la porte de Brandebourg

luinel

ACTE I

 

L’intérieur d’un  petit appartement parisien. La scène se passe dans la pièce à vivre, qui rassemble à la fois les éléments d’un salon, d’une salle à manger et d’un bureau. Il y a beaucoup de livres sur les étagères, des disques et des cassettes, des albums photos, des papiers divers souvent regroupés en liasses ou en cartons d’archives.

Au lever du rideau, un homme est en train de lire. C’est Manuel .Il a un crayon à la main et souligne ou coche parfois ce qu’il lit ; il a également un ou deux autres livres ouverts autour de lui en plus de celui qu’il lit. On sent qu’il s’agit plus que d’une lecture d’agrément, qu’il y a une dimension étude, travail dans son activité. C’est le début de la soirée et il s’est installé pour être tranquille et se consacrer à son activité dans le calme et la disponibilité.

Assez rapidement cependant on entend des bruits. Cela vient de chez les voisins, à côté, au-dessus, en dessous. Des bruits de meubles qu’on déplace, des éclats de voix, des grincements, des craquements, les bruits de la vie dans un immeuble collectif. Tout cela entrecoupé de silences plus ou moins brefs. Ces différents bruits viennent de différentes sources, rarement deux fois la même successivement. Certains d’entre eux font réagir Manuel ; on le sent indisposé. Une ou deux fois, on l’entend soupirer, il a des gestes d’agacement. Il lève la tête de son livre, il est à l’affût du prochain bruit, puis il replonge dans sa lecture.

Tout à coup c’est de la musique qui se fait entendre de l’appartement voisin. Une sorte de jazz sucré, très distinct comme si cela provenait de l’appartement même de Manuel. Manuel interrompt sa lecture une nouvelle fois et grommelle.

 

Manuel 

Ah non ! Ca ne va pas recommencer. Il se croit où, celui-là. Ce n’est pas possible !

 

On le sent tendu dans son fauteuil, aux aguets. La musique s’installe.

 

Manuel  comme s’il interpellait son voisin, puis pour lui-même

Eh, tu vas la fermer, oui ou non !

C’est insupportable.

 

Il se lève brusquement sous l’impulsion d’une décision soudaine. Il va à son bureau, cherche dans un tiroir, en tire une petite boîte. Il revient à son fauteuil. Il sort les boules Quies, les enfonce dans ses oreilles. Aussitôt le bruit s’atténue, comme si l’on percevait à travers les oreilles de Manuel.

Manuel se remet à sa lecture, apaisé. C’est le calme tranquille, on le voit lire longuement, cochant certaines phrases, levant parfois la tête pour méditer un bref instant, et remuant  sur son fauteuil mais de façon calme et sereine. Le temps passe. Progressivement on entend ce que Manuel est en train de lire. C’est «Le Silence de la Mer»  de Vercors.. Il s’agit d’abord d’un murmure indistinct, on n’est pas certain de pouvoir clairement identifier les mots et progressivement on comprend que c’est la voix intérieure de Manuel qui s’élève ; et l’on peut suivre sa lecture.

 

 

 

Voix de Manuel :

«  Je ne crois pas que ce silence ait dépassé quelques secondes. Mais ce furent de longues secondes. Il me semblait voir l’homme derrière la porte, l’index levé prêt à frapper, et retardant, retardant le moment où, par le seul geste de frapper, il allait engager l’avenir… Enfin il frappa. Et ce ne fut ni avec la légèreté de l’hésitation, ni la brusquerie de la timidité vaincue, ce furent trois coups pleins et lents, les coups assurés et calmes d’une décision sans retour. Je m’attendais à voir comme autrefois la porte aussitôt s’ouvrir. Mais elle resta close, et alors je fus envahi par une incoercible agitation d’esprit.»

Pendant cette lecture, on passe à une autre scène. La voix de Manuel continue de s’élever, mais la pièce dans laquelle il lit se plonge dans l’obscurité et disparaît aux yeux des spectateurs. On voit maintenant ce qui se passe dans la rue, au bas de l’immeuble. Il fait nuit. On voit la pancarte qui indique le nom de la rue : Rue de Brandebourg, 8ème arrondissement. Une femme stationne sur le trottoir, la tête levée vers la fenêtre allumée au 2è étage. Une fenêtre à côté de celle-ci s’ouvre un bref instant. On ne voit personne distinctement mais on entend aussitôt la musique dont Manuel s’est protégé l’instant d’avant à l’aide des boules Quies. Cela dure un bref instant. Puis la fenêtre se referme et c’est le silence de la rue. La femme qui est dans la rue regarde sa montre. Un passant passe. Instinctivement, elle se met en retrait comme si elle voulait se cacher. Mais par un geste qu’elle fait distraitement, on comprend qu’elle se dit « à quoi bon finalement ». Elle est équipée d’un sac de voyage et porte un imperméable en fibres synthétiques serré par une ceinture comme un trench coat. Elle fait quelques pas, s’arrête, réfléchit, hésite. Elle lève la tête, regarde la fenêtre éclairée là-haut au deuxième étage. De nouveau elle jette un coup d’œil à sa montre. Puis elle se décide.

 

Annick

Bon. Allez, j’y vais.

 

Elle marche d’un pas ferme vers l’entrée de l’immeuble, presse le bouton, pousse la porte et disparaît.

 

Retour dans l’appartement de Manuel. Même situation que précédemment. Pas de bruit extérieur du fait des boules Quies. Il lit toujours et on entend de nouveau sa voix intérieure qui poursuit la lecture dans le chapitre engagé.

