La Montre - Ktov

rena-circa-le-blanc

Je suis en train d'écrire une histoire qui s'intitule "La Montre" et qui fait pour l'instant 171 pages (des pages format A5 pour les mettre en ligne dès que je l'aurai terminé). J'ai écris quelques morceaux d'histoire en parallèle à l'histoire principale, et je voulais depuis un certain temps mettre en ligne un ou deux extraits de ces histoires courtes parallèles.

"Ktov se penche sur la branche blanchie par la lumière de Vardosk. Quelle étrange chose prend forme sous ses yeux ! Il a abandonné sa meute pour cela. Abandonné n’est sans doute pas le mot. Il préfère penser qu’il les quitte juste pendant quelques temps pour mieux les retrouver plus tard. Depuis tant d’années, on lui dit des choses terribles sur ces personnages, depuis tant d’années, on a forcé son cœur à se durcir au moindre nom de l’un d’entre eux, à la moindre image. Et des images, il en a depuis longtemps.

Dans ses rêves, il les voyait, ces êtres sans cœur avancer comme si de rien n’était droit devant eux, il les voit depuis gamin détruire son monde, le ravager jusqu’aux os, il voit qu’au fur et à mesure qu’ils marchent sans avoir apparemment conscience de ce qu’ils font, le sol sous leurs pieds se dessèche et s’effrite. Oui, ses rêves sont apocalyptiques, mais il n’y peut rien. Et il s’est dit qu’ils venaient sans doute de ce que les adultes ont dit à leur insu, peut-être ces êtres aussi Erisoïdes n’ont-ils rien à vouloir de si mal envers leur monde. Pas plus que lui, et il avait voulu le savoir par lui-même.

C’est alors que, depuis quelques années, il est parti seul, à la recherche du village où ils se trouvent. Il connait l’odeur de chacun, sa famille, son clan lui a dit de toutes les retenir à vie. Et c’est ce qu’il a fait. Il eut pu se diriger les yeux bandés. Les regarder, les suivre et voir leur comportement, tout cela suffirait pour lui à savoir s’ils veulent vraiment détruire ce monde.

Et finalement, il en a conclu qu’ils ne veulent rien détruire du tout, qu’ils veulent juste vivre, comme tout un chacun, vivre pour profiter de l’air, pour chasser, pour grandir, pour former une famille. L’un des mâles semble aimer farouchement la femelle, bien qu’ils soient tous deux si différents.

Les voir sans être vu lui a donné une certaine ardeur ; il a fini par adorer observer ces frêles créatures. Il connait leur vie dans les moindres détails, leurs envies, leurs désirs, leurs peurs. Il aime écouter leurs dialogues, les voir s’endormir le soir, sentir leur odeur lorsqu’ils sont heureux. Il aurait aimé sentir leur peau sous ses doigts, et c’est d’ailleurs ce désir qui l’a poussé à s’approcher de la femelle. Une nuit, tandis qu’elle dormait d’une façon gracieuse, la tête doucement posée contre le grand sac qui s’appelait oreiller, en apparences aussi légère qu’une plume ; il avait pénétré dans la chambre et le silence l’avait accompagné ; la pièce était petite et semblait, par ses murs, son armoire et son plafond, observer sa dormeuse avec amour. La fenêtre seule ne semblait pas la voir de cet œil, et pour cause : elle était ouverte. C’était par elle qui était entré ici, c’était par elle qu’il comptait ressortir.

Il n’avait jamais touché un seul de ces êtres et cette nuit, la tentation avait été trop forte. Cette chair, tendre et douce, pareille à du marbre sans en avoir la couleur, l’avait attiré d’une force telle qu’il avait eut du mal à se retenir de se jeter sur elle pour assouvir de suite son besoin de connaissances. Tremblant, il avait approché lentement la main de son doux visage aux yeux innocemment fermés, il avait effleuré sa peau tendre, l’avait caressée, sa joue, cette chair qu’il voyait depuis si longtemps. Elle était si douce sous ses doigts noueux et rugueux. Il en vint à se dégoûter lui-même. Alors il s’était arrêté d’un seul coup et il était reparti aussi vite qu’il était arrivé, comme une ombre.

Et depuis ce jour, il n’ose plus s’approcher d’eux à nouveau, mais continue de les surveiller, pour savoir ce qui leur arrivera, ce qui les mène à tel ou tel endroit. Et il veut surtout savoir s’ils sont réellement comme son peuple les a décrits. Car comme le disait sa mère, « on change bien vite, en une vie ». Parfois, l’un d’entre eux s’éclipse de leur ville pendant quelques jours, voire quelques semaines, puis revient, et reprend son Kalak, sa vie, comme si rien ne s’était passé. Il semble à Ktov que rien ne troublera cette vie paisible qu’ils mènent, et il pensait à bientôt quitter cet endroit et ses habitants pour retrouver sa meute.

