La Machine à Rêver

Florian Lapierre

Dans un phare, vit un vieil homme incapable de rêver. Un soir, deux étranges personnes trouveront refuge dans ce bâtiment. Durant cette nuit tous les vœux seront exaucés. Illustration: Louisa Bouneau


L'ermite était parti. Laissant le couple dans le doute et le questionnement.

Avaient-ils respectés l'accord conclu avec celui-ci ? S'agissait-il bien du rêve qu'il voulait vivre ? Retrouver un amour perdu par l'ignorance d'un garçon. Ou bien la fuite vers cette lune tant quémandée depuis qu'il était enfant.

Le déchirement entre ces deux souhaits, en revanche, était certain.

La jeune femme se releva et vint près du vieil homme. Elle avait déjà côtoyé ce genre de scène après l'usage de leur machine, ce n'était donc pas le premier mort qu'elle vit. Mais pour la première fois, le défunt patient ne souriait pas. Son visage triste, était marqué par une larme, froide et glissante, qui coula le long de sa joue.

Son cœur se tordit affreusement. Avaient-ils offert une mort pénible à ce pauvre homme ? Plus elle repensait à cela et plus elle se torturait. Cette scène de son passé était partagée entre le bonheur et la tristesse. Un rêveur pourrait-il sérieusement demander comme ultime vœu un moment de nostalgie de son enfance ? Un instant perdu où il avait fait le mauvais choix sous le témoin le plus important de sa vie.

Le jour où il avait choisit son rêve plutôt que son amour. Quel destin tragique.

Et quelle triste fin pour cette vie.


La main de son collègue vint se poser sur son épaule et elle se retourna les yeux embués.

— Je n'aurais pas dû… balbutia-t-elle en se confondant en excuse.

— C'est fait désormais, les regrets sont inutiles, répondit-il en s'efforçant de paraître le plus conciliant possible. Nous lui avons offert tout ce qui était en notre pouvoir, sa conscience s'est contentée de faire le reste. Cet homme a fait un choix, libre à lui de le regretter. Pas à nous.

Elle ne savait pas quoi dire. Les paroles de son partenaire ne la rassurait pas pour autant. Son attention se reporta vers la machine à rêver. Cet engin accordait-il véritablement ce que l'on désirait le plus avant de quitter ce monde ? Les doutes prirent une ampleur plus importante dans son existence. S'était-elle fourvoyée depuis tout ce temps ? Tout ce voyage afin de faire bénéficier de ce service unique, cette expérience incomparable. Tout cela a-t-il vraiment été un cadeau présenté à des personnes dans le besoin mentalement. Le monde entier pouvait-il se tromper sur l'utilisation d'un engin pareil ?

Au-delà de tous ces problèmes qui lui vinrent à l'esprit, elle se posa la seule question qui comptait actuellement. Allait-elle utiliser l'appareil ? Voulait-elle rêver alors que sa vie n'était pas limitée ? Après tout, elle n'avait rien accompli. Depuis son enfance elle n'avait aucun souvenir agréable à se remémorer. Une vie banale avec des gens normaux. Des semaines semblables inlassablement. Des mois comparables et indiscernables s'enchaînaient jusqu'à ce que les années s'additionnent une par une, emportant un fragment d'existence dans un endroit inatteignable et irrécupérable.

Enfin, quand elle rencontra le scientifique, ce jour-là, elle crut d'abord pouvoir vivre quelque chose d'exceptionnel. Ce n'était pas le cas. Elle voyait jour après jour des personnes dont la vie fut bien remplie, pleine de bonheur, de déception mais surtout de quelque chose. Elle n'avait jamais croisé ce vide qui l'accablait. Ce gouffre qui la creusait. Personne ne pouvait comprendre ce qu'elle ressentait.

C'est pourquoi elle devait utiliser la machine à rêver. C'était sa dernière chance de vivre un moment riche et heureux. Un moment unique pour elle, qui saurait combler ce néant au sein de son cœur. Un vide que personne n'avait su combler.