 

Voix de Manuel :

« Je fus envahi par une incoercible agitation d’esprit où se mêlait à l’interrogation l’incertitude des désirs contraires et que chacune des secondes qui s’écoulaient, me semblait-il, avec une précipitation croissante de cataracte, ne faisait que rendre plus confuse et sans issue. Fallait-il répondre ? »

 

Progressivement on entend un bruit sourd, nouveau. Le bruit se précise et s’amplifie. Manuel relève la tête, alerté. Il retire une boule Quies, écoute puis une autre. Il a reconnu le bruit. On frappe à sa porte. On frappe avec insistance. Il pose son livre, ré enfile ses chaussons dont il s’était défait, se lève et se dirige vers la porte d’entrée. Il l’ouvre. Face à lui, la femme en imperméable synthétique, un sac de voyage à la main.

 

 

 

Annick :

Bonjour ! Votre sonnette ne fonctionne pas, excusez moi, j’ai dû frapper.

Manuel :

Oui, j’ai entendu. J’étais en train de lire.

Annick :

Vous lisiez. Vous étiez très absorbé par votre lecture. J’ai tapé fort. Ca fait cinq minutes que je frappe.

Manuel

Oui, j’étais absorbé… Je travaille.

Annick

Vous n’aviez pas entendu ?

Manuel 

Si, si… Que puis-je pour vous ? Enfin, j’ai entendu au bout d’un moment.

Annick

Je… Excusez-moi, je pose mon sac.

Elle en profite pour faire un pas en avant, forcer Manuel à reculer, à s’effacer un peu devant elle. Elle a ainsi franchi le seuil de l’appartement, tout au moins en partie et pose effectivement son sac sur la moquette de la pièce intérieure.

Annick

Oui, c’est un peu lourd… Cela fait des heures que je l’ai au bout du bras. Oh, ce ne sont pas des livres que je transporte, ni des kilos de pommes de terre, ni même des lingots d’or. Juste quelques affaires. Un nécessaire, quoi. Vous savez, on dit comme ça, un nécessaire. C’est ce qui est indispensable, en quelque sorte.

Manuel :

Que puis-je pour vous ?

Annick

Oui, oui. Vous m’avez posé la question. Eh bien voilà, je vais vous expliquer. Cela fait des heures que je vagabonde. J’étais dans les rues…

Manuel

Excus…

Annick

Oui, oui, je sais, vous, vous étiez en train de lire, de travailler même.

Elle change brutalement de ton comme si elle se jetait à l’eau.

Vous avez le téléphone ?

Manuel précipitamment

Non.

Annick

En fait je cherche un téléphone. Il n’y a plus moyen de téléphoner maintenant. Les cabines ont disparu ou alors il faut des cartes. Je n’ai pas de carte. Il faut absolument que je téléphone. J’ai vu votre immeuble. Il n’y avait qu’une fenêtre allumée.

Manuel

Je n’ai pas de téléphone.

Annick

Il est tard, je le sais, les autres doivent dormir. Vous vous lisiez. Alors je suis monté. C’est urgent.

Manuel

Je vous dis que je n’ai pas de téléphone. C’est tout.

 

Annick

Vous n’avez pas de téléphone ? Vous êtes …

Manuel

Non. Je n’en ai pas besoin. Personne ne m’appelle. Je n’appelle personne. Voilà. J’ai un portable et cela me suffit. Pas de téléphone chez moi.

Annick

Ah vous avez un portable. Donc, vous avez un téléphone.

Manuel

Euh… Oui, à mon bureau. Le soir je reste tranquille chez moi. Je travaille.

Annick

Oui, oui, vous lisez. Absorbé par la lecture. Mais votre portable vous le prenez avec vous ?

Manuel

Oui… Non. Enfin… Souvent je le laisse là bas.

Annick

Et ce soir ?

Manuel

Ce soir ?

Annick

Oui, ce soir mardi. Vous l’avez près de vous ? Vous avez votre portable ?

Manuel

Non, non… Ecoutez...

Annick

Oh ce n’est pas un non affirmatif, ça, vous n’en êtes pas certain.. S’il vous plaît. Vous pouvez vérifier ? Je vous en prie. C’est important. J’ai un coup de fil à passer.

Manuel

Vous voulez que je… Mais non, je ne l’ai pas.

Annick

Oh je vous en prie, pour en avoir le cœur net… Je ne saurai…

Manuel

Oui, bon. Attendez-moi. Je vais voir… mais ça m’étonnerait que je… Bon, alors, où est ma serviette ?

Pendant ces dernières paroles, Manuel recule et va vers son bureau, son fauteuil, cherchant sa serviette. Il se comporte comme quelqu’un de perturbé, ne sait plus où il l’a posée. Cela prend quelques temps. Annick en profite pour entrer carrément dans l’appartement. Doucement elle avance. Elle prend même soin de refermer la porte derrière elle. Tout en cherchant, Manuel jette vers elle des coups d’œil inquiets

Manuel

Attendez, qu’est-ce que vous faites ?

Annick

Ben, je ferme la porte. Vous le voyez, ce n’est pas la peine que tout l’immeuble attende que vous ayez trouvé votre portable.

Manuel

Ah je ne sais pas où j’ai mis ma serviette. Mais je suis sûr que…Non, si je sais. C’est peut-être…

Il va droit à sa penderie, l’ouvre, dégage une veste, fouille dans les poches.

Manuel

Rien.

Annick

Rien ?

Manuel

Non, rien ; je l’ai laissé à mon bureau. Je vous l’avais dit.

Annick

Oh non ce n’est pas possible. Mais qu’est-ce que je vais devenir moi ? Me faire ce coup-là. Aujourd’hui. Maintenant. Bon Dieu, c’est ma veine.

