La pierre et le papier

narjiss-au-pays-du-fromage

Un jour, le papier et la pierre se sont mariés....Mais, les choses se gâtent...

La pierre :  Tu n'es rien, une substance aérienne, éthérée, éphémère. Quelques grammes à peine. Je t'écrase en un clin d'œil. Que pèses- tu face à ma puissante masse ?

Le papier : Certainement peu de choses. Mais, je peux t'envelopper même au sommet de ta force. Je te porte même quand tu es pesante. Je transforme ton visage ennuyeux à force de rester éternellement au même point.  J'adoucis ta rugosité. J'allège ta nature…même faussement. Toi, tu ne fais que m'appesantir,  me tirer vers le bas, vers l'immobilité, vers le néant.

La pierre : je t'empêche de t'envoler à la première occasion, virevoltant pour atterrir n'importe où. Je te pose, toi qui ne peux résister à la moindre brise qui t'arrache, sans te demander ton avis, pour te jeter où bon lui semble.

Le papier : mais c'est ce que j'aime ! Aller au gré du vent à la découverte du monde. Tenter l'aventure. Voir du pays. Faire des rencontres, même mauvaises.  Toi, tu restes plantée là à imaginer le monde. Mais, le monde est beaucoup plus riche que dans ton imagination.

La pierre : Mais, on t'attrapera pour dessiner une obscénité, emballer une vieille viande faisandée, essuyer de l'huile de moteur ou pire une merde! Tu finiras en bouillie ou piétiné par des milliers de chaussures insensibles à ta douleur, indifférents à ton sort.

Le papier : et pourquoi pas pour écrire un poème, emballer un savon à la lavande ou des fleurs ? Pourquoi pas essuyer une joue ou une table en marbre ? Je finirai en confettis jetés sur les mariés ou dans une parade devant les yeux émerveillés des enfants! Je vivrai mille vies. Je serai heureux, je rendrai les autres heureux et je mourrai de ma belle mort!

La pierre : Si tu veux, vas-y. Moi, je reste là, solide. J'offrirais une pause à un marcheur fatigué, de l'énergie à une jeune mélancolique, de précieuses informations sur l'origine du monde à un insatiable curieux! Je ferai partie d'un mur, d'une pyramide ou d'un sanctuaire. Peut-être, par miracle, tu reviendras te poser sur moi pour me raconter ton voyage.

Le papier : Mais, viens avec moi !

La Pierre : Seule une force extraordinaire peut me déloger... un terrifiant torrent ou la main bien outillée de l'Homme peut-être....

En fait, j'ai peur de partir. J'ai peur de ne laisser aucune trace de mon existence, juste un petit trou que d'autres pierres viendront remplir. Alors, je reste en espérant un destin exceptionnel, terrifiée par ma finitude certaine. Je reste en espérant fonder un édifice inoubliable. Voilà j'ai peur qu'on m'oublie.

Le papier : Mais, ma chérie, ne t'inquiète pas! On gardera en mémoire la belle pierre que tu as été et le beau papier que j'ai été. On se souviendra du bonheur d'avoir touché une pierre si précieuse et d'avoir effleuré un papier si joli.

La pierre : Les souvenirs s'estompent et les mémoires sont pleines de trous. On sera relégués, noyés dans la masse de milliards de pierres et de papier que l'Humanité a vu passer.

Le papier : tu couleras et je dériverai ! Mais, on surgira de temps à autre dans une tête, dans un sourire, dans  un regard….

Allez, viens...

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