Son regard se planta dans les yeux de son partenaire. Personne ne l'en empêcherait.

Elle prit le casque posé sur le crâne gris inerte. Son collègue la fixa en agrandissant ses yeux étonnés. Elle ne lui laissa pas le temps de prendre la parole.

— J'en ai besoin, expliqua-t-elle immédiatement.

Il l'écouta sans l'interrompre.

— Toute ma vie a été un enchaînement de jour sans saveur où je me levais le matin en sachant pertinemment comment ma journée allait se dérouler. Il n'y avait aucun imprévu, personne pour me sortir de cette routine infernale. Mes journées étaient identiques aux précédentes. Je n'étais ni heureuse ni malheureuse, c'était superflu de ressentir la moindre chose.

Il continua de la regarder, comme s'il la découvrait.

— Je veux juste vivre une chose de merveilleuse avant ma mort. Or celle-ci peut survenir dès demain ou bien dans des dizaines d'années. Et quand cela arrivera, quelles seront les choses auxquelles je penserai avant de rejoindre tous ces gens aux vies extraordinaires ? Et bien j'aurai des regrets. Des regrets pour ne pas avoir vécu un moment qui ait valu le coup de vivre. Ce n'est plus possible pour moi.

Il voyait où elle voulait en venir.

— Cette machine à rêver, je l'ai côtoyée depuis que tu es arrivé chez moi, et pas un jour n'est passé sans que je me pose la question de quand j'allais l'utiliser. Il ne m'est même pas venu à l'esprit de ne jamais en avoir recours. C'était une évidence. Qui pourrait s'en passer ? Qui refuserait un service aussi formidable ?

Il était toujours aussi silencieux.

Le mal qui la rongeait était évident. Mais il ne savait pas comment y remédier. Il n'était pas médecin, ni rien d'autre pour elle. C'était un simple scientifique qui avait inventé une machine à rêver, ni plus ni moins. L'engin pourrait-il la soigner de ses névroses ? Lui offrir un rêve serait-il un moyen d'endiguer cette tristesse qui se propageait en elle. Dans tous les cas, il n'était capable que de cela pour l'aider.

Ce n'était qu'un homme. Un homme parmi tant d'autres.

D'un hochement de tête il se fit comprendre, ainsi elle enfila le casque. Le jeune homme lui se mit sur sa tablette et programma l'appareil. Toutefois, il y avait un souci et ils le savaient tous deux.

— Il n'y aura pas de Superviseur dans cette configuration, concéda l'homme.

— Je le sais, affirma-t-elle.

— Les risques sont donc de…

— Je le sais déjà, confirma-t-elle une nouvelle fois.

Il déglutit. Le danger suite à l'utilisation de la machine sans Façonneur et Superviseur travaillant de concert représentait un danger non négligeable. Si le rêve n'était pas bien suivi, alors le patient pouvait souffrir de graves séquelles irrémédiables. Ce n'était pas à prendre à la légère, car cela allait des troubles de la mémoire en cas de faible utilisation, jusqu'à la mort pour un usage intensif.

Les doutes l'assaillirent. Était-ce une bonne idée ? Le risque était grand et leur fatigue n'arrangeait rien dans cette affaire. Néanmoins elle connaissait les enjeux et c'est avec un regard déterminé qu'elle confirma sa position envers son partenaire.

Alors, il décida de lancer la machine à rêver dans le but de rendre la joie de vivre à sa compagne. D'offrir un événement inexistant de sa vie à cette femme. Lui procurer une joie qui n'avait pas de réalité. De la faire tout simplement rêver d'un autre monde.

D'une autre existence.

L'homme s'apprêtait à tromper son cœur mais pas son âme. À vrai dire, la raison de ce choix n'avait pas d'importance. Car il comprit, dès lors qu'il avait mis en marche l'engin, qu'il n'y aurait pas de retour pour cette jeune femme. Elle s'était condamnée volontairement.