Découragée, désespérée, elle s’assoit sur le canapé.

 

Annick

Il faut pourtant absolument que j’appelle. C’est important, c’est essentiel. Si je n’appelle pas… Attendez. Vous êtes sûr ? Vous avez regardé dans votre veste. Mais votre serviette ? Vous parliez de votre serviette. Vous ne l’avez toujours pas trouvé, votre serviette.

Manuel

Je ne sais pas où je l’ai mise.

Annick

Eh bien on va la chercher. Et moi je vous dis qu’on va la trouver. JE vais la trouver.

Elle joint le geste à la parole. Elle se relève, ôte son imperméable qu’elle dépose sur le canapé et se met à chercher dans les coins, sous les meubles, partout.

Annick

Comment est-elle votre serviette ? Noire, marron, en vieux cuir, en skaï ? C’est un attaché case, c’est un cartable comme avaient les collégiens ?

Manuel

Attendez, attendez, vous ne pouvez pas…

 

Il s’arrête, la regardant s’agiter, désespéré, dépassé par les événements. On entend sa voix intérieure

 

Voix de Manuel

Moi qui voulais être tranquille. Ce bouquin de Vercors, le Silence de la Mer, est impressionnant –très différent d’ailleurs de ce que j’attendais. Et voilà une agitée qui cherche mon téléphone.

A haute voix

Je ne l’ai pas, vous dis-je. Je l’ai laissé à mon bureau. Vous ne pouvez pas téléphoner de chez moi. J’en suis désolé, mais c’est ainsi. Bon maintenant…

Annick  continuant de chercher

Vous n’en êtes pas certain. Je l’ai bien senti. Sinon vous me l’auriez dit d’emblée. Vous m’auriez dit : « je n’ai pas le téléphone. Vous ne pouvez pas appeler de chez moi ». J’aurais compris. Vous auriez refermé la porte sachant que vous ne pouviez me rendre ce service. Et je n’aurais pas insisté. Je serais repartie. Je serais aller ailleurs chercher quelqu’un d’autre. Enfin, je veux dire chercher un autre téléphone. Mais ce n’est pas ce que vous avez fait, ni ce que vous avez dit. Donc, ça mérite que je cherche. Ca mérite que je reste. Vous ne m’avez pas mise à la porte. Vous n’êtes sûr de rien. Vous êtes un homme tranquille, secret, incertain… Et c’est ce que j’aime chez vous.

Elle a poursuivi ce monologue pour elle-même presque en voix intérieure. Pendant ces paroles, Manuel a repris son livre et l’a laissée chercher. Il s’est replongé dans sa lecture. Avec la fin de la dernière phrase d’Annick, on entend une phrase de sa lecture. Puis sur les derniers mots, il relève la tête.

Manuel

«  Pourquoi attendait-il que nous rompions ce soir un silence dont il avait montré par son attitude antérieure combien il en approuvait la salutaire ténacité ? Quels étaient ce soir, -ce soir – les commandements de la dignité ? »

Pardon ?

Annick

Ah. Vous ne m’écoutiez pas. Eh bien cela vaut mieux. Mais entre-temps, j’ai trouvé votre serviette. La voilà !

Elle la brandit comme un trophée.

Annick

On va enfin savoir… Mais comme il fait chaud chez vous. Je suis en nage.

Manuel

Hummm…

Annick

C’est vrai que je me suis pas mal agitée. Depuis ce matin, je circule, je navigue. Et puis là, à chercher la serviette. Bouh ! Me voilà exténuée.

Elle s’assoit lourdement sur le canapé.

Annick

Ouf ! C’est vrai qu’il fait chaud ici. Oh tous ces bouquins ! Vous êtes écrivain ? Il fait une chaleur, ce n’est pas vrai. On ne pourrait pas ouvrir la fen…

Manuel

Et votre coup de fil ? Il n’y avait pas urgence… ?

Annick

J’aimerais vous demander une faveur. Vous savez, depuis ce matin je navigue. Je viens de loin. Je ne suis pas à la veille de rentrer chez moi, en outre. Vous voyez un peu… J’aimerais vous demander… Vous allez me prendre pour une folle.

Manuel

Mais votre coup de f…

Annick

Ou tout au moins pour une importune

Manuel

Mais votre coup de fil ?

Annick

Mon coup de fil ? Ah oui. Je le passerai après. C’est important.

Manuel

Mais vous n’avez même pas ouvert ma serviette pour vérifier si j’avais bien mon portable ou pas.

 

 

 

Annick

Oui, c’est important. Je le ferai tout de suite après. De manière urgente. Après, quoi. D’abord cette faveur, un service. Mais promettez-moi que vous n’allez pas me prendre pour ce que je ne suis pas. Jurez le moi.

Manuel

Pour quoi ?

Annick

Pourquoi ? Mais parce que je ne supporterais pas que vous me considéreriez comme quelqu’un qui s’impose, qui dérange. Je m’en veux déjà de vous avoir perturbé dans votre lecture. Vous étiez tranquille, à travailler sur je ne sais trop quoi… Vous êtes écrivain, non ?

Manuel

Euh… J’écris, je travaille sur la guerre.

Annick

La guerre ? C’est quoi ça ? On a déclaré la guerre ? Quelle guerre ?

Manuel

Sur la seconde guerre mondiale

Annick

Ah, la seconde guerre mondiale… et me voilà qui viens vous demander si je peux…

Elle hésite à terminer sa phrase.

Manuel

… passer un coup de fil. Oui, mais justement.

Annick

Non. Mais prendre une douche.

Manuel

Comment ?

