Je ne suis pas des vôtres...

Francesca Calvias

"Pourquoi j'ai demandé l'euthanasie?" Atteinte du syndrome d'Asperger et bouc émissaire de son père avant de devenir celui de pratiquement toute sa famille, "elle" a fini par demander l'euthanasie.

A l'époque, malgré le fait que je ne me sentais pas à ma place parmi les enfants de mon âge, je les sentais différents de par leurs manières d'être, de jouer, de bouger, de se parler : tout leur semblait si facile alors que pour moi c'était si compliqué; je pensais néanmoins, que tout le monde, tous les humains étaient forgés dans le même moule avec la même intelligence, la même morale, les mêmes principes.

Au début lorsque j'étais très jeune, je ne voyais pas que j'étais différente puisque je ne parlais pas et personne ne me parlait. Bien sûr je ressentais une terrible impuissance à communiquer, une totale incapacité à aller vers les autres, mais lorsque j'étais enfant je pensais que tout le monde était pareil. Ou plutôt je ne me posais pas vraiment de questions. Je ne souffrais pas. J'étais bien dans ma bulle. Je voyais sans les voir, les autres enfants qui discutaient, qui jouaient ensemble. C'est seulement à l'école quand j'y ai été confrontée, que j'ai réalisé que je n'étais pas à ma place puisque c'était moi qui était différente et que j'étais la seule à l'être.

Aujourd'hui je me rends compte que durant mon enfance et mon adolescence, je n'ai pas réellement remarqué que les autres étaient différents de moi, simplement parce que j'étais enfermée dans ma bulle et je n'en sortais que très rarement. Je n'avais pas de contacts ou si peu avec les autres. J'ai donc continué très longtemps à croire que tout le monde avait la même intelligence et les mêmes principes moraux. Je n'avais des contacts qu'exceptionnellement même. Pourtant, mon cerveau a du enregistrer toutes ces choses ainsi que les différences entre les autres et moi, puisque quand je me remémore mes années d'enfance maintenant que je suis adulte, je réalise à quel point j'étais différente.

Je n'ai absolument jamais cherché à entrer en contact avec qui que ce soit, enfant ou adulte. D'une part, je voyais bien que je n'avais pas du tout les mêmes centres d'intérêts que les enfants, puis les adolescents de mon âge. Mais je ne me disais pas cela comme ça. Je pensais simplement que je n'aimais pas leurs jeux qui me semblaient puérils. Je ne ressentais pas de mépris pour eux, mais je n'avais pas non plus envie de me joindre à eux. A la fois parce que je ne comprenais pas leurs centres d'intérêt et à la fois parce qu'ils me faisaient peur. D'autre part, c'était inutile puisque les mots ne parvenaient pas à sortir de ma bouche et quand par miracle ils sortaient, ils devenaient des bouillies incompréhensibles. L'aurais-je voulu que je n'aurais jamais su comment faire pour entrer en contact et me mettre à discuter avec d'autres enfants. Et pour quoi faire?

Quand mes parents recevaient de la famille ou des amis, j'étais contente de les voir, mais je ne leur parlais pas. Même lorsqu'il y avait des enfants de mon âge. Pourtant j'aimais bien mes cousins et cousines. J'aimais bien les enfants des collègues et des amis de mes parents. Surtout les enfants plus âgés. Je me suis toujours mieux entendue avec ceux qui étaient plus âgés que moi. Leurs centres d'intérêts se rapprochaient parfois des miens. Je pouvais leur parler de mes lectures. Mais il fallait me forcer pour que je les emmène à la cour, au jardin, dans ma chambre, faire une balade. Et quand on me forçait, je me fermais. Non pas parce que j'étais fâchée sur eux, ou parce que je ne les aimais pas, mais parce que mes parents ou mes grands-parents me demandaient quelque chose au-dessus de mes forces. Ils me demandaient de faire quelque chose qui m'épuisait moralement. Quelque chose qui était contre ma nature.