Et lui, l'avait autorisé.

Le vent soufflait et vint se heurter à la vitre. L'homme sursauta et jeta un coup d'œil dehors, sans se lever sa la chaise qu'il avait placé à côté de sa patiente. La lumière pâle traversa la vitre poussiéreuse et enveloppa la pièce dans une ambiance froide. Les flammes consumant les bougies avaient disparues, laissant un tas de cire comme témoin de leur présence.

Il frissonna.

Le froid avait infiltré l'étage.

Puis, il ressentit une vive douleur dans la poitrine. Une douleur qu'il n'avait jamais senti auparavant.

Oui, c'était depuis ce jour-là que l'homme qui ne croyait qu'aux sciences, entendit pour la première fois son cœur.


Il faisait jour.

Un jour d'une lumière éblouissante et bien trop chaleureuse pour émettre la moindre crainte. Elle se sentait fatiguée, comme si elle venait d'émerger après une longue nuit de sommeil, bien que l'énergie distribuée par ces rayons radieux la remit d'aplomb.

Cependant, elle ne voyait rien à cause de cet éclat intense et agressif.

Toute la vaste plaine sableuse autour d'elle était floue et inatteignable comme un mirage. Elle se sentait perdue dans un immense désert où chaque horizon était plus plat et vide l'un comme l'autre.

La présence du soleil était écrasante, ainsi la chaleur la gagna rapidement. Pas le moindre relief dans les parages ne pouvait lui offrir un coin d'ombre, dans le but de s'abriter du feu la consumant.

Alors, elle décida de marcher. De marcher sans s'arrêter.

Jusqu'à trouver quelque chose. Jusqu'à trouver quelqu'un.

Le temps était insaisissable, invisible et impalpable. Et pourtant il était omniprésent et omnipotent.

Fous qu'ils sont, des hommes voudront le contrôler, le manier, le quantifier. En vain.

Le sable s'écoulerait éternellement, inlassablement dans une mer immense et infinie.


Rien ne lui indiquait qu'elle progressait. Il n'y avait pas de point de repère, mise à part cette étoile incandescente trônant fièrement dans son royaume doré. La fatigue se fit de plus en plus forte. À chaque pas sur ce sol granuleux elle se sentait partir et tomber. Mais, aidée par une force inconnue, elle tint bon, repoussant les limites imposées par son organisme et son esprit. Nulle chaîne ne l'entravait.

Bien que perdue, elle se déplaçait libre de ses mouvements. Et cela, elle comptait bien en tirer parti pour retrouver la routine de sa vie.

D'ailleurs, une question l'interpella. Voulait-elle vraiment rejoindre cette vie monotone et morne ? Les lignes droites l'ennuyaient au plus haut point. Elle était exténuée de suivre un sentier tout tracé. Où étaient donc l'imprévisible, la nouveauté et la découverte ?

Après tout, même ici elle suivait un chemin tout tracé dans son esprit. Mais pouvait-elle se perdre sans faire attention à son environnement ? Tout se ressemblait, ce ne serait pas si difficile à faire.

Ses pas commencèrent à ne plus suivre de ligne directrice. Non, des boucles et des zigzags n'ayant aucun sens s'ensuivaient à n'en plus finir. Elle tournait, les bras écartés, comme dansant sur le chemin qu'elle fabriquait elle-même sans aucun but précis. Elle se laissait porter là où le hasard et un instinct caché la guidaient sans lui ordonner quoique ce soit.

Une intuition, une envie.

Ce lieu imaginaire et sans limite se matérialisait tout autour d'elle. Le décor s'effritait en d'innombrables grains qui tombaient dans cette immense mer de sable qui remuait à présent. Cet univers à la fois inexistant, irréel et factice était en train de se remodeler à la guise de son hôte.

