La Montre - Le chaton à l'oeil fendu

rena-circa-le-blanc

Voici un autre passage de cette histoire longue intitulée "La Montre". Ce passage parle d'une petite panthère qui se conduit de façon humanoïde sans avoir perdu de sa nature animale. Les humains sont appellés "eris" ou "lesdazogs", les animaux humains sont appelés "duudoras" (elle fait partie de la race des auritans), et d'autres êtres qui ont été créés par les eris, ce sont les nallaces.

Elle y repense encore. Le temps a fait son œuvre entre ce jour-là et maintenant ; mais elle n’a pas oublié le moindre détail de ce jour.

Elle s’y revoit, toute jeunette, prête à en découdre avec le reste de Vassadror. L’annonce posée contre le mur de toutes les tavernes, toutes les auberges de la grande ville de Tersengris. Le roi lui a même autorisé d’en plaquer quelques unes sur les murs de son palais.

 

« A tous ceux qui rêvent de parcourir Vassadror, à tous ceux qui ont l’esprit d’équipe, l’âme du combattant, l’honneur du guerrier et la patience du chasseurs.

A tous ceux-là, je donne rendez-vous à la Sirya le jour de Tristesse aux premiers rayons de Vardosk. Une série de créatures vous attend, toutes plus dégoutantes les unes que les autres.

 

Venez en nombre, affrontez les monstres et devenez ainsi membres des Brises-Corne. Chacun d’entre vous a ses chances, qu’il soit eris, nallace ou duudora.

 

M.L.S . »

 

Répondant à ses attentes, des dizaines de badauds sont venus, à la fois par curiosité et pour tenter de défier les bêtes qu’elle est parvenue à capturer, les unes après les autres, seule. La meilleure idée qu’elle a trouvé est de se faire passer pour l’un d’entre eux, et malgré les regards surpris de ses futurs coéquipiers, de faire semblant de vouloir passer les épreuves tout comme eux. Pour les voir sans être vue. Pour qu’aucun ne ricane devant une si petite chose qui a décidé de les recruter.

Le roi lui-même lui a accordé une faveur : celle de lui mettre deux de ses gardes à disposition pour qu’ils dictent aux participants ce qu’ils doivent faire. Son ambition est si honorable, lui a-t-il dit, qu’il ne peut se permettre de refuser l’aide qu’elle lui demande.

Ainsi, c’est sous ses ordres à elle qu’ont été placé deux des plus fiers fleurons de Tersengris. Ils ne demandent rien, ils ne la jugent pas, ils ne refusent pas les directives qu’elle leur donne. Tous trois ont installé la syria pendant une journée entière, avant qu’elle leur donne leurs rôles respectifs durant les épreuves des futurs participants. Aucun des gardes n’a rechigné.

Ils semblent tous deux aussi convaincus du bénéfice que rapportera l’affaire lancée par une visionnaire, aussi petite soit-elle. Le tout est qu’elle ait les idées en place, et qu’elle n’abandonne en aucun cas son rêve. Pour tout ce qu’elle a sacrifié pour en arriver là, elle n’a de toute façon pas le droit d’abandonner ici, et maintenant.

 

L’un des gardes s’avance vers tous les futurs combattants. Il annonce :

_ Que tous ceux qui ont décidé de répondre à la requête s’avancent vers la syria. Le grand match débutera lorsque vous serez tous inscrits.

C’est d’un mouvement commun que tous s’avancent alors vers le petit promontoire réservé aux inscriptions. Observant autour d’elle, la frêle créature voit que les plus grands gaillards sont venus s’essayer à la capture des monstres qu’elle a mit tant de temps et d’efforts à attraper elle-même avant eux ; et au fond d’elle, elle est fière. Tout ce qu’elle a accompli s’achève ici, par ce test que remporteront les meilleurs d’entre eux tous. Elle est si impatiente qu’elle en oublie tout le reste.

Vient enfin l’heure des matchs. Les participants sont assis sur les gradins installés à cet effet, cerclant la grande place qui montrera qui des monstres ou des futurs Brises-Corne l’emportera. Et le premier inscrit s’avance, face à tous les autres qui l’acclament. Après tout, il ne s’agit pas là d’une guerre des uns contre les autres, ils finiront par être du même bord ; alors autant faire preuve de courtoisie s’il s’agit de travailler ensemble plus tard.

Les deux soldats savent ce qu’ils ont à faire, ils jouent leur rôle à la perfection, ils n’omettent aucun détail. A la suite de ce premier participant, tous les gaillards passent, les uns après les autres, face à une des dix bêtes qu’elle a arrachées à la liberté pour trouver les membres de son équipée à venir.

