La Montre - Davell

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La température terriblement élevée garde l’environnement de son possesseur. Il bouillonne même. A la fois liquide et gaz. Ses adorateurs n’osent l’approcher, lui laissant à la fin de chaque décennie une Madda en sacrifice, vierge de toute substance impropre, qui s’est préparée à rejoindre le cercle éternel. Elle nait avec une tâche d’encre sur la joue, est élevée à l’écart des autres, comme une princesse. Puis le jour de ses vingt ans, elle est amenée au Gouffre, et elle doit périr. Elle se laisse absorber sans un cri par les volutes brûlantes de cet être au même liquide jaune et grouillant que son milieu. Ses adorateurs ne sont qu’une petite partie de ce peuple qui a élu domicile au sein même de son élément, et au final, il se fiche bien de manger une Madda ou de ne pas être nourri. Mais il aime se moquer de cette petite communauté, car les adorateurs sont les seuls qui puissent avoir peur de lui au point de lui livrer ce qu’ils ont de plus cher.

Il respecte en revanche les autres, qui vivent près de lui comme ils vivraient près d’autres représentants des Madrias. Ces autres n’ont que faire de ses colères passagères, de ses instants de moquerie, où il se rit de tout ce qu’il peut écraser d’un seul geste. Pour eux, c’est la nature, rien de plus ; pour eux, il n’est qu’un être comme tous les autres. Et cela lui plait, d’être considéré comme leur égal. Depuis le début de sa vie, il n’est autre qu’une sorte de divinité, haussé sur un piédestal. Mais avec ces frêles créatures qu’il aurait pu tuer, il a l’impression d’appartenir à un peuple, et non d’être seul et unique.

D’instinct, il sait qui est là pour le bien, et qui est là pour le mal. Il ne considère pas ce peuple à lui, mais il veut le protéger, tout simplement parce qu’il l’aime. Les gens vivent, comme vivent d’autres partout ailleurs dans ce monde.

Et malgré leur étrangeté, il aime aussi ses adorateurs… ses adorateurs fous au point de lui livrer un d’entre eux. Il s’est toujours demandé ce qui pourrait se passer s’il décidait de ne pas avaler la prochaine victime qui lui serait confiée, bien qu’il ait déjà une petite idée. Puis aujourd’hui, il a senti une étrange chose qui l’a refroidi, qui l’a rendu faible, petit, tendre… Il connait ce signe ; l’eau. Son frère s’est élevé dans la nuit et il est parti les prévenir, lui et les autres. L’être entouré de feu n’a jamais dormi, pour sa part, trop occupé à observer le peuple qui vit près de lui, au creux de sa chaleur bienfaisante. Mais ce signe le sort de sa cachette, il doit partir. Il doit rassembler ses troupes, rassembler ses forces, retrouver ses ondes magiques. Cependant, aujourd’hui est un jour sacré pour les adorateurs.

Malgré la méprise qu’il a pour eux, il ne peut les abandonner là, à douter de ce qui s’est produit durant leur absence ; alors il attend. Si les adorateurs attendent un signe, ils en auront un.

Lentement, une vingtaine de personnes aux chevelures de feu, blanches, rouges, jaunes, oranges, qui leur font comme des torches colorées sur le crâne, arrive et s’installe autour du gouffre. Habillée d’une robe blanche somptueuse, fine et élégante presque plus que cet habit de cérémonie qu’elle porte, la Madda s’avance vers le précipice qui mène jusqu’à lui. Les femmes ont vérifié qu’elle n’avait pas été entachée du désir sexuel ; déposé sur son corps, nu avant la cérémonie, une poudre qui leur a prouvé qu’elle n’avait succombé à l’attirance de la drogue ; versé sur sa tête une eau qui dévoile en rendant sa tâche pâle comme une des chevelures présentes, qu’elle n’a pas désobéi et a été correctement élevée. La jeune fille était prête. Prête à mourir, comme toutes les autres qui l’ont précédée. Toute sa vie, on l’a préparée et c’est un honneur pour elle de mourir pour sa race. Dix ans avant elle, la jeune fille précédente avait été happée par les forces lumineuses de ce Gouffre, et elle avait croisé son dernier regard. Elle semblait heureuse. Davell voulait mourir ainsi. C’est pour cet acte qu’elle a toujours vécu.

Elle s’arrête, ses pieds ayant touché le bord de l’abysse brûlant qui s’ouvre sous elle. Personne ne dit mot. Puis lorsqu’elle voit que deux langues s’en partent vers elle, elle plonge. A son tour, lors de son dernier saut, elle regarde sereinement la petite fille de 10 ans à la place de laquelle elle avait été à la dernière décennie, et se laisse dévorer par les flammes qui l’entourent. Mais elle n’est pas touchée ; les langues tournoient autour d’elle, lui faisant assister à un spectacle lumineux de couleurs bouillantes, sans même la frôler, sans lui faire le moindre mal. Puis elle touche le sol. Il n’y a rien sur ce sol. Il est juste rocailleux mais à peine chaud. Entourée d’une sorte de halo protecteur, elle secoue la tête pour chasser ce mauvais rêve : elle n’y comprend rien. La fille qui l’avait précédée avait été littéralement saisie par les langues comme des bras prennent un bébé. Elle avait disparu par le feu. Comment Davell ne le peut-elle pas ? Elle a pourtant suivi la voie que les autres avaient tracée pour elle. Autour, les flammes liquides s’enroulent sur elles-mêmes, puis une forme apparaît. C’est un être grand mais aplati. Il a une forme longiligne et écrasée. La forme s’approche d’elle tandis que la danse de son élément continue ; Davell se prosterne face à lui et dit :

_ Je m’offre en sacrifice pour mon peuple.

_ Tu n’en as nul besoin, jeune fille, répond la créature d’une voix sombre et douce. Ton destin est ailleurs. Tu ne dois pas mourir.

Frappée de stupeur, elle reste coite. Elle veut parler, mais sa bouche bouge sans pouvoir faire sortir un seul son. Son cœur s’emballe, comme s’il était transpercé de part en part. Qu’a-elle fait ? Que se passe-il pour que la bête ne veuille pas d’elle ?

_ Je ne te veux aucun mal.

_ Pourquoi ? Demande-t-elle plus pour elle-même que pour la créature de feu, des larmes commençant à s’écouler de ses yeux. Pourquoi ? Ne suis-je pas une véritable Madda ? Ne suis-je pas choisie pour que le feu me dévore ?

_ Ce sont tes pairs qui t’ont choisi, et ce sont eux qui ont instauré cette règle. Pas moi.

Elle reste un temps sans bouger, ses larmes sur ses joues rouges de chaleur séchant à une rapidité époustouflante à cause de la lave jaune qui glisse au dessus d’elle ; elle regarde la créature avec dégout. Cette dernière continue :

_ Il existe une légende. Une légende qui raconte le réveil des Eléments. Je te laisserai repartir. Tes frères te rejetteront, et tu seras accueillie par ceux qui ne croient pas en moi. Un jour, tu croiseras le chemin d’un être. Un parmi tant d’autres, mais tu le reconnaîtras. Pour le reconnaître, tu as besoin de savoir tout ce que je te dirai : Laisse-moi te raconter l’histoire d’antan.

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