La Femme invisible

Noiret Tina

La Femme invisible de Tina Noiret "Je est une autre"

 

1.


Elle avait 44 ans, en paraissait 35. De longs cheveux blonds à la Lorelei la rajeunissaient terriblement.

Elle vivait seule maintenant. Toute seule dans un coin.

 

2.

 

Un jour, elle était assise sur un banc, à la place Flagey. Elle mangeait une glace, son repas du soir, et regardait défiler les passants devant le frit kot. Le banc était décoré de textes et de dessins. C'était beau. Elle attendait là, sans trop savoir quoi. S'attardait.

Soleil et chaleur. Un soleil éblouissant, rond, de plomb. C'est la fin de l'été, une limite qui n'annonce rien. Ou alors l'orage.

Une femme libre de toute attache, livrée. A quoi bon rentrer chez elle, personne ne l'attend. Sa fille aînée est partie en vacances chez des amis au Portugal. Son fils est chez sa petite amie, les deux derniers, encore tout petits à la maison. Quatre enfants de pères différents. Ses petits « cœurs », comme elle dit.

Non, chez elle, personne ne l'attend, elle n'a aucune raison de rentrer. Maintenant ou plus tard, quelle importance. Le temps gagné, le temps perdu. L'attente s'étire dans une fin d'après-midi interminable et étouffante.

Ses enfants s'impatientent peut-être mais elle a envie de s'attarder encore. Elle a envie de flâner, de se perdre ou de se retrouver au fil des rails du tram. 

Elle se lève, marche négligemment, en se balançant légèrement, dévisage les passants qui ne la regardent pas.

Par la rue Lesbroussart, elle arrive à l'avenue Louise, la grande artère commerciale de Bruxelles.

Elle marche, pensive. Chemine. Regarde de tous ses yeux. Voit. Boit les pots d'échappements.

Le bruit léger des pas, les siens sans doute, résonne dans sa tête comme sa solitude. Elle regarde, elle voit. Ou alors sans voir.

 

Avenue Louise, elle fait le tour de quelques boutiques de mode sur le point de fermer, histoire de voir du monde. Elle fait partie de ce flux continu.

S'assied absente à une terrasse de café, se délecte d'un thé à la menthe rafraîchissant. C'est ce dont elle a besoin. Lâcher prise, et saisir le jour, comme dirait son grand ami Maurice Gibaud. Ainsi, après sa promenade dans cette chaleur immobile, elle respirera mieux.

Elle savoure ce laps de temps sous la lumière crépusculaire. Déguste ce moment de paix profonde, de vague à l'âme. Une vraie satisfaction. Elle flotte, à la surface des choses, en marge d'elle-même.

Elle se découvre vide, telle une poupée de porcelaine ou une huître creuse. Il n'y a plus de souvenirs, plus d'enfants. Les enfants sont morts. Silence de l'esprit, absence du corps. Le présent, auquel on s'accroche sans savoir où il nous emmène.

Un temps lent, sans avenir, sans perspective. Troué.

Elle tire une cigarette et rêve négligemment aux cancers inéluctables annoncés sur le paquet dans la volute de fumée.

 Retrouvez Alexina et ses enfants

La Femme invisible

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