Certains sont particulièrement forts ; d’autres n’ont qu’à repasser une autre fois… mais enfin, le moment qu’elle appréhende le plus est arrivé, elle va devoir, elle aussi, se frotter à nouveau contre la bête la plus grosse et la plus farouche qu’elle a déjà mis tant d’énergie à attraper une première fois. Elle doute de pouvoir le faire à nouveau, mais elle n’a pas le choix ; si elle-même n’est pas capable de reproduire les gestes qu’elle a déjà fait une fois, elle passera pour une stupide femelle vantarde. Et c’est exactement ce qu’elle veut éviter.

Arrivant au centre de la grande place, au centre de l’attention de tous ceux qui sont passés avant elle, elle découvre son visage, et c’est avec des murmures et des exclamations décevantes qu’elle est accueillie. Personne ne semble croire qu’elle parviendra ne serait-ce qu’à survivre face à la moins puissante des bêtes qu’ils ont affrontés jusqu’à présent. Elle doit leur prouver à tous qu’elle est à la hauteur de leurs espérances.

Comme pour lui rendre cette hargne qu’elle vient d’oublier, un cri s’élève au milieu de ses spectateurs. L’un d’entre eux qui l’encourage, un tout jeune lesdazog qui, à l’instar de certains de ses confrères et malgré son âge peu avancé, a su dérouter son adversaire pour se jouer de lui ensuite. Pour lui, elle en est capable autant qu’eux autres ; pour lui, elle a l’étoffe d’un Brise-Corne.

Le soldat annonce :

_ Pour ce dernier duel, voici la dixième bête, un Iarzan fraîchement capturé.

A ces mots, une grille s’ouvre toute entière pour laisser voir une bête haute comme trois eris, maigre et longue, à l’aspect général triangulaire. Sa gueule, garnie des dents les plus fines et sans doute les plus perçantes, qui s’ouvre grand jusque sous ses yeux brillant comme des vardosks, est terminée par ce qui ressemble à un bec dont le bout semble tranchant comme une lame de couteau.

Derrière ses yeux, qui la fixent avides de chair, deux cornes qui semblent se tendre vers le ciel. Et cette tête est au bout d’un cou allongé qui rejoint un corps peu massif, mais particulièrement rapide et agile. La bête est bipède, ce qui la rend d’autant plus intelligente qu’elle n’y paraît déjà.

Ses bras fins et musclés, armés chacun de trois doigts griffus, sont ramenés par réflexe vers ses côtes qui se soulèvent à la cadence donnée à sa respiration d’oiseau. Ses pattes arrière, aplaties sur les côtés s’avancent vers une rotule qui les ramène vers la queue, puis vers une cheville qui les propulse en avant, où elles sont terminées par quatre serres longues et très fines, des serres d’oiseaux.

La bête conte laquelle elle a déjà perdu un œil…

 

Dès l’instant où elle voit la créature immense sortir de la pénombre dans laquelle elle était plongé en attendant son heure, la petite chatte n’a plus aucun doute. Elle parviendra, coûte que coûte, à faire de nouveau ce qu’elle est déjà parvenue à faire une fois. Elle porte la main à son œil qui ne voit plus que derrière un voile ce que l’autre perçoit six à dix fois mieux qu’un œil eris expérimenté. Cette blessure, ce mal qui la rongeait. Cette douleur qui l’avait transpercée sur le coup. Et cette semi-cécité qui la ronge à présent. Un souvenir qui lui a coûté bien cher, mais elle sait que cela en valait le coup.

Armée de son fouet qui ne la quitte plus, ainsi que d’une corde longue, elle s’élance sur l’animal sans chercher à faire tarder les choses. Ils n’ont pas besoin de regarder un spectacle, ils ont besoin de voir un futur chef à l’œuvre. La bête n’attend pas non plus pour se jeter vers cette nourriture qui l’a déjà capturée une fois, et alors que le félin lance un coup de fouet dans les airs, le monstre esquive et tente de donner un coup de bec dans sa direction. 

Les deux êtres s’évitent ainsi pendant quelques secondes, jusqu’à ce que le plus petit des deux n’arrête tout mouvement. A milieu de la piste, il ne bouge plus. Droit et fier, il regarde devant lui. L’énorme créature, surprise, ne voit pas le piège et s’avance alors, envieuse de connaître enfin le goût de son kidnappeur, mais au moment où elle allait enfin claquer une dernière fois son bec sur sa nourriture, cette dernière se jette vers ses pattes avant, avant de les ligoter avec son fouet, en quelques secondes à peine.

Le Iaran se redresse, estomaqué, pousse un premier cri de colère, puis un second de peur.

Il tente de se défaire de ses liens, mais l’adversaire qu’il a face à lui est bien trop fort ; il s’est entrainé durant si longtemps, et contre tant de ses confrères qu’on ne saurait l’arrêter.