Annick

Ah j’étais sûre que vous seriez choqué. Mais vous m’avez juré, n’est-ce pas, de ne pas mal me considérer. Juré. Une douche ce n’est pas grand-chose. Une douche.
Manuel

Une douche ? Ici ?

Annick

Comprenez-moi. Je navigue depuis ce matin, je vous l’ai déjà dit, je vous ai expliqué. Je m’agite comme ça, je vais, je viens et ce n’est pas demain que je rentrerai chez moi. Alors j’ai chaud, il fait très chaud chez vous en outre. Je suis fatiguée. Lasse. Juste une douche, vite fait. Ce sera l’histoire de quelques secondes…enfin quelques minutes. Vous continuerez à écrire sur la guerre pendant ce temps-là… Un écrivain ça écrit –n’importe quand. Vous imaginerez des histoires. Mais pourquoi me regardez-vous comme ça ?

Manuel

Pourquoi ?

Annick

Vous n’allez pas me dire que vous n’avez pas de douche. Pas de téléphone, pas de douche, je vous croyais plus moderne… Enfin je veux dire…

Manuel

Non, non, j’ai une douche !

Annick

Ah bon. Alors c’est parfait. Il n’y a pas de problème. Vous m’avez fait peur. Vous avez une douche, donc je vais pouvoir prendre une douche. Pendant ce temps là, écrivez. C’est un roman que vous nous pondez ? Sur la guerre ? Comme c’est drôle, cette idée-là ! Je ne connais pas grand chose sur le sujet, mais je pense qu’il n’y a pas trop besoin d’imagination. La réalité a souvent dépassé ce qu’un romancier peut imaginer, hein ?

Manuel

C’est-à-dire que… Il y a beaucoup à dire sur la guerre. Je…

Annick

Bon mais je ne suis pas ici pour discuter de ce sujet. Ca c’est votre affaire. Allez à la douche.

Elle se lève.

Manuel

Mais…

Annick

Non, non. Ne vous inquiétez pas. Je n’y resterai pas trop longtemps. Indiquez moi seulement où se trouve la salle de bain. Je prendrai rapidement mes repères, vous savez. Bientôt je ne vous embêterai plus. Je serai comme chez m… Enfin, bref.

Manuel fait un grand geste de découragement du genre fataliste.

Annick

Pardon. Je n’ai pas bien compris l’orientation. Vous pourriez être plus explicite ?

Il refait le même type de geste, mais cette fois il s’agit bel et bien de montrer la direction, au fond à droite.

Annick disparaît. Manuel reste un moment désemparé, debout, les bras ballants. Puis une nouvelle fois, il fait son geste fataliste, s’assoit de nouveau dans son fauteuil et reprend sa lecture. On entend sa voix intérieure qui lit le texte de Vercors.

 

Manuel

« A ce moment deux nouveaux coups furent frappés –deux seulement, deux coups faibles et rapides, - et ma nièce dit : « il va partir… » d’une voix basse et si complètement découragée que je n’attendis pas d’avantage et dis d’une voix claire : « Entrez monsieur. »

 

Puis il relève la tête.

Un écrivain. Elle me prend pour un écrivain ! C’est bien la première ! Jusqu’à présent c’était un rêve, une aspiration, quelque chose que j’avais là, au fond de moi. Et voilà que… qu’une étrangère me qualifie d’écrivain… Pas croyable !

 

On se met alors à entendre au loin le bruit d’une douche qui se met à couler. Il change alors de ton et d’un air de colère :

 

Elle pourrait au moins fermer la porte !

 

Il replonge dans sa méditation

 

Si elle savait… Moi le petit documentaliste, avec mon fond, ma médiathèque… C’est bizarre qu’elle ait perçu autre chose ! Je n’en reviens pas. C’est ma passion pour la guerre qui l’a trompée

S’élève alors la voix d’Annick au loin, qui fredonne « ma plus belle histoire d’amour » de Barbara, sans paroles dans un premier temps, seulement des lalala.

 

Vraiment elle ne se gêne pas !

 

Il replonge une nouvelle fois. Puis Annick se met à chanter avec les paroles, d’une voix claire et forte sous le bruit de la douche.

 

Mais c’est quoi cette histoire ?  C’est qui, cette femme ? Elle voulait passer un coup de fil urgent, elle tombe chez moi comme ça, comme si j’étais le seul habitant de ce quartier. Et la voilà qui prend une douche dans ma salle de bain et qui chante à tue tête comme si elle vivait ici depuis toujours. Elle pourrait au moins avoir du respect pour un écrivain. Une femme anonyme, une passante, une silhouette. Elle s’est détachée de la foule et la voilà dans mon cercle. Mon petit chez moi. On se croirait dans un conte, une légende.

Une pause.

Ou une histoire pendant la guerre, justement. Une réfugiée. Une résistante traquée qui ne sait plus où aller.

Changement de ton

Bon, je ne vais pas me lancer dans un roman. Non, il faut que j’arrête tout cela. Ce n’est pas possible. Je ne suis pas d’accord. Non. Je ne vais me laisser imposer cette présence. On n’est plus pendant la guerre.

Et ça dure, ça dure là-bas. Elle va me vider toute mon eau. Je vais avoir une facture… Enfin ce n’est pas la question. Il faut que je réagisse. Si toutes les femmes paumées venaient sonner chez moi, téléphoner et prendre une douche, je n’en finirais plus. Plus un instant tranquille. Ce n’est pas un conte, ni une épopée, ce serait un cauchemar.

 

Il se lève et marche de long en large.

