la fille du ferronnier

Christian Boscus

         La fille du ferronnier

Ça fait vingt cinq ans que je vis avec lui au domaine du « Cheval blanc ». Il m’a tout donné, tout ! Ses biens, son nom, son amour, les deux grandes écuries longeant la rivière basse, les vingt chevaux prestigieux de son haras, la vache Fernande, le chien Gontran, le rossignol du petit jardin de curé posé contre le mur de la grande magnanerie.

            Il m’a tout donné, sauf un enfant. Je sais pourquoi aujourd’hui.  Je n’ai pas voulu être mère. Je n’ai pas voulu de lui comme père de l’intimité de mon ventre.

Quand j’ai rencontré Paul au salon du cheval à Paris, j’habitais un petit village perdu dans l’Yonne, un de ces villages où il n’y avait personne avant que le TGV passe sur les rails jusqu’à Migennes. Je voulais sortir de mon trou, ne plus marcher dans la boue, mettre de belles robes, briller dans les salons. Tout de suite il m’a remarquée quand je suis venue caresser la Belle Alezane de mon cousin germain qui m’avait invité. Il a été séduit par ma beauté. C’est vrai, je suis une belle femme et les hommes, la plupart, me désirent. Je suis féline. J’ai un port de tête comme une princesse habituée aux révérences. Quand je marche, mon corps ondule et invente la danse.   

Je ne l’ai pas trouvé beau comme plein d’autres femmes. J’ai vu tout son argent transparaître dans sa posture. Je me suis laissé séduire. J’adore voir un homme me faire la cour, utiliser mille stratagèmes, chercher des mots, des attitudes, des prétextes pour me plaire. Ça me fait bondir à l’intérieur. J’ai toujours été comme cela, une aguicheuse.

Quand je lui ai dit « Oui », nous n’avions pas encore fait l’amour et je savais que son corps me lasserait très vite. Je voulais avoir plein d’amants. Quand il m’a prise pour la première fois, avec douceur pourtant, il s’est comporté comme un animal. Je me suis laissé faire et j’ai fait semblant de jouir. Je l’ai toujours fait. Il était trop épris de moi, trop en attente de mon amour, trop ému par ma beauté. Lui, si sûr de lui dans les affaires, était si gauche entre mes bras.

Il m’a tout donné. Son domaine aux trois cent hectares, les près, les blés, l’herbe des champs, les graines du sol, la poussière des chemins. Il m’a tout donné. Tout son amour… mais je ne l’ai jamais aimé. Il a remué ciel et terre pour me combler. Il a tout fait pour me rendre heureuse mais je ne lui ai jamais donné les moyens intimes de le faire. Toutes ses possessions m’ont si peu comblé !

Il n’est pour rien dans cet amour gâché, dans cette vie vide, dans ce confort excessif et superflu, dans ces abus, ce trop, dans ce rien en fait. C’est tombé sur lui. C’est arrivé. Ce fut notre destinée. Il n’est pas responsable de mon inexorable tristesse.

Il m’a tout donné, moi rien. Si, ma présence vide comme une figurine de théâtre. Il m’a tout donné et je l’ai fait souffrir. Il ne s’est jamais plaint en face de moi. Jamais de reproches, jamais une parole ou un geste déplacé. La classe ! Il m’a tout donné et je n’ai rien pris. Je sais pourquoi aujourd’hui.

Il m’a tout donné, même sa vie. Quand il est arrivé aux portes de la mort, je m’étais repentie. C’était le mois dernier. Je l’ai vu s’en aller doucement. Je l’ai accompagné dans ses derniers instants et je lui ai dit que je l’aimais. Ce jour là je ne lui mentais pas. Je m’étais privé de son amour pour expier une faute, un regret, un instant mémorable dans l’infini perdu à tout jamais. J’ai vu dans ses yeux la paix entrer dans son cœur pour la première fois. Je suis sûre que mon amour, si bref, a inondé son âme du bonheur d’être né et de l’extase d’être aimé.

Ce matin,  j’erre dans la ville. Au marché couvert, où je ne vais jamais, je me fonds dans la foule de mes lointains ancêtres les gueux, les fermiers, ces indigents. Les miens étaient des simples et je le suis au fond de moi, dans ce lieu pur où sont gravés les rêves de mon enfance.