La petite duudora sait que c’est là son dernier tour. Si elle manque une seule des étapes, c’en est fini pour elle. Elle n’a pas le droit à l’échec. Elle saute au cou du monstre, en fait le tour avec la corde, fait un nœud rapide et précis, profite de sa tête tournée pour la croquer, pour bondir dessus et s’allonger tout contre son museau.

Ce dernier semble brûler ; de haine ou de feu, elle n’aurait su le dire. Le monstre ouvre encore une fois la gueule, mais il comprend qu’il ne peut pas l’attraper aussi facilement, et penche la tête en avant en prenant soin de serrer les mâchoires, dans le but de lever d’un mouvement brusque la tête, et de pouvoir happer la créature éjectée par le coup. Mais ce qu’elle n’a pas prévu, c’est que ladite petite créature trouve à redire, et ne muselle sa gueule, impossible désormais à ouvrir.

Le Iaran tente de secouer la tête de gauche et de droite, mais rien n’y fait… jusqu’à ce que l’aurita ne décide de se lever pour serrer les liens. Là, un autre coup de tête vers la gauche, et la noiraude perd pied, son cœur rate une marche, et elle se trouve pendue à la corde comme à ce dernier fil qui la relie à la vie. Profitant de l’élan donné par le monstre, elle donne un coup de pied à son cou, et se retrouve à nouveau sur le crâne, entre les deux cornes cette fois-ci, et serre de toutes ses forces les liens qui closent les mâchoires immenses.

Privée même de son cri rauque et terrifiant, la bête est vaincue. Elle se débat quelques instants, sans doute plus pour tenter de se donner raison que pour réellement se défaire de ses liens, puis baisse la tête.

 

ce n’est pas réellement ce à quoi elle s’attendait. La foule est plus estomaquée qu’enchantée à la vue de ce spectacle. Les autres participants ne savent s’ils doivent applaudir ou quitter les lieux. C’est le moment rêvé.

_ Je suis Mileo Kogtjex Smil, dit-elle à ses spectateurs. Et c’est moi qui vous ai réunis ici en ce jour, pour rejoindre mes rangs en tant que Brises-Corne.

Elle voudrait tant avoir le temps et le courage de leur avouer ses craintes, qu’elle a observé le nombre croissant de ces bêtes énormes dans tout Vassadror, qu’elle a créé ce groupe dans le but de venir en aide aux régions les plus touchées, qu’elle ose espérer qu’ils ne feront aucune différence entre eux tous et elle…

Mais elle ne peut achever son discours, qu’elle avait pourtant écrit et appris avec tant de soin… les murmures entendus lorsqu’elle a renversé le monstre se sont transformés en cris, en rires sardoniques… qui est-elle, cette toute petite chose poilue pour leur dire ce qu’ils doivent faire ? Ils la huent, ils s’en moquent. Aucun n’est ravi de se voir sous les ordres d’un chat noir. Une femelle qui plus est. Vassadror est en proie à tant de préjugés… Personne ne lui laisse le temps d’achever sa phrase, et tandis qu’elle tente de faire montre d’un peu d’autorité, les gradins face à elle se vident, peu à peu, de ceux-là même qu’elle est venue recruter.

 

Restée seule face à une syria vide, elle soupire. Elle n’a pas réussi à les empêcher de la juger. Ce qu’elle redoutait depuis le début s’est finalement produit, malgré tous ses efforts et alors qu’elle a fait ses preuves. Elle avait pourtant espoir que son plan fonctionne, qu’ils oublieraient ses origines pour lui laisser cette place de chef qui lui était due… après tout, elle s’est saignée pour trouver, poursuivre et capturer ces monstres. Assise en tailleur devant la syria, elle se lamente en silence tandis que Vardosk darde ses derniers rayons d’or à travers le ciel.

Une main se pose sur son épaule, elle ne daigne même pas se retourner.

_ Nous sommes désolée que votre plan n’ait pas marché à la perfection, dit la voix d’un des deux eris qui lui avaient été mis à disposition.

Elle tourne enfin le regard vers la voix ; ils sont là, tous les deux, et c’est la première fois qu’elle observe les traits de chacun des deux eris qui ont suivi ses consignes jusqu’au bout sans jamais douter.

Le premier est un grand roux, à la barbe généreuse. Son visage rectangulaire lui donne un air brut et bestial que son regard bleu adoucit immédiatement. Sa carrure n’a d’égale que cette tendresse qui émane de lui.

L’autre semble plus petit, ses cheveux courts brossés vers l’arrière sont bruns, et ses yeux bleus sont plus sombres que ceux de sin compagnon. Cependant, certains traits sont de famille. Les mimiques, la façon de sourire tristement, la façon même de se tenir…

L’aurita se rend compte qu’elle ne les a même jamais remerciés pour chaque service rendu, qu’elle les a complètement négligés, et que malgré tout cela, ils n’ont pas douté d’elle une seule seconde, ils n’ont pas pensé qu’elle allait faillir ou qu’elle ne valait rien.