Mais cette nuit, alors qu’il observait encore de loin, ces êtres se quitter pour rejoindre leurs appartements, chacun de son côté, il sentit quelque chose. Quelque chose de terrible. Cela s’apparenta d’abord à un immense poids qui venait de lui être posé sur les épaules, comme s’il devait supporter un fardeau lourd comme Vassadror ; il regarda le ciel s’assombrir puis s’éclaircir quelques instants, et une sensation d’étouffement le prit ; il se racla la gorge à l’aide de ses ongles comme si cela allait enlever le mal, mais ce dernier disparut comme il était arrivé. Rien de plus. Un silence pesant régnait ; le calme avant la tempête. Il savait que c’était mauvais signe.

Alors il resta plus longtemps pour voir ce qui pourrait bientôt se produire. Cela ne tarda pas. Le lendemain, il les suivit du regard, aller de gauche et de droite, mais il comprit de suite que le problème de ce qui était arrivé la veille ne dépendait pas d’eux.

Il suivit son instinct qui le guida jusqu’à une clairière non loin du village presque aussi grand que ce que ceux de sa propre tribu appelaient la Ville des Nantis. Là il vit ceux de son espèce s’agiter de ci de là, autour de quelque chose. Il attendit de voir ce que c’était, et lorsque la patience le lui donna, il se rendit compte que toutes les leçons que ses prédécesseurs lui avaient apprises n’avaient aucune valeur ; on lui avait dit de ne jamais s’attaquer à un autre Erisoïde, de ne jamais lui faire du mal, ne jamais tenter de le tuer sans une bonne raison. Or cet homme effrayé, nu comme un ver, auquel ils faisaient tous face était un Erisoïde et ils n’avaient aucune raison de lui faire du mal.

Un sentiment d’injustice le submergea soudain. Il eut un gout de fer dans la bouche et son besoin de rendre leurs affronts aux siens l’aveugla et il s’élança plein de fureur contre eux. En effet, sans réfléchir davantage, Ktov s’était jeté sur ses confrères, pour défendre les principes que sa famille lui avait appris, combattre ceux qui attentent à la vie des pauvres gens ; il le fit aussi un peu pour ressembler à ces êtres qu’il avait décidé de surveiller et qui lui avaient appris la vie, au même titre que ses frères. Il frappa ses propres compagnons, qui tentèrent de se défendre comme ils le pouvaient, mais sa rage était telle qu’il était intouchable, son poing inévitable et sa force insurmontable. Il donna des coups, la colère dans la gorge et dans les yeux, sur sa propre famille, ses pairs qu’il n’aurait jamais cru frapper un jour. Ces derniers préférèrent prendre la fuite à mourir par sa main. Il se retrouva très vite seul, debout, les mains crispées, les dents serrées dans une seule et même pensée colérique, prêt à combattre à nouveau pour cet être qui n’avait rien demandé et avait pourtant été attaqué. Son cœur battait la chamade, faisant encore fuser le sang bouillonnant dans ses veines emplies d’adrénaline. Il resta planté ainsi durant quelques minutes, reprenant peu à peu son souffle qui se faisait moins chargé de haine et moins saccadé, à entendre à nouveau les sons de la nature, et non ceux de son cœur.

S’armant pour la sécurité de son poing de fer, il s’était ensuite approché de l’homme allongé, inerte comme s’il était mort. Malgré les sérieuses blessures qu’il avait subies, il ne semblait pas mourant, mais juste moralement choqué. Ktov posa sa main sur son front, son cœur et devant sa bouche. Il n’avait pas de fièvre, l’organe pompait le sang à peine plus vite que celui d’une personne qui avait fait un effort et il respirait presque normalement. Il allait le prendre dans ses bras pour le transporter jusqu’à la ville, mais un bruit l’empêcha de le faire. Il se retourna et vit son frère, Ekin. Ce dernier, couvert de son propre sang, se tenait tant bien que mal devant lui. Ktov se plaça entre lui et l’inconnu.

_ Ce n’est pas la peine, je n’ai plus la force ni te t’attaquer ni de le tuer.

Ktov ignora sa remarque et poussa un hurlement hystérique :

_ Pourquoi bafouez-vous nos principes ainsi ? J’ai honte de toi, de notre famille. J’ai même honte de moi, d’avoir fait partie de cette meute qu’est la nôtre.

_ Ktov…

Ekin le regarda quelques instants sans bouger.

 

Les deux frères ont toujours été les meilleurs amis de Vassadror. Ils ne se ressemblent pas autant que les autres Kogurans se ressemblent dans leur meute. Ekin, qui semble plus tirer du félin que du canidé est d’un beige doux et son regard bleu contraste avec celui,  jaune ambré de Ktov qui laisse très bien voir ses origines de loup. Ce dernier a une fourrure épaisse brune tachetée de noir. Ekin est légèrement plus petit que son frère, bien qu’il soit aussi plus vieux ; cela ne le dérange pas et à la chasse solitaire, c’est lui qui a généralement les meilleures prises. En chasse groupée, les deux frères font des ravages et sont même élus meilleurs chasseurs de leur meute. Ils se complètent merveilleusement bien, et ne se quittent jamais… ne se quittaient jamais ; leur plus grande force est leur incroyable complicité.