Par sa seule volonté elle transformait le monde autour d'elle.


Elle avait pris le contrôle de la machine. C'était la première fois qu'il faisait face à cela. Ses connaissances étaient expérimentées sur le rêve et son paramétrage, il façonnait depuis un long moment pour savoir que ce n'était jamais arrivé. Après tout, c'était sa trouvaille.

Et de la même façon qu'il l'avait trouvé, elle lui échappait à présent.

Elle créait le rêve dans lequel elle voulait prospérer. Fabriquant son entourage à la seule force de son désir.

Cette femme rayonnait comme jamais il ne l'avait vu auparavant.

Comme une étoile en plein hiver.


Le ciel était dégagé et le soleil filait à l'horizon. Les reflets chauds chatoyaient la surface miroitante tandis que les teintes de couleurs variaient à chaque seconde. Le jaune doré se confondit petit à petit en un rouge de plus en plus enflammé.

Cette lente descente d'un astre si brillant faisait brûler la rétine des imprudents qui essayaient de percer le secret de la beauté, si brûlante soit-elle. Cette empreinte marquait chaque regard, perdu ou obnubilé, par cette multitude de rayon qui transperçait nos cœurs.

Cette chaleur rassurante et bénéfique qui envahissait nos sens jusqu'à les saturer de bienfaisance.

Elle était là, présente entre ce brasier impossible à atteindre et ce phare isolé au milieu des eaux.

Elle était là et ne voulait être nulle part ailleurs. Car ici elle pouvait ressentir quelque chose.

Elle se sentait vivante.


Il voulait qu'elle revienne. Il voulait voir ce corps se réanimer et revoir ses yeux brillants de vivacité et de volonté. Son voyage était impossible tout seul.

Sans sa partenaire, il n'était plus rien.

Il désirait plus que tout qu'elle rentre. Qu'elle fasse demi-tour et que ce rêve prenne fin.

Mais il était trop tard.

Le temps, lui, n'attendait pas.


Le soleil avait bientôt disparu.

Le froid commença à poindre et elle sentit un frisson parcourir son corps.

La nuit venait la chercher.


La machine fusait furieusement. Les rouages ne tournaient plus de façon logique et organisée. Les plaques de métal étaient parcourues d'une tension électrique croissante. Les informations n'étaient plus coordonnées et prévisibles.

Un bruit furieux commença à émettre de l'appareil.

La machine perdait la raison.


Cette journée est bientôt finie, se dit-elle, alors que plus de la moitié de l'astre avait été engloutie par la mer.

Une douleur enlaça son cœur. Une pointe vive qui lui fit monter les larmes aux seins de ses yeux.

Un remord qui la rongeait tandis que la lune, qui soudain apparue comme si elle avait toujours été là, veillait sur elle depuis le début.

Elle aurait tant voulu profiter de ces instants passés avec lui.

Elle aurait tant voulu remonter en arrière pour que tout cela se passe autrement.

Mais le temps, lui, ne remontait pas.


Pourquoi ? Se demanda-t-il, jusqu'à ce que son cœur lui réponde au-delà de la douleur. Pourquoi devait-il la perdre ?

Son corps tordu en deux, il serrait intensément ce tambour qui martelait son âme.


La lumière s'éclipsa, laissant place à la douceur de la nuit, enveloppant ses enfants dans un drap bleu sombre pour guérir les brûlures de la journée.

Puis, la dernière braise s'éteignit aussitôt, plongeant au fin fond de l'eau, où nulle lumière ne pourrait en sortir.


L'engin sifflait de façon anormale, preuve de sa surchauffe. Ce rêve n'existait pas. Ce n'était rien de plus qu'une anomalie engendrée par une corruption des souvenirs.

L'appareil ne pouvait comprendre. Ce n'était pas une chose rationnelle, logique ou encore ordonnée dans un espace défini. Ce n'était pas à la portée d'une machine.

