La malchute

hieros

                                                              La malchute

Ils sont des millions. Mais qui le sait ? Personne ne les voit. Car personne ne sait ce que son voisin fait chez lui. Moi, je sais. Dans le silence, il fixe son ordinateur. Plusieurs heures du jour et de la nuit. C'est sa drogue. Un surf long et régulier pour trouver un nouveau fichier à charger, puis un autre et encore un autre, parce que celui-là, il ne l'a pas encore vu, parce que cet autre a fait monter d'un cran l'excitation de fond de gorge qui vient avec l'opulence. Trop, ce n'est jamais assez. Et si un jour la dictature de l'hygiénisme ambiant allait jusqu'à interdire le trafic web d'erovidéos ? On ne sait jamais : alors il est prudent comme l'écureuil avant l'hiver, il emmagasine les images, façon mormon. La vieillesse ? La peur de manquer plus tard ? Ou peut-être le sentiment absurde et magnifique que tous ces films sont des trésors et doivent être collectés et réunis pour être sauvés. Un témoignage de l'humanité quand il n'y sera plus. D'ici 20 ans, il sait bien qu'il pourra facilement réinjecter ses gigas de vidéos sur la toile. Il aura sélectionné l'un des plus gros stocks de beaux films amateurs érotiques jamais constitués sur la planète. Il donnera les clés du coffre à ceux qui la voudront.

En attendant, on me dit que l'enfant est le père de l'homme. Chacun s'engendre : il faut donc aussi accoucher de soi ? C'est vrai qu'on m'avait prévenu. C'est juste plus douloureux que prévu. Le mal est arrivé par ce versant du ciel où j'ai souvent glissé mon âme : eros. Là, pas de césarienne possible. Et tant pis si ton destin arrive par le siège, faut pousser très fort pour sortir de toi-même et respirer ta première bouffée d'oxygène. Y en a beaucoup qui s'évanouissent. Dans la nature, souvent. Pas de comptes à rendre : ni vu, ni connu, les talents au talus, je t'embrouille. Pas vu, pas pris ? Rien n'est compris. Tout a un prix. Tout s'achète. Tout s'échange. Toute énergie naît d'un échange. Plus c'est intense, plus c'est cher.

Le jouir ou la nuit, à chacun sa lumière. Papa, t'es qu'un fou, elle me dira, un jour, ma fille, si je continue comme ça. Mais il n'est de paix que dans le jouir. Dans « jouir », il y a « je » et il y a « oui » et il y a « ouïr ». Vanité ? Mais vent pour vent, oublions le prix des choses et voyons les valeurs qui restent. Cette foudre qui nous broie l'ego dans un vacarme immense et silencieux comme la nuit des océans. Cet arrêt sur image qui n'arrête rien, cette bénédiction qui lave nos résistances, cette mémoire, fatiguée mais souriante et vive, où s'impriment quelques miraculeuses captures d'écran du film qui ne passera jamais, emporté par la lumière jusqu'au fin fond du temps : c'est fugitif mais c'est tout ce que j'ai. Et j'y tiens. Ma liberté ? Mais libre de quoi : vieillir le plus longtemps possible ? Nein, Danke.

Ah, oui, le bonheur, j'oubliais. Mais je m'en mets des giclées pleines, moi, de bonheur. Et une chance encore, sinon j'aurais plié les gaules depuis un moment. Heureusement, j'ai toujours sur moi ma rampe de lancement vers l'espèce, une navette au poignet qui s'agite et m'emporte en deux temps trois mouvements vers la giga bouffée de bonheur, en veux-tu en voilà. La descente est rapide et douce. Quelques poussières d'unité s'accrochent à moi et je m'en nourris jusqu'au voyage suivant. Des planètes inconnues, y en a plein : dans la rue, dans le métro, dans les cafés, dans mes rêves. Des femmes plus intéressantes à découvrir que des étoiles, j'en vois partout, à toutes les heures du jour et de la nuit. Et même sur ce putain de web qui va rendre dingues la moitié des terriens. Terrien, tu ne seras vraiment plus rien quand tu ne jouiras plus qu'en ligne sur ton disque même plus dur.

