la forêt métissée (extrait)

mnette

......Nous gravîmes silencieusement les vingt-trois marches de l’escalier. Tout en haut, à l’horizon d’un plateau buissonneux, je découvrais la cabane. C’était une masure faite de rondins savamment entassés les uns sur les autres. Une fenêtre, une porte et au sommet une cheminée pour tout ornement. Deux petits rideaux en vichy rouge apportaient une note colorée à l’unique ouverture que je pouvais voir. Pour accéder à l’entrée se disposaient quelques marches, chapeautées au dessus par les branches duveteuses des cornes d’un animal que je ne reconnût pas, mais qui authentifiait le nom donné à cette cabane : celle des chasseurs.

Curieusement cette maison éveilla en moi un sentiment confus de simplicité et de grandeur. Quelque chose d’authentique se dégageait d’elle. Ce même sentiment que j’avais éprouvé une fois pour le dessin imparfait que la petite Sophie m’avait offert avec tendresse le jour de son anniversaire. Les enfants sont seuls à reconnaître intuitivement la beauté des choses simples. Il y avait quelque chose de puéril dans ce lieu et dans le regard que je lui portais.

Martin dégagea d’un geste volontaire une petite clé de dessous une poutre noire et d’un coup sec la fit tourner dans la serrure. La porte grinça, me faisant sursauter.

-         nous y voilà Miss Suzy, jacta-t-il, venez ! nous allons passer la nuit ici, si vous le voulez bien. C’est rustique, mais très confortable. Entrez donc, rajouta-t-il en me prenant le bras.

Oubliant ma béatitude d’avant, j’entrai toute tremblante dans la maison de l’ogre qui allait me dévorer durant mon sommeil, j’en étais sûre !

Le plancher craqua de façon inquiétante sous mes pas, ce qui me fit retenir les suivants. Bizarrement, je ne me souvenais pas l’avoir entendu crisser sous les pas de Martin, pourtant bien plus lourd que moi. La maison reconnaît les siens, pensai-je, et avertit les étrangers de leur intrusion. L’endroit était sombre. L’unique lampe à pétrole posée sur la table trônant au centre de la pièce créait plus des ombres menaçantes que de la lumière. Un panache noir de fumée parvint à mes narines. Mélangée à l’odeur d’humidité et de poussière dégagée par la cabane, le parfum de ce lieu d’apparence pourtant inoffensif, exacerbait mon imagination.

Sorcières, démons et malins m’entouraient. J’attendais pétrifiée l’accomplissement de leurs rituels maléfiques. C’était la maison des Chasseurs. Je voyais les bêtes abattues, les ventres éclatés, les mains plongeant dans les entrailles et retirant les viscères puantes. Le sang avait coulé en ce lieu. Le sang s’était répandu sur ce plancher imprégnant de mort le bois qui gémissait maintenant de douleurs sous mes pas.

 J’accrochais mon regard sur Martin qui, silencieusement, déchargeait son sac de victuailles de façon désordonnée sur la table. Sa présence soudainement si vivante apaisa mon angoisse et me ramena à la réalité. Je soupirais. Il détourna la tête et me sourit. :

-         oh ! excusez-moi Suzy ! J’ai des habitudes de vieux garçon ! Venez vous asseoir ! Je vais m’occuper de vous. Il fait un peu cru ici, je vais vous faire un feu d’enfer dans la cheminée !

-         non ! pas d’enfer ! m’écriai-je violemment imprégnée de mes peurs d’avant.

Il se redressa brusquement et me regarda médusé. Puis il éclata de rire, un rire bruyant, chaleureux, interminable !

-         Mamzelle Suzy ! Mamzelle Suzy ! hoqueta-t-il entre deux fou-rires, vous êtes morte de peur, ma parole ? C’est incroyable ! Je ne suis pas un monstre !

-         Reprenez-vous !  ajouta-t-il  calmement, vous ne sortez donc jamais de votre cité bien propre ? je vais finir par me vexer si vous ne vous décontractez pas !

Je baissais honteusement la tête. Que m’arrivait-il ? Moi, d’habitude si sûre de moi, affrontant dans ma profession des situations bien plus complexes que cela avec obstination. J’étais là comme une petite fille perdue. Je n’avais plus de repères, je n’avais plus de racines, tel un bateau à la dérive. Martin s’approcha et entoura chaleureusement mes épaules de ses bras noueux. Je levais les yeux et rencontrais un regard doux et interrogateur.

-         Pardonnez moi, Martin, je....je....bégayais-je, c’est vrai, je ne me sens pas très à l’aise. Je ne sais pas, je me sens étrangère ici. Mais cela ne vient pas de vous ! non ! peut-être est-ce le manque de lumière ? ça va passer, faites moi faire quelque chose, je me sens inutile aussi !

-         Ok ! Miss ! Allez me chercher des bûches  dans le cagibis juste à côté ! je vais vous faire un joli feu féerique ! Souligna-t-il d’un air moqueur. Puis nous pourrons préparer le repas ensemble.

-         Ah ! Mademoiselle ! ajouta-t-il, il n’y a ni souris ni araignées dans le bûcher !

 Je souris à sa remarque incisive et partis courageusement chercher du bois. A tâtons, j’attrapai une bûche, puis une deuxième et les amena près de la cheminée......

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