Non c'était bien plus beau que cela. Il ne s'agissait là que d'émotions, de souvenirs et de rêves.

Seulement des choses abstraites, immatérielles et indéfinissables.

Simplement la manifestation d'un désir ardent.



Les larmes ne changeraient rien. Pourtant, elle ne pouvait les empêcher d'affluer. Comme un besoin d'exprimer un chagrin qu'aucun mot ne saurait apaiser.

Il y avait des regrets, mais aussi de la joie.

La joie de ressentir enfin une émotion.


Les larmes coulèrent sur son visage.

Il s'était trompé.

La machine à rêver ne pouvait faire le bonheur des gens à elle seule.

Elle n'était que la dernière étape dans un processus bien plus long et complexe.

Un processus d'abandon et de résignation.

La volonté de revivre un ultime souvenir qui ferait battre notre cœur une dernière fois.


Le froid l'engouffra dans un abîme sans fond. Il n'y avait plus de lumière. Plus de phare. Plus de guide.

Il n'y avait pas de chemin, pas de route à suivre.

Tout n'était que vide et ténèbres.

Pourtant elle la vit.

Cette mère toujours présente qui lui susurrait depuis le creux des cieux noir :

« Je veille sur toi »


Les câbles sautèrent un à un tandis que la tôle se repliait sur elle-même.

La douleur qui l'empoignait à l'intérieur était de plus en plus terrible et il tomba au sol ne supportant plus son poids.

Dehors, le jour montrait ses premiers rayons. Le ciel prit une couleur bleue éclaircie et les étoiles s'en retournèrent loin dans la galaxie.

La réalité reprenait peu à peu ses droits.


Elle mourut. Cette lumière qui rayonnait aux yeux d'un homme qui a passé sa vie aveugle. Emportée par la nuit qui réclamait les enfants qu'elle avait laissés au soleil. Des progénitures qui s'étaient épanouis sous le feu d'un désir de vivre encore et encore, jusqu'à parcourir chacun des sens qu'ils éveillaient. Ses enfants fatigués et brûlés par les dures étapes de la vie, abandonnant parfois leur envie.

Elle les consolait et les écoutait quand ils vinrent à elle.

Après tout, ils avaient beaucoup à se raconter.


Une étincelle.

Le soleil montrait ses premières formes se reflétant sur la surface de l'eau. Dans ce phare entouré par les eaux, s'allumait un feu que la mer entière n'aurait su éteindre. Et s'éteignait une vie que même le soleil ne sut enflammer.

Il voulut lui avouer ce qu'il ressentait. Il avait besoin de se confier.

Mais la machine explosa. Le rêve s'envola et elle avec.

Il n'avait plus rien. C'était fini.

L'aube avait pris le pas sur la nuit. La mer s'était calmée. La barque flottait toujours sur le ponton du phare.

Le temps était venu de partir.


La Réalité


L'eau claire brillait de mille feux, illuminant le regard des impertinents qui voguaient sur ses courbes rayonnantes et dangereuses. Le bleu limpide et sans défaut du ciel offrait sa clarté et sa majesté à l'étendue scintillante qui captait la moindre luminescence. Mais chaque pâle copie lumineuse créée était bien plus floue et difforme vis-à-vis de l'originale.

Sur cette eau qui regorgeait de mille mystères, naviguait une maigre embarcation. Sur ce piètre navire fait de bois, se trouvaient deux jeunes adolescents, le cœur farouche et l'esprit impétueux.

Arrivés sur cette îlot qui ne pouvait être que leur destination, ils entreprirent de pénétrer dans l'unique bâtiment.

L'odeur de poussière fit éternuer celle qui prit les devants, tandis que celui qui la suivait, grimpa sans hésitation les escaliers.