La chance, c'est que je baise encore. Pas autant que je le souhaiterais, non, ça, on peut pas dire. M'enfin, je m'applique et je fais ce que je peux pour nourrir mon désir. Une fois par jour, c'est un minimum. Après, j'ai des tremblements et les idées noires. Au-delà de cinq jours, c'est un enfer. Au bout d'une semaine, payer n'est plus un problème. Plus d'une semaine, je ne sais pas, je n'ai pas essayé, je suppute le plantage de neurones. Autre chance : il existe des femmes pour me trouver sexy. C'est pas le cas de tout le monde. La Nature, c'est dégueulasse mais faut surtout pas le dire. Le fascisme, c'est marrant comme beaucoup le voient partout et jamais où il est. Installé, étalé comme un gros chat sur le tapis de vie des hommes. Toi, t'es beau. Toi, t'es moche. Toi, t'es vivant. Toi, t'es mort. Quatre possibilités, pas une de plus, et deux seulement pour avoir le bonheur facile. Et encore, quand t'es beau, t'as pas gagné pour longtemps : en gros, trente ans avant que ton royaume barre en couilles et que tu coules doucement vers la fosse des vieux manants du désir et de l'amour. Mais être beau, rien qu'une heure, une heure seulement : moi aussi, Jacques, ça m'aurait plu d'essayer ! Bien sûr, les flagellants vont me bêler : « Toi, t'es blanc, toi, t'es noir », t'en fais quoi ? Mais on voit bien que c'est rien que des défroqués : ils n'ont jamais eu envie d'être black avec un corps de dieu vaudou et une queue d'âne. Moi si. J'aurais eu un véhicule beaucoup plus performant pour mes voyages dans l'espèce.

Avec un peu d'intelligence, on arrive toujours à séduire. Avec beaucoup d'argent, on a la beauté de tous les possibles. La beauté, par contre, on l'a ou on l'a pas. Sans elle, c'est gagne-petit pour la vie, l'amourette déjà finie sans avoir commencé, le hasard pur et ennuyeux qui dort sans jamais rien faire pour aider le « pas beau » à décoller du plancher des vaches.

Et ça, c'est profondément injuste. Personne n'en parle. Parce qu'on ne peut rien y faire ? Même pas. C'est le big dogme. Désir : pas bien. Compassion : bien. On n'en parle pas parce qu'on ne veut rien y faire : ceux qui en souffrent, tant pis pour eux, z'ont qu'à produire plus pour gagner plus et singer la beauté à coups de chirurgie pas esthétique.

Beati pauperes spiritu ? Heureux les beaux, oui, à qui est donné sans partage le pouvoir d'être aimés sans séduire. Heureux les « blonden augigen » de Thomas Mann, ces « yeux blondés » que reconnaissent les femmes et les hommes dès qu'ils paraissent : blonds ou blondes, brunes ou bruns, peu importe, ils sont beaux et ressemblent aux dieux que nous vénérons dans l'enfance.

Et l'esprit et les belles âmes et tout cet espoir d'une autre chose, d'un autre merveilleux même chez ceux qui n'inspirent aucun désir ? Des moulins fantoches qu'on nous a distribués pour nous faire une raison. Mais la raison, c'est pas son genre à la Nature. Elle est carrée. La nuance, c'est pas son goût. On désire ou on ne désire pas, on est désiré ou on ne l'est pas. Des casimodos et des esmeraldas, on en voit tous les jours. Mais il n'y a jamais d'Hugo pour corriger le tir. Y a pas de tir, d'ailleurs, y a rien du tout : la gorge de Casimodo se serre, Esmaralda passe et… le métro repart et puis, c'est tout. Et c'est pareil quand c'est Esmeraldo et Casimoda. C'en est désespérant, tout cet amour qui fane, tout cet essentiel qu'on gâche partout dans le monde à chaque instant. Dommage que les centrales électriques fonctionnent pas à l'huile d'amour, on aurait tous de la lumière.

J'iconoclaste un brin ? Hé, bien, allons-y, secouons le popotier dont on nous sert la soupe molle et voyons ce qui tombe. Parce que Dieu était mort et que tout le monde s'en foutait, Nietzsche s'est consolé en se mettant à taper sur les idées avec un petit marteau. Pour les éprouver, disait-il, et entendre la façon dont elles résonnent. Mais ça fait pas des notes, les idées. Une idée, on se la met dans le corps et on voit très vite : soit elle sent bon, soit elle sent mauvais. Alors, pour gagner du temps, maintenant, je fais comme les chiens : les idées, je leur soulève la queue et je leur sens le cul, je sais tout de suite si elles sont creuses ou pleines.

Personne ne sortira d'ici vivant. C'est la seule chose qu'on fait semblant de savoir. Chacun fait chaque jour comme si ce n'était pas tout à fait vrai. Réflexe naturel, quasi génétique. On préfère d'autres certitudes, plus commodes. Dieu est peut-être mort mais on a gardé le moule. Et on s'en ressert. A chaque fois qu'on nous réinvente un patriarche, petit père du peuple ou « dieu à la rose » pour grands pénitents tendance JOC.

