la lettre (2)

waxette

Le choc avait été terrible.

Dans la vraie vie, en dehors des salles obscures du cinéma où tout est permis, ou encore hors les pages pafumées de romans roses où tout est forcément ainsi, ce genre de chose n’arrive pas. Il faut que ce soit inventé pour que le hasard agisse ainsi.

Et encore plus pour qu’il agisse ainsi en laissant les choses sans les terminer. Mais si le hasard parfois aimable tend parfois d’alléchantes perches, reste qu’il faut les saisir, et parfois le forcer plus loin qu’il n’était capable d’aller.

Tout d’abord, elle ne l’avait pas reconnu.

Il avait été une voix à la table d’à côté, une voix assez forte pour se faire remarquer, une voix grave, une voix profonde, puis il avait été une voix familière, une voix déjà entendue, déjà écoutée, puis elle avait tourné la tête. Tac, tac, tac.

Il lui semblait se souvenir de chacune des connexions neuronales qui avaient transmis à cet instant précis les signaux envoyés des tympans et des nerfs optiques au cerveau.

Chacun des synapses concernés, chacune des transitions faites comme inscrites définitivement dans sa mémoire. Elle a d’abord vu la nuque, bien soignée et dégagée au dessus du col de la chemise bleue. Une nuque est une nuque, rien de spécial.

Ce n’était pas le grain de la peau, à cette distance, alors peut-être simplement l’implantation des cheveux, va savoir…Puis elle a aperçu une oreille, alors qu’il s’agitait un peu en discutant. Sa voix était toujours aussi forte, et elle collait parfaitement au puzzle qui se reconstituait. Une voix grave et très nette dans ses intonations. Un peu surprenante d’ailleurs, parce que le gabarit ne suit pas. Mais c’est la main, qui, définitivement, fixa le tout.

Cette main qui monta, fulgurante, au cerveau, alors qu’elle tergiversait intérieurement avec des non, des oui, des peut-être, des mais et des enfin, et toute une cohorte infinie de sentiments et impressions contradictoires qui s’emmêlaient comme l’air et la fumée dans les hauteurs du bar. La vue de la main résolu le problème et mit tout le monde d’accord, là-haut, inconscient, moi, ça. Plus personne n’a moufté. Parce que la main, là, cette main-là, elle la connaissait, elle l’avait apprise par cœur. Ah oui ! Tout le monde s’est tu, là-haut, dans sa tête affolée. Un grand silence. Immense. Terrible. Un gros boum puis plus rien.

Une main aux doigts longs, un peu noueux, aux ongles soignés. Une main longue, anguleuse, et racée. Une main marquée d’une grande cicatrice en demi-lune qui partait de la base du petit doigt et remontait jusqu’au poignet. Pas très large et irrégulière, une zébrure blanche presque élégante qui précédait le deuxième indice, l’anneau d’argent au majeur, large et brillant.

Et paf.

Elle a tourné la tête sous le coup, et il était là. C’était incongru. Subjuguée, la tête tournée vers lui, silencieuse et sourde à autre chose, plongée dans le souvenir intense qui remonte à la surface, violent de réalité.

Un joli souvenir. Simplement un joli souvenir. Avec le temps, elle avait mis beaucoup de choses dessus, comme pour le protéger autant que l’oublier. Elle y avait repensé, parfois, un peu attendrie par la fillette qu’elle était, se rendant compte sans gravité que sans doute avec plus de maturité cela aurait donné un souvenir plus grand, peut-être plus joli encore. Il flottait dans sa tête sans peser jamais, toujours joli, papillon insaisissable et coloré qui voletait autour de ses souvenirs plus douloureux, plus acérés, ceux qui font mal, eux. Il empêchait la lame de trancher trop fort quand elle la retrouvait face à elle, il arrêtait le mouvement d’un simple battement d’aile parce que ce qui est joli le reste, se disait-elle.

Et parce que sans se l’avouer, sans même un instant le soupçonner, elle attendait.

Longtemps elle était restée persuadée qu’il la retrouverai.

Puis elle avait trouvé cela romantique et puéril.

Extrêmement puéril.