Assis à une table, je le vois en train de déguster un saucisson et de boire un bon vin. Je le reconnais en un instant. Je l’aurais reconnu même s’il avait cent ans. C’est lui, le même, pareil : puissant, fier, les mains calleuses, l’œil vif, la bouche toujours entrouverte pour goûter le présent et les dents en avant pour mordre l’infini. Il ne me voit pas. Il parle avec des gens, il est absorbé par l’instant. Je l’observe comme un lever de soleil apportant l’espoir d’un jour nouveau. Je sens monter dans mon corps, petit à petit, une jouissance inconnue. Rien qu’en le regardant parler avec son voisin, manger à l’aide de son couteau cette viande succulente, je sens mon sexe s’ouvrir et de l’eau des lacs célestes inonder ma robe. Heureusement que je suis accolée à une colonne sinon je crois que je tomberais à terre. Moi qui ai fermé depuis vingt ans mon intimité profonde à tous les hommes, à mon mari et aux nombreux amants qui ont tenté de me porter au septième ciel, je m’ouvre au nectar divin. Je pousse un petit cri animal. A cet instant, ses yeux se tournent vers moi, rencontrent les miens. Il cherche dans sa mémoire où il peut m’avoir vu.

Quand il me reconnaît, je suis toute retournée par ce miracle de mon sexe. Ma peau suinte de partout l’odeur du plaisir. La femme qui mange à côté de lui voit son mouvement vers moi tel un ange plongeant dans l’abime du ciel. Tout son être vient se plaquer contre mon corps et je vis une sorte d’extase pour la seconde fois.

C’en est trop, je me sauve en courant. Je le vois se lever pour venir vers moi mais quand il est à la colonne, j’ai déjà disparu, emplie de honte et de joie confondues. Je monte dans ma voiture et demande à Norton mon chauffeur de démarrer. Il est surpris et me demande si j’ai vu le diable. En quelque sorte. Le diable s’appelle Sylvain. Il est revenu de par delà les mers.

La voiture roule vers mes trois cent hectares de terre mais je suis ailleurs. Je me rappelle mon arrogance, ma peur de l’homme vrai, mon penchant maladif pour tout ce qui brille, ma pauvreté d’esprit. J’ai tellement souffert d’être née ainsi que j’ai cherché, cherché à rencontrer une autre en moi, une inconnue. Je la sentais derrière le marbre de mon cœur, au fond du puits de mon âme où je n’étais jamais descendue. Elle m’est venue cette autre moi-même, cette femme superbe au cœur ouvert sur la clarté du monde.

Je sais pourquoi je me suis comportée comme une ingrate toutes ses années, comme une petite fille capricieuse. Je me suis punie de la faute la plus énorme, de ne pas avoir écouté battre mon cœur pour lui. Paul fut ma victime autant que je fus la sienne. Paul fut mon bourreau autant que je fus le sien. J’ai senti son pardon lorsqu’enfin il cessa de lutter pour se faire aimer à tout prix.

Sylvain était beau du dedans mais il était pauvre. Il n’était qu’un simple petit ébéniste. Moi la fille du ferronnier je voulais le luxe, l’argent, le pouvoir. J’ai eu tout cela et je n’ai pas été nourrie en profondeur. Je voulais sortir de ma condition, ne plus marcher dans la boue des anges.

Ce matin je prends mon vélo abandonné depuis tant d’années. Je sais où je vais, je sais qu’il est là près du petit ruisseau aux mille flaques. Il m’attend fier et droit. Il sait que je viens. Il l’a vu dans mes yeux même si je me suis enfuit. Cette fois ci je ne lui dirai rien, je ne le repousserai pas, je ne le traiterai pas de bouseux. Il s’avancera vers moi, sans un mot ; il m’auscultera sans un mot ; il me prendra la main, sans un mot ; il poussera mon corps contre le sien, sans un mot. Je me loverai contre lui. Les mots parfois peuvent gâcher une vie.

Sans un mot, nos corps se mêleront, nos âmes s’enchevêtreront comme les mailles d’un tissu. Enfin notre histoire commencera. Qu’importe le temps écoulé, qu’importe les regrets, qu’importe toutes les peurs, les manques, la souffrance : il est toujours temps de s’aimer et de partager son amour.

Il me donnera tout… et je n’en perdrai pas une miette.

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