La petite inconnue de l'A10

My Martin

Inass Touloub  1983-1987  

Mardi 11 août 1987. Autoroute A10 Paris-Tours-Bordeaux. Région orléanaise (Orléans à 50 km), à une quinzaine de kilomètres de Beaugency, Loir-et-Cher. Sens Paris vers Bordeaux

15h 20. Deux employés de Cofiroute sont chargés de faucher les herbes en bordure de l'A10. Ils découvrent le corps d'une petite fille, dans le fossé

 

Elle porte des traces de morsures humaines. Personne n'a signalé la disparition d'un enfant. Pas d'identification possible


Gilbert Meunier, militaire du peloton autoroutier de Blois, premier arrivé sur les lieux après la découverte du corps d'Inass. J'ai d'abord eu un sentiment de révulsion, puis j'ai été révolté, choqué. On s'en prenait à l'innocence même

Elle avait un visage reposé, elle n'avait pas d'expression de peur


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Médecin légiste. Corps exsangue. La petite victime s'est vidée de son sang. Cicatrices. Nombreuses fractures. Brûlures de fer à repasser. Hématomes. Des lambeaux de peau arrachés par une quinzaine de morsures. Mâchoire féminine


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Inhumation anonymement près du lieu de la découverte du corps. Cimetière de Suèvres (Loir-et-Cher). Sur la tombe, régulièrement fleurie par les habitants de la commune, est gravée   « Ici repose un ange »


1987. Des portraits-robots de la « petite inconnue de l'A10 » sont diffusés dans 30 pays et 65 000 écoles. Dans les lieux publics. Sans résultat


Étienne Daures, procureur de la République près le tribunal de grande instance de Blois, en 1993. Au début du siècle, un meurtre d'enfant n'était connu que dans sa région, par le journal local. De nos jours, il ouvre le 20 heures. Il est donc normal de susciter des témoignages sur le plan national


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2016. Un homme est arrêté dans une affaire de violence (bagarre). Prélèvement d'ADN. Comparaison avec le fichier national automatisé des empreintes génétiques (FNAEG). L'ADN matche avec les traces ADN sur les vêtements et la couverture dans laquelle était enveloppé le corps de l'enfant    

L'homme est le frère de la petite fille de l'A10. Les enquêteurs localisent les parents


Georges Domergue, premier juge d'instruction en charge de l'affaire de "la petite inconnue de l'A10".

Nous avions espoir que quelqu'un, rongé par le remords, revienne

Ce n'était pas un soulagement mais le retour d'un cauchemar. Tout ce que l'on pouvait imaginer sur la souffrance de l'enfant m'est revenu à l'esprit


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Juin 2018. Le procureur Frédéric Chevallier. « Je me souviens de ce jour, quand les parents de la petite Inass, identifiés grâce à l'ADN de leur fils dans une autre affaire, ont été présentés au palais de justice. J'ai d'abord pensé à cette enfant à qui nous rendions son honneur puis aux magistrats et aux enquêteurs qui n'ont jamais laissé tomber cette affaire depuis 1987 »


Juin 2018. Parents sexagénaires, alors inconnus des services de police  

La mère vit avec certains de ses enfants à Villers-Cotterêts (Aisne), où la famille s'est installée dans les années 1990

Après leur séparation en 2010, le père est retourné vivre à Puteaux (Hauts-de-Seine)

Arrestation. Détention provisoire  

Les parents sont mis en examen pour "meurtre, recel de cadavre, violences habituelles sur mineur de moins de 15 ans"


2018-2022. Durant quatre ans, les parents sont auditionnés à plusieurs reprises


Originaire du Maroc, le couple est séparé depuis de longues années, mais non divorcés. Sept enfants

Données de la Caisse d'allocations familiales (CAF). Un enfant n'est plus recensé. Un passeport a été délivré à l'enfant. L'enfant est inscrit dans une école maternelle mais n'a jamais été scolarisé

Née à Casablanca, au Maroc, le 3 juillet 1983, la petite victime se nomme Inass Touloub. Quatre ans  

Les parents donnent des versions contradictoires. Aucun des parents ne reconnaît être l'auteur des violences ayant entraîné la mort de la petite Inass. Ils s'accusent mutuellement de violences conjugales


La mère n'y est « pour rien ». Elle ne comprend pas pourquoi elle est convoquée. Sa fille vit au Maroc. Elle reconnaît avoir "giflé" Inass, mais n'explique pas les autres blessures

"Quand je la tape, je deviens une autre personne, Monsieur le Juge, je ne me reconnais pas"

 "Moi, mes enfants, je les aime, pourquoi cette petite, pourquoi j'ai tapé ma fille ?"