Ils ont tous deux grandi au sein de la meute, élevés comme des princes ; ils ne manquaient de rien, eux et leurs trois sœurs. Sœurs parce qu’elles étaient nées au même moment qu’eux disaient les adultes ; elles n’étaient, bien entendu, pas de la même famille. Ils avaient appris grâce aux anciens de la meute à écrire, à lire et à compter, grâce aux autres membres adultes, ils savaient à présent chasser et se battre à l’aide d’armes et grâce aux femmes, ils savent aussi utiliser les plantes à des fins médicinales. Leur vie avait cependant été mouvementée.

Leurs parents leur avaient dit de se méfier de certains êtres ; Ktov, qui était plus instinctif, avait plus de ferveur que son frère à croire ce qu’ils disaient. Mais il voulait surtout comprendre pourquoi ces êtres agiraient ainsi ; ce fut la raison de sa quête, et il n’en parla qu’à son frère. Ekin, qui était auparavant un être plus réfléchi que lui, il le savait, avait finalement décidé de suivre la meute, et non sa conscience qui aurait du lui dire de voir par lui-même comme l’avait fait Ktov. Pendant une période aussi longue, aucun des deux frères ne s’était vu ni n’avait échangé de courrier avec l’autre. Ekin avait fini par croire que son frère avait été tué. Par une bête, par un Erisoïde comme eux, par tout autre chose peut-être. Et il avait commencé à faire le deuil, au bout de quelques années. Puis ce fut le jour. La grande Maalura interrompit leur Kalak pour leur annoncer que le jour fatidique venait d’arriver. Le jour fatidique était le jour où l’un de ceux qui seraient à l’origine de la destruction de Vassadror poserait pour la première fois le pied sur le Sol de Vassadror, un pied près du village où se tenait Ktov que tous croyaient morts. Malgré les menaces de la Maalura, chacun vota pour la mort de ce destructeur dans la tribu et ils partirent tous. Sans armes, car la plus honorable bataille est celle faite avec les poings.

Ekin et toute la tribu avaient marché sans relâche pendant des jours, pour arriver enfin là. Là où le trait horizontal de la lumière du soir percutait le trait vertical qui reliait les nuages et la terre. Ils avaient vu l’homme, la Maalura savait que c’était lui, et eux tous aussi. Son odeur était caractéristique, ses yeux et ses cheveux le trahissaient. Et sa nudité plus que tout. Ils avaient décidé d’en finir avec ce futur qu’ils avaient vu et imaginé des milliers de fois, et s’attaquèrent à l’homme qui ne se défendit point. Et Ktov fit place nette. Ktov qui avait vu autre chose que la vérité. Ktov dont Ekin devait ouvrir les yeux.

 

Ekin reprit :

_ Ktov. Ecoute-moi.

_ Pourquoi devrais-je t’écouter ? Je les ai vus, ces êtres dont tous disent qu’ils vont ravager notre monde. Ces êtres ne sont pas mauvais. J’ai cherché, Ekin. J’ai cherché l’origine de ce qui pouvait faire d’eux des monstres. Et je n’ai rien trouvé. Rien. Ils sont comme toi, ils sont comme moi.

Le Koguran à la peau claire sembla désorienté et ses yeux bleus furent voilés par un doux nuage tandis que ses sourcils relevés montraient sa surprise et sa tristesse envers son peuple égaré.

_ Ktov. Si ce que tu dis est vrai, cela signifie que notre meute, notre peuple tout entier marche dans la mauvaise direction. Si ce ne sont ces êtres, alors qui est-ce ?

_ Je ne sais pas, répondit Ktov. J’ignore qui pourrait avoir une âme aussi mauvaise pour vouloir détruire notre si beau monde, mais ils ne sont pas les personnes que l’on croyait. Suis-moi et tu verras.

Après un temps d’indécision, Ekin accepta finalement de l’accompagner dans ses observations pendant quelques jours, avant qu’ils s’en retournent tous deux dans la meute dont les membres étaient repartis penauds. Dans le silence et la discrétion, ils avaient ensemble rejoint le taillis le plus proche et contre le vent, pour qu’aucune créature ne repère leur odeur. De là, ils observèrent.

Le plus animal des quatre êtres vint renifler l’homme à terre, sembla pris de panique et s’en retourna aussitôt. Quelques instants plus tard, un autre de ceux que la famille de Ktov avait appris à détester arrivait sur les lieux, guidé par le petit canidé, posait un large morceau de tissu, une cape disait Ktov, sur le corps endormi de cet être à terre, et le prit dans ses bras avant de retourner au village, toujours accompagné par la petite créature qui parlait.

 

Ainsi commença le renouveau de la relation des deux frères. Ils partageaient tout ce qu’ils voyaient, tout ce qu’ils mangeaient, tout ce qu’ils pensaient. A nouveau, ils ne faisaient une équipe, forte et vaillante. A nouveau, ils étaient invincibles. C’est dans cette nouvelle ambiance que se poursuivit finalement l’observation du petit groupe nouvellement formé.

 

Ensemble, les deux frères suivent des yeux les silhouettes qu’ils connaissent si bien s’enfoncer dans le bâtiment d’où ils ne ressortiront sans doute pas avant le lendemain."

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