Pervers, moi ? Bien sûr. Et fier de l'être. C'est pas le rire, le propre de l'homme. Ou plutôt si. Mais le rire n'est déjà qu'un effet de la perversion. Pour soulever la queue d'une idée, c'est pas compliqué : chercher son contraire et voir si l'ombre dessine une lumière possible. En l'occurrence, le contraire de perversité ne saurait être « droiture » que dans l'esprit moral borné et ignorant des enfants mal grandis. Un abricot, c'est naturel. Un croisement d'abricot et de pêche, ça l'est pas : le brugnon est « pervers ». Et moi, je tiens que tout acte de culture est fondé sur une perversion. Sans perversion, c'est la barbarie qui se fait une ligne droite. La sortie, c'est toujours au tournant.  

Il faut dire ce qui est : une belle femme panthère, blanche et bourgeoise, innocente et folle, pour la première fois de sa vie offerte à deux blacks monstrueux, voilà une image qui fixe ma vision et m'obsède rapidement à un point que je ne saurais expliquer. Quelque chose se cache et me fait signe. Je le sais, le sens mais ne le vois pas. Avec les yeux de l'âme, en tous cas. Mon sexe, lui, voit clairement quelque chose. Je le devine à cette hypnose qui le saisit et le dresse. C'est un serpent à l'arrêt devant une proie qu'il analyse comme hautement proche de l'idéal pour cracher son amour : la Reine blanche.

Sacrée, l'image se fait icône. Un problème ancien et toujours sanglant. Quelle logique serpente dans l'interdiction religieuse des représentations ? La peur raisonnable de cette tendance humaine à s'inventer un monde d'images, un monde imaginaire ? Mens : mental, esprit du mensonge. Aujourd'hui, plus d'interdiction religieuse respectée nulle part. La technologie est la plus forte et dégueule ses milliards d'images sur des milliards de terriens. Ce bombardement modifie, forcément, la structure même de l'imaginaire collectif. Hier, un paysan croisait dans sa vie plusieurs centaines de visages, guère plus. Et pouvait adorer la beauté sublimée des visages de Jésus, Marie ou quelques saints à l'Eglise, s'il en avait le cœur. Mais il n'y avait qu'une chaîne sur ces télévisions fixes, accrochées à un clou : l'amour sans le désir. A 15 ans, une femme à la recherche du père de ses enfants pouvait facilement cristalliser sur un visage inconnu qui devenait son étalon maître, son re-père en beauté. C'est pourquoi l'inconnu n'était pas roi mais prince. Pas beau mais charmant. D'un sort, celui de la princesse était fait. Elle n'avait pas en tête les demi-dieux du cinéma, suprême panthéon de l'image - 25 images par seconde, qui dit mieux ? -. Un univers désormais élargi à des millions de visages par d'autres technologies. Et beaucoup souffrent à l'intérieur et meurent d'un crabe parce qu'ils ont passé leur vie à courir après un rêve, une production imaginaire évidemment introuvable – ou presque – dans la réalité et en moins de 100 ans d'existence. Quoi de plus déraisonnable que cette planétaire pollution des images ? Pourquoi Spinoza a-t-il écrit pour rien ?

Aimables, aimées, abimables, abimées, abyssales sont les femmes. Tout effort intellectuel prolongé nourrit mon désir d'elles et m'oblige à foutre pour produire ma pensée.  Faut se poser la question : est-on capable de coucher par écrit toutes ses pensées et tous ses actes ? Sans rien omettre, ni cacher aux autres et à soi-même ? Rigoureux exercice. « Toute origine est honteuse ». Peut-on avoir toute honte bue et ouvrir la porte aux mots ? Qui lira, après tout ? Ces yeux qui lisent pendant que tapent mes doigts, les miens ? Je suis le seul gardien de la porte peinte en noir qui me sépare de l'Autre.

Le sexe dérange. Pas le porno, non, qui vend du faux désir à ceux qu'on ne désire pas. Le Sexe. Celui-là, comme la mort, on l'évacue, on le cache, on le minimalise. En vérifiant du coin de l'œil que les autres font bien la même chose pour se dire qu'on a raison. Mais on a raison de rien du tout. Un mystère épais comme un mur et rien à dire ni sur la mort, ni sur l'orgasme. Encore que sur l'orgasme : un big bang dans l'éternité d'une seconde, un éclair immense découpant l'univers et notre âme, un spasme de toute puissance comme prêtée par le cosmos pour nous donner idée de l'absolu ?

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