Je n’y peux rien, moi, j’ai besoin de tranquillité. Une fée me tomberait du ciel et d’un coup de baguette magique bouleverserait mon petit train-train- pour en faire un paradis doré, non, je ne le souhaiterais pour rien au monde. Sauf peut-être si elle me transformait vraiment en écrivain à succès. Pas seulement me faire publier mes articles sur la guerre, sur la résistance, sur la chute de Berlin mais me métamorphoser en romancier. Grand romancier. Bon, mais il ne faut pas rêver. Moi, je ne cherche pas d’histoire. Je ne demande rien à personne. Pendant la guerre, bon ça aurait été différent. Là je sais que j’aurais… On ne réfléchit pas aux opportunités, on se lance dans l’aventure sans même le savoir. Mais, merde, on n’est pas pendant la guerre ! Ni en temps de crise.

Dans le va et vient qu’il opère, il s’approche un moment de la porte qui donne sur la salle de bain, au moment même où Annick en sort, ayant noué une grande sortie de bain en paréo. Elle est jambes nues, épaules nues et elle essuie vigoureusement ses cheveux mouillés à l’aide d’une serviette. Ils tombent presque l’un contre l’autre.

Manuel

Attention donc ! Vous n’êtes pas seule ici.

Annick

Oh, oh pardon. Non, je ne suis pas seule. Je vous entendais marmonner.

Manuel prenant conscience de sa tenue

Mais mais… comment êtes-vous ?

 

Annick

Comment, mais dans la tenue qu’on a quand on sort de son bain.

Manuel

Vous ne vous êtes pas rhabillée ?

Annick

Euh, non, non je ne pouvais pas.

Manuel

Comment ça, vous ne pouviez pas ?

Annick

Je n’allais tout de même pas remettre des vêtements mouillés.

Manuel

Comment des vêtements mouillés ? Vous ne vous êtes pas douchée tout habillée !

Annick

Non. Je ne suis pas folle quand même. Vous avez une drôle d’opinion de moi, hein ? Mais je dois vous avouer quelque chose.

Manuel

Je m’attends au pire. Vous avez déchiré vos vêtements. Vous avez renversé un bidon d’huile.

Annick

Non, non ce n’est pas d’une catastrophe qu’il s’agit. Simplement une petite manie. Oh, bien innocente, vous savez.

Manuel

Eh bien dites-le, allez-y.

Annick

J’ai l’habitude de passer mes sous-vêtements à l’eau quand je prends ma douche. C’est ma mère qui m’a inculqué cette pratique de propreté, d’hygiène quoi…

Manuel

Comment ? Vous avez fait votre lessive. Mais enfin vous vous croyez où ? Vous n’êtes pas chez vous, ici.

Annick

Mais je le fais partout. Je lave toujours ma culotte et mon soutien gorge, mes collants aussi quand j’en porte, en même temps que je fais ma toilette. Où que je sois. Vous voilà averti.

Sur  un ton badin.

Désormais, vous savez tout de moi.

Manuel.
Mais je n’ai pas besoin de savoir. Absolument pas besoin. Même la bonne fée n’aurait pas fait ça. Même celle qui me transformerait en… Bref. Y a que pendant la guerre, éventuellement…

Annick

La bonne fée, c’est qui ? C’est votre ancienne maîtresse. Bravo. J’ignorais que vous…

Manuel

Ecoutez chère Madame, vous ignorez tout de moi.

Annick

Humm…

Manuel

… et je veux tout ignorer de vous. Vous allez me faire le plaisir de passer votre coup de fil, de vous rhabiller et de déguerpir.

Annick

Je ne sais pas en quelle matière sont faites les culottes de votre bonne fée, mais les miennes sont en synthétique. Ca ne prendra pas longtemps à sécher. Je vous assure. Dès que je le pourrai, je me rhabillerai. Après on verra. Vous n’allez tout de même pas… Oh, dites-moi, vous n’auriez pas un peignoir. Ce serait plus commode que ce truc noué autour de moi.

Manuel part chercher un peignoir dans une armoire, il en profite pour passer par son bureau, ouvrir un tiroir et sortir un téléphone portable.

 

Manuel en murmurant pour lui-même

J’aurais mieux fait de le lui donner tout de suite. Je me suis fait piéger en voulant ruser.

A haute voix en tendant à la fois le peignoir et le téléphone.

Tenez

Annick prend le peignoir, le pose sur le dossier d’un fauteuil, dénoue la sortie de bain et dos au public, à moitié cachée par le siège, se retrouve nue à côté de Manuel. Il la regarde éberlué, tendant toujours de l’autre main le portable.

Annick négligemment et tout en s’habillant

C’est quoi ce que vous me tendez ?

Manuel la voix serrée, ayant du mal à parler

C’est le … euh… Eh bien c’est le téléphone. Vous vouliez téléphoner, non ? C’est même la raison qui vous a fait sonner chez moi.

Annick

Frappé

Manuel

Oui, frappé

Annick

Vous ne croyez pas qu’il est un peu tard pour téléphoner chez les gens ? C’est une question de savoir vivre, hein. Vous auriez dû me donner le portable plus tôt. Vous en aviez un et vous saviez où il était. Au lieu de ça vous avez fait semblant… pour que je déguerpisse. Mal vous en a pris. Si vous n’aviez pas rusé… Maintenant voilà !

Il la regarde, une fois de plus, éberlué

Annick

Vous êtes un filou et votre attitude n’est pas très fair-play, Manuel.

Manuel

Manuel. Vous connaissez mon nom ?

Annick

Manuel Frontault. Oui, bien sûr que je connais votre nom, cela vous étonne ?

Manuel

Je croyais que vous étiez montée par hasard, voyant ma fenêtre allumée dans une façade obscure.
Annick

C’est vrai, je vous ai dit cela.

