire, le noyau dur des manifestants décide d'éviter la mosquée principale de la ville. Celle-ci se nomme Al-Omari en hommage au Calife Omar Ibn Al-Khattab, ancien compagnon du prophète Muhammad devenu plus tard leader de la « Oumma », communauté des musulmans.

Le lieu de culte est en effet vraisemblablement sous haute surveillance policière.

Ils se rabattent sur un autre établissement, éloigné de quelques centaines de mètres à peine.


Avant les deux rakats constituant la prière du vendredi midi, l'imam procède au sermon.

L'ambiance est tendue. Le contenu du monologue, résolument pro-Bachar, ne plaît visiblement pas à tout le monde, mais il a pour vocation d'inciter au calme.

Profitant d'une profonde inspiration de l'orateur, un homme noyé au milieu des croyants lance deux mots « Allah akbar ! » qui insufflent une bouffée revigorante et libératrice.

Bientôt, l'appel est relayé, à voix basse, puis encore, pour finir en un murmure qui s'amplifie, rapidement accompagné de poings levés.

Quand l'imam comprend qu'il est inutile d'essayer de les refréner, il coupe son microphone et termine la prière comme si de rien n'était, suivi par une petite moitié de l'assemblée. Les autres ne demandent pas leur reste et sortent.


Une cinquantaine d'hommes résignés prend alors le chemin de Al-Omari. Leurs craintes sont justifiées quand ils se heurtent à un véritable mur d'uniformes qui les empêche d'entrer. Par miracle, aucun coup, ni de poing ni de feu, n'est donné, malgré des esprits chauffés à blanc.

Au sortir d'une voiture de police, Taj Al-Rakharat se réfugie très vite au milieu de ses troupes. Le gouverneur de la muhafazah de Deraa l'accompagne. Réputé peureux, ce dernier ne se montre que rarement dans les situations de crise, rassuré par la douceur de son cabinet. La raison de sa présence aujourd'hui provient à n'en pas douter d'un ordre du vice-ministre de l'Intérieur, dont il dépend.

Quand ils parviennent à portée de voix, les deux responsables se prennent une volée de noms d'oiseaux.

La manifestation tourne à l'émeute lorsque les nombreux fidèles tentent de sortir de la mosquée une fois la prière et le sermon terminés.

Quelques pierres se joignent aux insultes, contraignant les deux hommes à s'éloigner sous le couvert de plusieurs boucliers. Taj en profite pour procéder à un petit compte-rendu de la situation par téléphone.

L'imam s'adresse au peuple dans une démarche désespérée pour ramener le calme. Progressivement, il parvient à faire comprendre que ce n'est ni le lieu ni le moment pour laisser éclater sa colère.

À peine quelques coups sont-ils échangés, épisode négligeable comparé à ce qui aurait pu arriver.


Vers quinze heures les civils acceptent de se disperser. Une grande partie d'entre eux prend la direction du centre-ville, et ils se retrouvent à longer le stade municipal.

Un hélicoptère leur fait lever la tête. L'appareil de transport de troupes appartient visiblement à l'armée.

La seule idée qui les effleure est la venue de Bachar El-Assad en personne. Les intérêts qu'il aurait à se rendre sur place présenter des excuses à la population éclipsent toute autre raison dans les esprits encore surchauffés. Quand ils constatent qu'il atterrit au milieu du terrain de sport, ils n'ont pas besoin de se concerter pour franchir le portique et s'approcher de la pelouse.

Dès que les roues touchent le sol, la porte s'ouvre. Mais en lieu et place de la garde personnelle et du président, ce sont des soldats en tenue noire et lourdement armés qui descendent.

Le responsable de la sécurité a fait appel à des renforts afin de maîtriser la situation.


Une énergie insoupçonnée s'empare des manifestants, qui se mettent à courir vers l'appareil dont la turbine décélère. Une énergie aveuglée par la colère et les sentiments accumulés depuis près de quarante ans d'un régime trop strict, dirigé par le père d'abord et le fils ensuite.


Sur un geste du chef de l'unité, quelques coups de semonce sont tirés. L'un des soldats, craignant d'atteindre les pales qui tournent encore lentement au-dessus de sa tête, incline le canon de son arme. Le recul lui fait perdre un instant le contrôle de sa ligne de mire, mais il est trop tard quand il constate que deux civils s'écroulent.

Un ordre formel de cesser le tir envahit toutes les oreilles. Les militaires n'osent pas s'approcher des blessés, de peur que leurs gestes de secours soient mal interprétés.

Dans le camp adverse, l'indignation se mêle à la peur.

La journée aurait pu tourner au carnage. Elle se solde par deux morts.


Le lendemain, plusieurs milliers de personnes se rendent aux funérailles. La police en fait bien évidemment partie. Même si elle joue la discrétion autant qu'elle peut, personne n'est dupe. Une véritable poudrière se réunit à la mosquée pour la prière, puis au cimetière lors de la procession. Tout doit être tenté pour qu'elle n'explose pas.

Cette fois, le Ministre de l'Intérieur n'a pas pu échapper à un déplacement. Il prend la parole en public afin d'affirmer sa « profonde et sincère déception sur des événements qui n'auraient pas dû dégénérer à un tel point. » Loin de calmer les ardeurs de la foule, ses mots ont plutôt tendance à l'attiser.


L'incident des enfants n'apparaît que comme un grain de sable dans le désert des frustrations du peuple syrien. Un grain aussi petit et insignifiant que tous les autres. Mais un grain de plus. Le grain qui provoque de dangereux grincements dans la machinerie El-Assad. Ce n'est qu'une question de temps avant qu'un rouage ne se grippe et entraîne toute la mécanique vers un blocage généralisé.

L'insouciance – voire l'inconscience – de ce groupe de jeunes ne fait qu'accélérer le basculement d'un pan de l'histoire qui devient inévitable.

Une révolution vient de commencer, et personne ne sait encore jusqu'où elle va emmener ce pays et ce peuple.


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