Alors je me fermais pour plusieurs raisons : parce que j'étais ennuyée, parce que je ne me sentais pas à la hauteur, parce que je me concentrais sur l'attitude à adopter, parce que je me demandais comment faire pour faire sortir une phrase intelligente, gentille, de ma bouche, parce que je me demandais ce que la personne allait penser de moi si je ne parlais pas. Quels étaient les premiers mots à prononcer ? Et ensuite ? Que fallait-il dire ou faire ? Je ne savais pas comment faire. Personne ne m'a jamais expliqué comment il fallait faire pour établir le contact avec les gens. J'ai parfois fait des gaffes qui me faisaient honte et qui me poussaient à renoncer à communiquer.

Un de mes souvenirs démontre bien cela. Nous étions invités chez un collègue de mon père. Il avait une maison de campagne proche de la nôtre et nous allions souvent l'un chez l'autre. Je m'entendais aussi bien que possible avec ses enfants. Ce jour-là, c'était mon anniversaire et un des enfants a dit que c'était également l'anniversaire de la fille des fermiers habitant un peu plus loin. Et non seulement elle était née le même jour que moi, mais elle portait le même prénom que moi. Je la connaissais bien sûr, mais un de mes problèmes relationnels est que chaque fois que je revois une personne, que je connaissais pourtant d'avant et avec qui j'avais pourtant déjà parlé, il me faut refaire connaissance comme si je ne l'avais jamais rencontrée et tout reprendre à zéro. Le collègue de mon père a demandé à l'un de ses enfants d'aller chercher la petite fille afin que l'on puisse manger un gâteau et trinquer ensemble. Elle est venue, a mangé du gâteau. Nous avions chacun reçu un quart de flûte de Champagne. Je n'avais pas envie de boire de l'alcool. Je détestais cela, mais je n'osais pas refuser. Mon père se serait encore mis en colère. Je voulais boire, quand la petite fille en question est venue en face de moi. Elle m'a souhaité bon anniversaire et a voulu trinquer avec moi. Je ne comprenais pas ce qu'elle voulait. Je n'avais pas compris qu'elle voulait simplement faire « tchin » avec son verre. Je pensais qu'elle voulait verser le contenu de son verre dans le mien. Alors c'est sorti tout seul, je lui ai dit « Mais ça va pas ? Qu'est ce que tu fais ? » La femme du collègue de mon père m'a « sauvée » en m'expliquant, mais je me sentais aussi mal que possible. Et honteuse de n'avoir encore une fois rien compris.

A l'école, en maternelle, je n'ai jamais adressé la parole à qui que ce soit. Je ne suis jamais allé vers les autres. Je ne me rappelle pas si les autres élèves sont venus vers moi. Je ne me rappelle même pas si mon institutrice m'a encore adressé la parole après l'histoire du pantalon.

En primaire c'était plus ou moins pareil. J'allais à l'école mais c'était comme si je ne vivais pas les journées. A peine dehors j'étais incapable de me souvenir de ce que l'on nous avait appris le jour même. Quand ma grand-mère venait me chercher, elle me demandait ce que nous avions fait. J'étais incapable de lui répondre. Souvent l'une ou l'autre fille de la classe répondait alors à ma place et j'étais tout étonnée car je ne me rappelais pas du tout que l'institutrice avait parlé de cela. J'étais restée dans ma bulle durant toute la journée. Et pourtant j'ai réussi toutes mes années sans redoubler et sans trop de difficultés.

En fait, je me rends compte aujourd'hui que j'étais très bizarre. Je dois sûrement l'être encore ! Pendant les cours, je voguais dans ma bulle. L'institutrice avait perdu l'habitude de m'interroger. A quoi bon ? Je ne répondais quand même jamais. Au début, mes enseignants pensaient que j'étais distraite et que je ne suivais pas les cours, que c'était pour cela que je ne savais pas répondre à leurs questions. Il y a du vrai, vu de l'extérieur on pouvait penser que j'étais effectivement une élève distraite. Mais ce n'était pas pour cela que je ne savais pas répondre à leurs questions. Je connaissais souvent, très souvent même, la réponse. Simplement elle refusait de sortir de ma bouche, comme toute autre parole. Dans ma tête je formulais très bien la réponse et avec les mots corrects. Mais ces mots refusaient encore et toujours de franchir mes lèvres. C'était impossible ! Je le voulais, mais je ne le pouvais pas.

