La ferveur

june

La fiction d'un alcoolisme héréditaire.

Dans la clarté salutaire du petit matin. Un peu de buée sortait de sa bouche, les lunettes de marque pour faire comme tout le monde, le sac à la mode et roulez jeunesse. Il n'aimait pas vraiment sortir. Ce qu'il préférait, c'était contempler le monde à travers un verre rempli d'alcool. Il touchait alors à ce que l'on appelle communément ivresse. Le noyau dur de l'ivresse. Je prends un ou deux whiskys le soir, et puis j'enchaîne avec quelques alcools moins forts, avait-il dit ensuite, l'insondable regard plongé dans celui de son professeur. Les mains tremblantes. Oui j'ai de bonnes notes, quelques amis qui m'aiment bien. Certainement. Il ressentait au fond ce qu'il appelait « le vide abyssal », une forêt opaque qui, dès qu'il y posait les pieds, le happait. Jamais eu de mère digne de ce nom, toujours à casser des verres, à laisser échapper des assiettes. Parfois à se laisser glisser sur le sol pour émerger au petit matin, l'haleine encore chargée. Elle réajustait les vêtements, regardait l'heure. Elle remplissait alors la gourde, fébrile, des mains expertes qui trouvaient le juste dosage de la grenadine, de l'eau et de la vodka. Toujours un chewing-gum à la bouche, et elle partait travailler. Il savait, maintenant. La connaissance de la douce brume de l'esprit. Se faufiler dans les confins du cerveau, affalé en soi-même. Pour ses amis, un peu de bière, de tequila, l'alcool festif. Lui il regardait la canette comme une amante, il la caressait délicatement de la main, anticipait un plaisir incomparable. Aucune bouche ne pouvait rivaliser avec le nectar bienfaisant qui ne tarderait pas à couler dans sa gorge. Je n'aimerais jamais plus si je dois me contenter d'une chair palpable. Il voulait dans le fond conjurer la perte de la mère en l'imitant. Lorsqu'il lui rendait visite, en cure, il ne voyait rien. Rien qu'une pauvre femme qui tricotait en lui racontant des banalités. Lorsqu'il sortait une bouteille d'eau avec un fond de vodka de sa poche, il percevait pourtant le regard avide, douloureux. Rien qu'une gorgée, son esprit irradiait le manque. Rien qu'une. Et puis elle se ravisait en voyant son fils avaler par lampées le précieux liquide. Elle pensait à la prière des alcooliques anonymes, et à la ferveur avec laquelle certains la prononçaient. Cette saloperie, mon dieu, disait-elle. Le fils riait en secouant la bouteille. J'ai appris, maman. Appris à vivre. Il n'était pas comme l'oncle Bernard, qui s'enfilait des litres de rouge à la vue de tous, non. Quel pochtron celui-là. Non. Il choisissait soigneusement, faisait ses recherches, pour faire corps avec ce qu'il ingurgitait. La manzana, le péché mignon, la lente caresse du corps. L'incomparable oubli, et le sommeil de coton. 

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