Manuel

Mais c’était faux ! Comme tout ce que vous racontez. Qu’est-ce que vous cherchez, qu’est-ce que vous attendez de moi ?

Annick

Allons, allons ne montez pas sur vos grands chevaux. Ne vous emballez pas. C’est très simple, Manuel. Vous permettez que je vous appelle par votre prénom n’est-ce pas puisque je le connais. Les noms des locataires sont inscrits sur les boîtes à lettres dans l’entrée de votre immeuble avec indication des étages et la mention gauche ou droite. Au 18 rue de Brandebourg, Paris 8ème , on ne se trompe jamais de porte. Vous voyez…

Manuel la regarde dubitatif

Annick

Je vous assure que ce que je vous dis est vrai. J’espère que vous n’écrivez pas des romans d’espionnage car il faut être plus futé que vous ne semblez l’être. Oh mais j’y pense. Je connais votre nom et vous pas encore le mien. Annick. Moi, c’est Annick Lepetit

Manuel se lève comme poussé par un réflexe

Enchanté.

Annick

Vraiment ? Ca me fait plaisir si c’est sincère

Manuel

Dites-moi, Annick.

Annick

Oui, Manuel.

Manuel

Pourriez-vous aller voir si vos dessous…enfin votre linge est sec.

Annick

Je vois que…. Bon. Ma petite culotte et mon soutien gorge sont en synthétique, c’est  vrai mais…

Elle regarde une pendule,

…ça ne sèche quand même pas en cinq minutes.

Manuel

C’est que demain je me lève tôt, moi, et qu’il est déjà bien tard.

Annick

Je comprends. Je ne vous dirais pas faites comme chez vous, vous pourriez mal le prendre, mais je vous assure… Oh dites-moi je pourrai vous poser une question ? Voilà. Mettez-vous en face. Tiens, je boirai bien une tisane. Non, non, je plaisante. Voilà je voudrais vous dire une chose…

Manuel

Le temps que ça sèche…

Annick

Quoi ?

Manuel

Que votre petite… que vos effets soient secs.

Annick éclatant de rire

Ah si vous vous entendiez ! Ca vous gêne tant que ça ! Savoir qu’une petite culotte féminine est suspendue en train de sécher dans votre salle de bain, ainsi qu’un soutif. Vous n’avez donc pas l’habitude de recevoir des femmes chez vous, Manuel. Vous êtes plongé dans votre histoire, dans vos histoires, je ne sais quoi, la seconde guerre mondiale, les nazis, les alliés, la résistance. Ah oui, j’imagine que vos romans parlent de la résistance, c’est romanesque ça.. Vous êtes là-dedans jusqu’au cou, mais la vraie vie, hein ?...  Quelle place lui faites-vous ? Ah c’est bien ce que je savais… euh ce que je pensais. La bonne fée vient rarement montrer ses appâts et ôter ses dessous à votre nez et à votre barbe.

Manuel

Vous allez me foutre…

Annick

Non, non. Ne vous faites pas plus méchant que vous n’êtes. Calmons-nous. Je vous promets que je ne ferai plus de provocation. J’irai voir bientôt si ma culotte est sèche et si je peux me la recoller sur les fesses. Mais revenons à ce que je voulais vous dire.

 

Manuel

Cinq minutes

Annick

Ok d’accord, cinq minutes.

Manuel

Après vous dehors, moi au lit.

Annick

Justement, ç’est de ça…

Manuel

Je vous écoute

Annick

Oui, oui, bah laissez-moi parler, alors. Voilà. Il est tard. J‘ai vagabondé toute la journée. je n’ai pas pu appeler, passer mon coup de fil. Il est trop tard maintenant. Si vous m’autorisiez… Bon on se connaît un peu finalement. Je plaisante beaucoup, mais je ne suis pas une méchante fille. Pas une poison, hein ? Donc si vous étiez gentil… Même si je peux renfiler mes dessous. Il est tard, je serai discrète….

Manuel

Oui, c’est ça !  Ben voyons ! Maintenant vous voulez passer la nuit ici.

Annick

Ah, Manuel,  vous êtes un chou ! Une crème d’homme.

Manuel

Eh minute, papillon. Je n’ai pas dit oui.

Annick

Non mais vous avez compris ce que j’allais vous… Sans que j’ai eu à insister, vous avez interprété mes… enfin quoi mon silence.  De là à accepter… Comprendre, c’est l’essentiel. Vous voyez, il est tard. Où pourrais-je aller. Je n’ai que vous.

Manuel

Oh oh n’exagérez pas. Je ne sais pas qui vous êtes, moi d’ailleurs.

Annick

Je vous le promets, je me ferai discrète. La nuit est bien entamée d’ailleurs, il n’y en a plus que pour quelques heures. Demain sera vite là. Alors que dites-vous ?

Manuel

Je ne sais pas. Quoi. Vous montez, vous sonnez… Moi, je lisais tranquille. Que voulez-vous, je suis un solitaire. Ce n’est pas de l’égoïsme, ni indifférence, ni refus d’aider mes semblables. Pendant la guerre, j’aurais été différent… J’aurais su…

Annick

Ah oui, encore vos histoires, vos références… décidément ! Et alors, dans ces circonstances-là, vous n’auriez pas hésité ? Vous m’auriez ouvert et…

Manuel

Je le pense oui. C’est en tout cas toujours ce que je me suis dit. Les situations exceptionnelles, c’est ça qui révèle un homme. On est à un tournant, on voit une nouvelle perspective. En une seconde tout bascule, on se trouve engagé là où on aurait jamais pensé aller. Ca se passe comme cela. Ca fait sortir du ronron quotidien.