"Moi, mes enfants, je les aime"

Plusieurs de ses enfants décrivent la mère comme "aimante". Des accès de colère et des gifles. Ses enfants et son mari évoquent une femme psychologiquement fragile et instable

Le père assure que sa femme maltraite ses trois filles, mais aucun de ses quatre garçons. Les violences ont toujours lieu en son absence. Il « vit un enfer avec son épouse ». Il est lui-même soumis aux violences de son épouse. Il est sous son emprise. Il a peur d'elle

L'épouse assure qu'elle subit des violences de la part de son mari. Son ex-époux peut être violent à l'égard d'Inass


Le père est « soulagé » par le travail d'enquête des policiers. Depuis plus de trente ans, il "souffre par rapport à cette histoire"

En rentrant du travail, le 10 août 1987, il constate la mort d'Inass. Il décide de « partir vers le Maroc » et d'abandonner la dépouille de la petite fille le long de l'A10


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Les parents Ahmed et Halima T. habitent à Puteaux, en région parisienne

Inass est la troisième enfant d'une fratrie de sept. Le père travaille dans une boucherie

La mère a été institutrice au Maroc. Elle a aidé son mari dans le commerce d'alimentation puis au foyer, s'occupe des enfants. Bébé, Inass est laissée au Maroc. Durant les premiers mois, confiée à la grand-mère. Vers l'âge de 18 mois, les parents ramènent Inass en France. Maltraitance. Durant des années, des mois, des semaines ?

11 août 1987. Les parents d'Inass abandonnent le corps de la fillette au bord de l'autoroute A10. Enroulé dans une couverture. Inass est vêtue d'un pyjama et d'une robe de chambre

Les frères et sœurs de la fillette. L'aînée a neuf ans. La cadette, six ans. Les petits frères, trois ans et un an. Le dernier-né a vu le jour en juillet 1987

10 août 1987. Les deux sœurs aînées se rappellent que leur mère a poussé Inass dans l'escalier

Le soir, en rentrant du travail, le père voit la fillette allongée inanimée, dans le salon. La mère conteste cette version

Dans la nuit, à bord de la Citroën BX, la famille prend la route. La voiture s'arrête sur la bande d'arrêt d'urgence. Des témoins voient un homme porter une charge dans les bras. Une femme enjambe la glissière de sécurité. La voiture redémarre. Jusqu'au Maroc, pour les vacances


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Juin 2019. Le père obtient une remise en liberté, sous contrôle judiciaire


Juin 2020. La mère est assignée à résidence, sous bracelet électronique


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Fin août 2021. Nouvelle expertise par deux professeurs en médecine de Tours et Toulouse, mandatés par la Justice. Les explications apportées par la mère d'Inass sur les blessures constatées sur le corps de l'enfant, sont remises en cause

 Les déclarations [de la mère d'Inass] ne permettent pas d'expliquer les lésions traumatiques constatées sur le corps de l'enfant, ni la survenue de son décès"

Anciennes fractures, téton arraché avec les dents, brûlures au fer à repasser


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2022. Sur le départ (juin 2022, nomination à Chartres), le procureur de Blois Frédéric Chevallier évoque l'affaire. « Il a fallu quatre ans pour essayer de reconstituer, trente ans après les faits, des lieux qui n'existaient plus, des mémoires défaillantes, et saisir des experts en médecine légale pour effectuer de nouvelles analyses afin de vérifier les déclarations très divergentes entre le père et la mère d'Inass. Cela a demandé beaucoup de temps mais même si c'était long, ce travail était nécessaire »


Vendredi 29 juillet 2022. Mise en accusation du père et de la mère de la victime décédée. Le procureur de Blois requiert le renvoi de ses parents devant la Cour d'Assises du Loir-et-Cher, pour meurtre aggravé et complicité de meurtre aggravé

Le caractère aggravé du meurtre résulte du fait que la victime est une mineure de moins de 15 ans


Frédéric Chevallier, procureur. « Le ministère public considère que l'enquête puis l'information judiciaire ont permis de caractériser et de retenir, à la charge des deux mis en examen, ce crime qui justifie un débat public et contradictoire devant la Cour d'Assises du département et pour lequel la réclusion criminelle à perpétuité est encourue »


Dans son réquisitoire, le magistrat demande que

la mère de la victime, Halima E. (68 ans), soit jugée pour "meurtre aggravé sur une mineure de moins de quinze ans". En la torturant de manière répétée, la mère a eu la volonté de tuer son enfant

le père Ahmed T. (70 ans) comparaisse pour complicité de ce même meurtre aggravé. Le père d'Inass ne pouvait ignorer le calvaire enduré par sa fillette, Inass


Les « délits connexes » de recel de cadavre et violences habituelles « sont couverts par la prescription ». « Des réquisitions aux fins de constatation de prescription de l'action publique et de non-lieu ont été prises »


Le juge en charge du dossier a notifié la fin de l'instruction le 10 juin 2022 au procureur, ainsi qu'aux avocats des parties civiles et des mis en examen

Les avocats peuvent présenter des observations au juge


Il appartient au juge d'instruction de décider de la suite de la procédure. Prendre à l'encontre des parents de la fillette (69 et 71 ans), une éventuelle ordonnance de mise en accusation. Si comme le requiert le procureur, le juge d'instruction saisit la Cour d'Assises, le procès pourrait avoir lieu courant 2023


1987 (découverte du corps d'Inass) - 2023. Trente-six ans après les faits


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