A la longue, voyant que j'avais des bons résultats aux contrôles, bilans et examens, mes enseignants ont fini par me laisser tranquille et se sont imaginé que j'étais simplement exagérément timide. Et ma mère les rejoignait sur ce terrain. La timidité c'était quelque chose qu'elle pouvait concevoir. Ce n'était pas un problème « honteux ». Ce n'était pas une tare ni un handicap, du moins au sens qu'elle donnait au mot « handicap ». La timidité était un problème qui se rencontrait dans les meilleures familles. Ça l'arrangeait. J'étais cataloguée !

Cela me mettait terriblement en colère de me faire traiter de « timide ». Je ressentais cela comme une grave insulte. J'ignorais de quoi je souffrais. J'ignorais quel était réellement mon problème, mais ce que je savais c'est que je n'étais pas timide. J'étais dans ma bulle. J'étais incapable de communiquer, mais je n'étais pas idiote. Des enfants, des adultes timides, j'en ai vu. J'ai vite compris la différence entre la timidité et mon problème, même si je n'ai jamais su l'exprimer. J'ai vite compris que la timidité pouvait être surmontée. Les gens, surtout les enfants, timides, deviennent rouge, l'émotion se lit sur leur visage. Moi je restais impassible, le visage sans expression, ne reflétant aucune émotion alors qu'en réalité j'étais bien plus émotive que n'importe qui. Ou alors avec une légère expression qui ne reflétait pas du tout ce que je pensais ni ce que je ressentais ou ce que je voulais faire passer comme message. Souvent on pensait, et on pense encore que je me moque des gens à cause de mon expression, de mon regard.

La plupart des timides ont envie et essaient de surmonter leur timidité. Et quand ils y arrivent, ils en sont fiers, heureux. Ils ont gagné une bataille. Moi, lorsque j'ai réussi à communiquer, je suis épuisée moralement. J'ai le sentiment d'avoir perdu une bataille. Je me sens terriblement mal. Déçue aussi, parce que lorsque je le faisais c'était toujours pour faire plaisir à ceux qui voulaient se donner de l'importance en prétendant savoir que « le contact social me ferait du bien ». C'était égoïste de leur part. Ce qui les intéressait ce n'était pas de m'aider mais de se mettre en valeur. Le fait de parler avec un autre être humain me cause réellement un vrai malaise au sens physique du terme. Mes mains ont envie de bouger et je dois maîtriser mon corps qui voudrait se balancer, ma tête qui voudrait aller de gauche à droite ou de haut en bas. Je dois être forte et tenir, tenir, tenir pour que ça ne se voie pas. On me prendrait pour une folle. Quand j'ai réussi à communiquer, je revois la scène en boucle dans ma tête, comme un traumatisme, comme une agression envers moi-même. Et au plus je revois la scène, au plus je dois maîtriser mon corps. C'est affreux, insupportable. Et je ne peux pas expliquer cela aux personnes persuadées que le contact social me ferait du bien. Elles sont tellement persuadées de connaître la solution à mon problème. Au point que selon la plupart, c'est moi qui y met de la mauvaise volonté.

Néanmoins je réalise que j'ai fais énormément de progrès. Avant, jamais je ne serais parvenue à reconnaître que je n'étais pas capable de faire ce que l'on attendait de moi, ou ce que je pensais que l'on attendait de moi. Je n'aurais jamais pu. J'avais terriblement honte en réalisant cela et en me le disant en moi. Je me sentais nulle, bête, stupide. D'ailleurs je ressentais que je n'étais pas capable de faire ce que l'on attendait de moi, mais j'en avais tellement honte, je me sentais tellement minable que je ne parvenais pas à mettre des mots sur ce que je ressentais. Je réalise aussi que j'ai mis des années à apprendre à faire ce que la plupart des êtres humains savent faire spontanément.

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