Elle en a tremblé un long moment, elle n’a rien fait. Elle a regardé sa nuque, longuement. Bêtement. elle est restée là, à sa place, finissant son café. Son amie parlait, remplissait l'espace de ses mots, mais dérière sa vitre étanche, elle n'avait plus rien entendu. Guettant les mouvements, espérant le hasard, priant un peu son dieu d’athée qu’il vienne lui, parce qu’elle ne pouvait pas y aller, elle. Mais le hasard n’était pas si heureux, finalement, ce jour-là. Il n’était pas déterminé, et si elle ne le forçait pas, il ne jouerait pas sur son registre. Et elle ne l’avait pas forcé. Stupidement, son café fini, elle avait suivit sa compagne dehors, loin du bar, loin de la voix et de la chemise bleue si bien surmontée. Elles étaient reparties dans leur périple inutile au milieu de la foule serrée de la rue, elle soudain si mélancolique et peu avide, supportant à présent difficilement l’enthousiasme puéril de son amie devant les vêtements soldés.

Cette image l’a hantée, pendant de longues semaines. Elle s’est endormie le soir, chaque soir, avec cette image gravée dans sa mémoire, la main, la nuque, et le profil saisi lorsqu’il a tourné furtivement la tête. Ça, moi, inconscient, tout s’est mis a vibrer frénétiquement, recherchant au fond des songes et dans la lumière crue l’excuse à son immobilité, un sens à cette rencontre, un voile à mettre sur les regrets. Fébrilement, elle a fouillé ses cours de terminale pour retrouver sa trace, puis elle a trituré ses souvenirs, puis elle s’est rejoué la scène, imaginant ce qu’il aurait pu dire, ce qu’elle aurait fait, la façon de l’aborder, la gène qu’ils auraient partagé -ou le plaisir qui sait ?-, terriblement attirée par ce joli souvenir réveillé, par ses dix-sept ans, par ce qu’ils étaient alors, par ce qu’ils étaient l’un à l’autre et séparément. C’était bon de s’y plonger, de ressasser de se délecter, tourner ces images dans sa tête et son visage, sa main, sa nuque, jusqu'à l'indécence, jusqu'à ce qu'ils n'avaient jamais fait, jusqu'au sexe qu'elle fantasmait, des images de nuque et de mains dans les airs emplissant son crane et son ventre.

Le brasier rallumé avait fait long feu, tant de fois tordu de désir son corps s'était défendu de flancher, la honte et l'orgueil, puis la peur avaient eu finalement raison de ces flammes ardentes, le fier embrasement patiemment étouffé, joli papillon emprisonné dans son écrin, Avec une scène en plus, comme un épisode à leur histoire qui laissait la suite en suspend, et toutes les portes ouvertes.

Jusqu’à ce jour-là.

La voiture, la radio, l'embouteillage, le ras le bol de France Info et sa litanie de nouvelles identiques. Elle s'aventure sur le tuner manuel, au hasard des ondes. Le hasard encore. Elle bute sur une voix, sur un mot précis qui l'arrête, le doigt sur le bouton, prête à relancer sa recherche d'un peu de distraction. L'écoute lui saute au cou, la chanson l'attrape, et les mots qui flottent dans l’air l’envahissent progressivement, faisant monter à ses yeux les picotements suspects, obstruant subitement le conduit qui normalement laisse passer l’air dans sa gorge.

Il lui parle d’elle.

Il lui parle de lui.

Elle est de nouveau projetée en arrière, dans le petit bar, la nuque, la main volant dans l’air.

Et ce maudit chanteur qui susurre, qui met le doigt dessus, mine de rien, l’air tranquille du type qui balance ses évidences comme si cela n'était pas grave. Sadique. Il pose la question.

Celle qui l'empêche, celle qui l'empêtre, cette question comme une blessure, qui l’avait cloué à sa chaise, là, dans le bar enfumé, avec son idiote de copine, ce qui l’avait empêchée de se lever et d’aller lui dire bonjour simplement. C’était ça. Et l’autre, là, il chante ça avec des jolis mots, comme s’il avait eu l’idée le premier.Il enjolive ça comme si ce n'était pas grave, comme si cela ne pesait pas. Comme s'il parlait de lui.

Avons-nous bien vécu la même histoire ?

Le long couloir, sombre et vide d’un cinq heures de l’après-midi. c’est un mardi soir, juste avant le cour option physique –elle se demande encore pourquoi elle a choisit ce cours, à moins que ce n’ai juste été que pour être avec lui ?- puis elle revoit le groupe monter à l’étage, eux bifurquer mal discrètement à l’étage en dessous pour se trouver seuls dans le couloir. Ce couloir interminable qu’ils traversent sans se regarder, puis presque au bout, l’instant ou il a saisi sa main, la poussant contre le mur tout en l’attirant à lui, ses yeux noirs, immensément noir, ses deux mains remontées sur sa nuque, qui lui saisissent doucement les cheveux…

Avons-nous bien vécu la même histoire ?

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