Elle sourit alors et leur répondit :

_ Vous n’y êtes pour rien. Vous avez au contraire tout fait pour que j’arrive à mes fins, et pour cela, je vous en suis entièrement reconnaissante. Vassadror n’était pas prêt, voilà tout. Dans quelques centaines d’années, peut-être accepteront-ils un duudora à leur tête.

Ils sourient de concert, elle va pour leur autoriser à prendre congés, mais elle se souvient qu’elle ne connaît même pas leurs noms.

_ Si les Brises-Corne sont amenés, un jour, à être connus, je voudrais faire ériger un petit monument à votre effigie à tous deux. Quels sont vos noms, que je puisse les  inscrire sur ce carnet ?

elle sort un petit livret, pas plus large qu’un pouce, pas plus grand qu’une main, et pas plus épais qu’un cigare, et sortit son iack.

_ Voici Zever et je suis Kilzin ; notre nom est Er Namra.

 

Elle a laissé les deux soldats retourner au palais seuls, occupée à démonter la syria qu’ils avaient pris une journée à monter pour ces matchs qui à ses yeux étaient si importants. Pas qu’elle n’ait plus besoin d’eux, mais elle préférait le faire seule.

Alors que Vardosk se couche au loin, elle voit une silhouette quitter la ville pour s’approcher de la syria. En laissant l’inconnu s’approcher, elle se rend compte qu’il s’agit du jeune Lesdazog qui l’avait encouragé lors de son duel contre le Iarzan. Le premier. Peut-être le seul finalement…

Il arrive à son niveau et s’empare d’une planche pour l’installer dans la charrette que Mileo avait acheté une fortune pour transporter le matériel nécessaire ; quelques temps passent ainsi, sans que l’un ou l’autre des deux jeunes gens ne parle. Ils n’en voient aucune utilité.

Puis le jeune homme stoppe net son travail et se tourne vers l’aurita pour lui prendre le bras.

_ Tu n’as pas à t’en vouloir, lui dit-il. Tu as fais du mieux que tu as pu. Ce sont eux qui sont fermés. Ils ne savent pas se mêler aux autres. Moi je ferai partie de ton clan.

Malgré la fatigue de la journée qui lui tombe sur les épaules et la peine qu’elle ressent pour avoir tant trimé et n’avoir rien atteint, un léger sourire presque satisfait se dessine sur ses lèvres noires.

_ Tu n’es pas obligé…

_ Je sais. Mais je pense que ma place est ici, dans ton groupe, et non là bas, entre ces murs et ces têtes mal éduquées. Je suis Wisia.

Le garçon tend la main pour serrer celle de l’aurita. Le sourire de Mileo s’élargit, et elle n’hésite pas plus longtemps avant de la prendre entre ses pattes.

_ Alors sois le bienvenu parmi nous. Tu n’es que le second membre, mais à deux, nous pourrons déjà accomplir plus que seuls.

Alors qu’ils parlent, ils ne remarquent pas les dizaines d’ombres mouvantes parmi la végétation ambiante, et prennent les quelques bruissements légers des feuilles pour un jeu du vent.

Lorsque soudain, ils se trouvent entourés par une demi-douzaine d’êtres encapuchonnés et cachés jusqu’aux pieds de capes noires longues. L’un d’eux s’avance, retire sa capuche et c’est avec effarement que les deux nouveaux compagnons de route voient le visage d’un autre aurita.

_ Mileo, dit l’aurita d’une voix enrouée. Tu nous as ouvert une voix que ces eris ne peuvent prendre. Nous sommes si nombreux à nous cacher d’eux, à attendre simplement qu’ils nous acceptent pour nous donner un travail, et de la nourriture. Pour qu’ils acceptent de partager leurs bien avec nous.

Au fil de son discourt, tous les autres se découvrent, tour à tour, sous les regards médusés de Wisia et Mileo.

_ Nous t’avons observée toute la journée, continue le duudora. Tu as l’étoffe d’un chef, en plus d’avoir celle d’un Brise-Corne. Acceptes-nous dans ta confrérie, et nous te suivrons fidèlement partout où tu iras.

A ces mots, un des monstres qu’elle a rentré dans sa cage peu de temps auparavant pousse un grognement qui semblerait presque approuver ces paroles. Tous se tournent vers les enclos des bêtes, et c’est finalement avec une joie non dissimulée que Mileo serra la patte de chacun de ses nouveaux partenaires de jeux.

Wisia sera sans doute le seul eris dans ce clan. Mais peu importe. Car le principal est qu’ils soient tous motivés par la même idéologie.

Jamais elle n’a été aussi heureuse de sa vie.

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