Annick

Oui, vous ne croyez pas si bien dire. Mais il n’est peut-être pas nécessaire que le monde entier connaisse des circonstances extraordinaires pour que la vie d’un individu change. Il peut suffire d’un facteur. Dans la vie domestique, ou même dans le champ de l’intimité. Moi par exemple. Moi et donc vous.

Manuel

Non, ça n’a rien à voir. Vous, vous êtes une passante.

Annick

Un peu plus. Peut-être…

Manuel

Bon, bref, peu importe. Mais maintenant vos sous-vêtements doivent…

Annick

Allons Manuel. Vous étiez près de dire oui. Vous vous laissiez un peu aller à l’échange, à la douceur. Vous étiez là, à vous épancher… Et voilà que vous vous raidissez de nouveau. On croirait que vous vous reprenez en mains par discipline et non par conviction ; pour être fidèle à l’idée que vous vous faites de vous-même.

Manuel

Qu’est-ce que vous allez chercher… Je ne vous chasse pas…je…

Annick

Eh bien voilà, vous voyez, vous ne me chassez pas. Vous ne refusez pas que je me mette dans un coin pour le reste de la nuit. Ce n’était pas bien difficile à dire, n’est-ce pas. Vous acceptez.

Manuel

J’ai l’impression que vous me forcez un peu la main.

Annick

Mais non Manuel, mais non. Vous êtes simplement un homme généreux qui ne peut se résoudre à jeter à la rue une femme démunie. On commence à bien se comprendre nous deux. Vous verrez.

Manuel dubitatif

Une femme démunie.

Annick

Oui, Monsieur. Et vous l’avez compris. Vous avez compris que j’avais besoin d’un refuge ; que j’avais besoin d’être là ; que j’avais besoin de rester cette nuit chez vous, auprès de vous. Voilà.

Manuel

Oh, oh, n’exagérez pas. Je suis un loup solitaire.

Annick

Un agneau solitaire, plutôt.

Manuel

Un agneau qui pourrait se faire loup, soyez en certaine.

Annick

Vraiment, vous croyez ?

En fait ce qui vous tracasse, ce qui vous retenait c’est que vous ne savez pas qui je suis. C’est vrai, non ?. C’est ça qui vous gêne et c’est la raison pour laquelle vous hésitiez à aller plus loin. Alors maintenant je vais vous le dire. Je vais vous raconter.

Annick Lepetit, biographie.

Manuel

Je dois… je dois aller me coucher. Je me lève tôt demain. Un dossier documentaire à remettre …enfin bref des choses à faire.

Annick

Ce ne sera pas long. Ce que je vais vous raconter peut tenir en quelques phrases. Et si je dévie, vous saurez me rappeler à l’ordre, je compte sur vous. Seulement il y a un détail pratique. Venez donc près de moi, là à mes côtés au lieu de rester sur votre fauteuil à l’autre bout de la pièce comme si j’avais la galle. J’ai besoin de votre présence, que vous soyez assis près de moi. Je vais vous parler à cœur ouvert. Je ne vais pas parler comme à une tribune devant un auditoire. Ca demande de l’intimité, ce genre de propos. De la proximité. Les voisins n’ont pas besoin d’entendre ! Allez, venez… Là.

Manuel. A contre cœur il se déplace. Il regarde l’heure.

Il est tard.

Annick

Ouais.

On m’appelle Annick Lepetit. Ca sonne comme du Alphonse Daudet avec son petit Chose. Je ne veux pas faire pleurer Margot dans les chaumières mais c’est vrai que depuis toujours j’ai eu une vie mouvementée. Mon père était officier enfin c’est ce qu’il voulait qu’on dise, mais en fait c’était un sous-off. Vous voyez moi aussi, je suis concernée par l’histoire. Fille de militaire. Et dès ma plus tendre enfance j’ai changé de lieu de résidence tous les trois ans ; la famille suivait à chaque affectation dans une nouvelle ville de garnison. D’emblée une vie de bohême. C’est drôle non, pour un militaire. Faut dire qu’en plus de changer de résidence, mon père changeait de femme. Eh oui. Une épouse, légitime ou non à chaque étape de sa carrière. Et elle fut longue. J’ai eu une ribambelle de belles mères mais jamais eu de mère. Aucun de mes frères et sœurs n’est du même lit que moi. C’était drôle. Chacune des femmes de mon père était plus jeune que la précédente. Bientôt elles furent plus jeunes que ses filles. J’ai profité de ce système matrimonial comme d’un modèle, dès l’âge de raison. Et même avant. Mais c’est tout de même pas avant dix ans que je me suis dit explicitement : « je ferai comme Papa ». Je venais de toucher Amandine, la nouvelle Madame Lepetit. Elle passait son temps à s’amuser et mon père n’arrêtait pas de rigoler. C’était sympa. La vie comme une distraction.

La voix devient progressivement murmure et la lumière diminue. En même temps on voit Manuel s’affaisser progressivement dans le canapé sous l’effet du sommeil. Bientôt Annick parle seule, comme si elle racontait sa vie à elle-même. On entend plus distinctement les mots. Manuel en arrive même à se lever presque comme un somnambule, jette un « bon j’vais dormir » et se dirige en titubant vers sa chambre. Tout cela n’a pas arrêté Annick dans sa narration. On entend de temps en temps des phrases plus distinctes

Annick

C’était avec Jean-François euh non attendez, c’était Fabrice plutôt. Ouais, Fabrice. Un sacré joueur celui-là. On s’est marié la nuit même. Comme Papa avec Amandine. C’est drôle non ?