Leurs yeux ne se posèrent pas sur les croquis renfermant l'expérience d'une vie. Ils ne prêtèrent pas attention non plus au canapé, qui avait accueillit plus d'une personne pendant leurs cogitations et leur repos. Leurs regards se détournaient rapidement des bibliothèques où le savoir de plusieurs esprits était prisonnier des toiles d'araignées.

Ainsi, jeunes et insouciants qu'ils étaient, ils arrivèrent à la dernière pièce du phare. Devant eux se trouvait un homme, vieux, qui veillait sur l'horizon à travers une petit fenêtre à la vitre sale. À coté de lui, un amas de métal gris à la forme sphérique reposait sur un meuble en bois.

Il émanait quelque chose d'indéfinissable de cet appareil. Comme une vague brume qui dansait devant leurs yeux.

Le garçon s'approcha et dépassa sa compagne pour essayer d'apercevoir le visage de l'homme immobile.

Puis une voix vint le cueillir.

Que fais-tu ici jeune homme ? Ce n'est pas un endroit pour toi.

Je suis venu pour rêver. Pour trouver un but qui me guidera loin.

Et tu penses qu'ici se trouve ce qui saura conduire ton cœur jusqu'au bout de tes rêves.

Et bien, j'ai ouï dire qu'un homme et une femme avaient disparus en mer, emportant leur précieuse machine à rêver avec eux, dans les Abysses.

Le vieillard rit légèrement avant qu'une quinte de toux ne s'empare de lui.

Tu es perspicace, je dois l'avouer. Mais je crains que le résultat de ce voyage ne te déçoive quelque peu.

Pourquoi donc ? Demanda le jeune homme qui ne comprenait pas.

Ce n'est pas ce que tu recherches. Cette machine n'a jamais existé que dans nos cœurs.

Qu'est-ce que ça veut dire ? Je ne comprends pas, répéta l'enfant.

Cela veut dire que notre discussion n'existe pas, tout comme cette machine.


— Hey ! Réveille-toi !

Ses yeux bien qu'ouverts, fixèrent de nouveau la réalité. Le garçon la voyait à présent, son amie à la chevelure dorée, et aux yeux bleus capables de percer son regard perdu.

— Ça va ? Tu es resté là, immobile à regarder cette chaise.

— Comment ça la chaise ? Où est le vieil homme ?

Elle pouffa franchement.

— Quel vieil homme ? Il n'y a que nous ici.

— Mais…

— Allons ! Redescends sur Terre. Il n'y a que toi et moi. Ainsi que cet objet bien étrange.

À ces mots, il prit la main de son amie qui sursauta. Dans ces petits doigts fragiles se tenait cette machine qu'il avait vue en rêve. Cette machine capable de créer des rêves et d'offrir ce que l'on ne pouvait avoir.

Elle le regarda, souriant aussi radieusement qu'un rayon de soleil.

— C'est bien ça non ? C'est bien ce que tu as vu en rêve je crois. Et bien maintenant nous l'avons trouvé !

Son regard ne quittait pas l'engin. Une si précieuse machine. Il avait fait tout ce chemin avec elle pour la trouver. Alors pourquoi ces mots résonnaient encore dans sa tête ?

« Cette machine n'a jamais existé que dans nos cœurs »

Elle lui prit la main tout en espérant qu'il poserait son profond regard sur elle et qu'enfin il lui prêterait son attention.

— On rentre maintenant ?

Il arracha la sphère des mains de sa compagne, qui s'étonna de ce geste brusque. Puis, il la reposa sur la table où elle l'avait trouvée.

— Mais pourquoi ? Tu n'as pas trouvé ce que tu cherchais ? Demanda-t-elle à son compagnon

Il plongea ses yeux dans cette mer bleue qu'elle seule portait si bien. Serrant sa main dans la sienne, il ne put que sentir la douceur du contact de sa peau. Remarquant comme pour la première fois à quel point elle brillait comme une étoile, il ne put que sourire en répondant ce que son cœur lui disait.

— Si, j'ai trouvé ce que j'étais venu chercher.


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