La gardienne de la laideur (5)

vionline

Présentation

L'automne arriva, avec ses pluies froides, ses courants d'airs hypocrites et un soleil plus timide qu'en juillet caché par de gros nuages gris. Nous n'étions pourtant que le 1er septembre. Cette année, nous n'aurions pas droit à l'été indien et non, nous n'irions plus où nous voudrions quand nous voudrions: les enfants torturaient déjà de leurs bottes en caoutchouc les nombreuses flaques d'eau disséminées ça et là devant l'école du village. C'était la rentrée des parents aussi, vers des bureaux situés dans les différentes capitales: Périgueux, Bergerac... Des plus chanceux se rendraient à Sarlat, ville pittoresque du Périgord Noir, symbole d'une Dordogne au riche patrimoine gastronomique, comme historique. J'y allais peu, sans doute la peur du touriste, présent en terrasse dès que le ciel balayait le sol et les pierres couleur d'ocre de quelques rayons de soleil.

Dans deux jours, j'allais reprendre le travail, moi aussi, dans les profondeurs de la Terre.

Il ne me serait pas venu à l'idée d'habiter dans une maison troglodyte, non, bien qu'elle fasse elle aussi la renommée du département. Seulement pour le travail, j'aimais me rendre dans "le gouffre", admirer la cathédrale de cristal, frissonner en restant fascinée par les stalactites donnant au site, un petit côté effrayant en plus de mystérieux et solennel.

Tout était silencieux dans les souterrains de Proumeyssac, malgré le roulement grave des montées et descentes en ascenseur et j'aimais cette ambiance quasi monacale que parvenaient les visiteurs à ne pas troubler.

Un peu à l'écart des vues géologiques, j'y tenais la librairie, la boutique souvenir où l'on trouve ces petites statuettes, bijoux scintillants en forme d'animaux, de végétaux, modelés goutte après goutte par la pureté de l'eau.
Je préférais ces lieux spéléologiques un peu moins connus, au gouffre de Padirac (dont tous ont pu entendre parler ne serait-ce que dans une charmante métaphore pour adultes) ou aux grottes de Lascaux. Un rêve: trouver un mari pour m'installer au Bugue, sur les bords de la Vézère ! Bonne blague et pourtant...

Deux jours avant

Je m'étais couchée tard, en ce premier jour de septembre. Moi si prompte à la bonne humeur tout l'été, je ressentais comme un genre de... une certaine amertume. Un poids sur la conscience ou l'estomac. Peut-être le travail. Je me couchai sans même manger un morceau. Et c'est en pleine nuit... Que je l'ai vu.
Je sentis une main, passer langoureusement sur ma hanche, se diriger lentement vers mon sein. J'allumai immédiatement la lumière. Et il me fit face. Visage rêveur, mine chafouine et sourire de travers.

- "Pépère !

- Peut-être. Je crois, oui

- C'est toi qui me... Mais c'est quoi ce délire ?

- Tu es belle quand tu dors, tu le sais ça ?".

Le ton de sa voix était allant, son air, coquin. Un peu trop.

- "Tu es vivant ?

- Ah non. J'aimerais mais non. J'avais envie de t'emmener voir des fourmis".

Mes lèvres me murmurait "Je rêve... Je rêve... Je vais me réveiller... C'est rien. Tout va bien, tout va bien".

- "Non, ma chérie, ça ne va pas très bien. Je t'avais dit que j'irais voir, des fois que... Tu sais le petit... le petit euh...".

Je tentai, en bagayant:

- Jé... Jésus ?

- Voilààà ! Je me souviens mal des prénoms, désolé.

- Et...

- Ben il est pas très très... Mmh. Tout ça c'est pas très bon pour toi. Il t'en veut, quoi. Comment il a dit... ? Ah oui ! Que la foudre allait s'abattre sur toi pour sept générations !

- ...

- Je déconne ! Eh ! Tu crois vraiment tout ce qu'on te raconte, toi !!!".

Je décidai d'éteindre la lumière. C'était du gros n'importe quoi. Le rêve était totalement surréaliste. Mais la lampe de chevet se ralluma. Sans "clic" d'interrupteur. Son visage était cette fois tout contre le mien. Il semblait appuyer son front contre mon front et titiller mon nez du sien.

- "On va voir les fourmis...?

- Attends. Comment tu fais pour m'apparaître comme ça ??? Tu... Tu es là dans la chambre ou...

- Je suis dans ta tête.

- Mais je te vois !

- Que tu crois. Tu as une grande imagination.

- Mais si ! Mais si !

- Certains l'attendent, oui. Bon...lève-toi, poste toi devant le miroir".

C'est ainsi que face à moi, je vis mon visage changer. Mes traits devenaient plus masculins. Ma peau n'avait plus le même grain. Elle avait pris les rides d'un septuagénaire. A la vue de mes iris qui se teintaient petit à petit de bleu, je me cachai les yeux. Pétrifiée.

- "N'aies pas peur. Ou... OK. Tu veux que je te fasse peur ? Je suis sûr que ça te plaît bien. Oui. Plus qu'une caresse dans le dos apparemment ! Je m'en fous, moi ça me donne une certaine énergie, ça me fait exister, tes émotions. La douleur, le plaisir, jouissance ou frayeur... Du moment que ça fait monter l'adrénaline, les endorphines, la sérotonine... J'ai l'impression de vivre encore, de ne plus être un légume en phase terminale".

Je hurlai de terreur. Non pas que ces mots étaient effroyables, parce qu'après tout cela pourrait être logique pour un esprit, un fantôme ou un je-ne-sais-quoi de vouloir trouver des pulsions de vie dans n'importe quelles émotions, non, je criai parce que ces mots venaient de sortir de ma propre bouche.

- "Tu es possédée ! Aah ! Aah ! Aah... ! Non, mais reviens, je déconne !"

Mais je m'étais déjà enfuie de la chambre, me cognant violemment le flanc contre la table du salon. Il s'avançait doucement. Comme si ses pieds ne touchaient pas le sol. Il tendit sa main.

- "Ma petite-fille, ma fille, ma sœur, ma chérie, ma maîtresse... C'est pas grave, d'accord ?

- Vous êtes qui ?!? C'est pas le grand-père que je connais, ça ! Vous avez juste la même tête ! Mon Pépère parlerait pas comme ça !!!

- Bon bah alors dis-toi que je prends l'apparence de quelqu'un qui te rassure, la figure paternelle. Ça aide quand on ne sait pas ce qu'on est en train de vivre. Pense que je suis un fantôme, alors, si ça t'arrange. Certains auraient crié au martien ou au héros de BD. Toi tu es du genre "ésotérique", tu te la joues spirituelle... Chacun son truc...

- Mais que suis-je sensée vivre, là, alors ?!?

- Tu comprendras, un jour.

- OK. Je suis folle, paranoïaque, schizo et bipolaire !

- Beau packaging. Je dirais oui. Mais pas que. Ma sœur, tu es la gardienne de la laideur.

- La quoi ?

- Tu vas garder des cauchemars. Les tiens, mais ceux d'autres personnes aussi. Et comme tu as beaucoup d'imagination, tu vas très certainement grossir des terreurs passées, exagérer ! Ça va faire de chouettes histoires et on va bien se marrer ! Et si... Et si on commençait par ta copine Daphné, ma chérie ?"

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