 

La lumière est très basse, c’est presque l’obscurité.

 

Annick

Puis Papa a eu son infarctus. Y a six mois. Il vivait avec La Seizième. Elle aurait pu être ma fille. Non j’exagère.  Eh bien La Seizième l’a quitté. La nuit même. C’était un mariage à l’envers.

 

Puis ça devient inaudible et obscur. Bientôt on perçoit des ronflements au loin derrière la porte de la chambre de Manuel et la respiration forte d’Annick dans le canapé. Dans son sommeil ou en se retournant, elle dit encore.

 

Annick

Mais Papa vit encore. Hein ! Il a une garde malade.

Plus un bruit pendant un moment

Bientôt les premières lueurs de l’aube se font sentir. On distingue de nouveau les éléments constitutifs de la pièce. On voit notamment Annick, allongée sur le canapé, enveloppée dans une couverture. Soudain, la porte de la chambre s’entrouvre silencieusement et on voit apparaître Manuel. Il est habillé en costume, cravate, dans une tenue appropriée pour les relations de  travail.

Il se faufile, s’approche du canapé, regarde par dessus le dossier et aperçoit la silhouette d’Annick.

 

Manuel en murmurant

Ce n’était pas un rêve. Non. Elle est bien là.

Bon. Qu’est-ce que je fais ? Je vais aller me brosser les dents, et je la réveille après. Elle va déguerpir, je vous le dis, moi. Je confonds trop les choses parfois, je finis par tout embrouiller.

Soudain, il aperçoit une feuille au pied du canapé. Il la ramasse.

 

Manuel

C’est quoi ça ? Je n’arrive pas à lire.

Il s’approche de la fenêtre et se penche sur la feuille.

 

Manuel

« Cher Manuel ».

C’est pas croyable ça, elle me laisse des mots, maintenant ! Je rêve !

« Je vous laisse partir. Moi, je dors. J’ai mis à tremper mes vêtements pour être sure que vous ne me jetteriez pas dehors. Si vous me réveilliez ça ne servirait à rien ».

C’est ce qu’on va voir, oui.

« Merci pour tout.

Annick

PS Je t’embrasse. »

Comment ça, je T’embrasse ? T’embrasse. Elle me tutoie ?

Je t’embrasse, je t’embrasse.

Mais, quoi. Elle est là depuis quand déjà. J’ai… Je ne sais plus.  J’ai perdu mes repères. Elle dort chez moi, elle se dépoile devant moi, elle m’embrasse … enfin elle me dit qu’elle m’embrasse. C’est quoi cette histoire. Je vis en couple maintenant ? Première nouvelle. Mais depuis combien de temps ? Elle est là à chaque endroit, dans ma tête, dans cet appartement, présente dans les moindres recoins. Elle est partout. Partout dans le temps et l’espace. C’était quand ? C’est ça le déclencheur, c’est ça la circonstance exceptionnelle qui fait basculer une vie ? Ce qui fait prendre un nouveau chemin ? La rupture ! Pas la guerre, mais une femme qui arrive chez soi sans qu’on le veuille ? Je ne sais plus.

Il jette un coup d’œil sur sa montre.

Manuel

Oh là là. Il faut que j’y aille. Bon je verrai toute cette histoire ce soir. Je ferai le point à mon retour, c’est trop compliqué maintenant. Faudra clarifier les choses. En attendant je vais y aller doucement. Faut pas que je la réveille. Ce ne serait guère le moment d’avoir une discussion. Je suis déjà en retard. Si je ratais encore cette opportunité… La résistance allemande au sein de la Wehrmacht. Mon dossier est bien ficelé. Si le type est satisfait, je pourrai peut-être lui proposer un article. La Revue d’Histoire, pour moi, ce serait magnifique.

Au moment de sortir, il se retourne et comme s’adressant au public …ou à lui-même, il ajoute :

Quant au roman, je vais y réfléchir. C’est peut-être l’occasion de m’y mettre. Je vais ressortir mes feuillets. Ce serait à travailler.

Bon, allez, j’y vais.

Il s’en va, referme la porte, on l’entend descendre son escalier.

Aussitôt on le voit dans un autre décor. C’est le hall de son immeuble. Il est en train de regarder les boîtes à lettres et vérifier les noms qui y figurent. On entend un personnage descendre à son tour de l’escalier et rejoindre Manuel. C’est une femme entre deux âges, Madame Gravain.

Mme Gravain

Bonjour Monsieur Frontault.

Manuel

Ah bonjour Madame.

Mme Gravain

Vous êtes matinal aujourd’hui.

Manuel

Oui, oui. J’ai un rendez-vous important.

Mme Gravain

Couché tard levé tôt. Vous aviez du monde hier soir…

Manuel

Euh non. Non.

Mme Gravain

Ah je croyais. J‘ai entendu causer. C’est toujours si silencieux chez vous. J‘ai entendu des voix.

Manuel

Oh peut-être parce qu’un moment j’ai lu à haute voix.

Mme Gravain

Ah bah, peut-être. Vous lisiez un dialogue et vous preniez la voix féminine pour les répliques de la dame. C’était du théâtre, non ?

Manuel

Oui, oui probablement

Mme Gravain

Remarquez ça ne m’a pas gêné. C’était juste parce que je vous rencontre de bon matin. Entre voisins, on se connaît un peu, n’est-ce pas.

Manuel

Oui. Bon je me sauve. J‘ai un rendez-vous important.

Mme Gravain

Bonne journée Monsieur Frontault

Manuel à voix basse

Eh ben, ça devait être coton de cacher un résistant ou un juif pendant la guerre….

 

 

 

Rideau

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