La promesse du crépuscule.

walkman

Les Infiniments.

Il oeuvrait pour quelque chose qui, finalement, ne lui serait jamais profitable. Aucun moyen que quiconque ait, un jour, à souligner la noblesse de cette tâche. Nul ne s'en souciait, au point que certains ne le voyaient pas. Même pour quelques uns de ses collègues, il n'était que le vieil homme que sa silhouette révélait. Ô sûrement d'une grande expérience miséreuse, faite d'errance, de solitude et de doutes. Rien d'autre. Il n'avait jamais été rien d'autre et, aujourd'hui, il était bien trop tard pour le devenir.
Néanmoins, il avait fini par s'accommoder de cette rudimentaire considération. Les gens étaient, d'ordinaire, assez polis pour ne pas faire montre trop virulemment de ce dédain envers les cartoneros ; et, lorsque le désamour lui devenait trop pénible, Barthélémy repensait à ses jeunes années que la nostalgie rendait fastes, trépidantes et extraordinaires. Ce qui consolait. Mais, tout de même, cela restait maigre. Il devenait de plus en plus dur et frustrant de se raccrocher à quelque chose qui n'était plus et qui, de surcroît, s'étiolait. L'imagination étant, au fur et à mesure, nécessaire pour redonner corps à ces souvenirs qui s'effritaient, eux aussi.

Ainsi, alors que Manuel et Conrado partageaient leurs regrest amers de Train Blanc, Barthélémy, lui, cherchait vers quel moment de son histoire voyager. Hélas, bien trop distrait par le ton engagé de ses deux compères, il ne put s'enfuir vers ces horizons plus chauds.
"Qu'est-ce que tu fais de tout ce que tu trouves, l'aïeul ? lui lança l'un.
- Ce que je...? Je l'emporte à la maison de Manciella.
- Manciella ? sourcilla le second.
- Là-haut, derrière la Boca."
Manuel et Conrado se regardèrent, habités d'une même interrogation tandis que le camion ralentissait. Un monticule d'encombrants les attendait sur le trottoir afin d'être méticuleusement chiné par les premiers cartoneros qui le verraient. Ils descendirent les uns derrière les autres de la benne.
"C'est qui, ça, Manciella ?" voulut savoir Manuel.
Raconter tout ce que l'association faisait et pourquoi elle avait besoin de lui - et d'autres cartoneros - était un exercice que Barthélémy avait souvent eu l'occasion de roder. Encore une fois, il l'exécuta laconiquement.
"Combien ils payent ?"
- Bien, répondit Barthélémy. Je n'ai jamais eu la moindre occasion de m'en plaindre.
- Et ils prennent beaucoup de cartons ? poursuivirent l'un après l'autre les deux collègues. Combien ils prennent ?
- Beaucoup."
Rapidement, il les avait convaincus de le suivre une fois que le camion aurait été copieusement chargé.

Comme il s'y était attendu, à Manciella, ils avaient été très bien accueillis et payés de suite. Les deux autres avaient filé avec la camion, sillonner les alentours de Boca pour trouver de quoi être payés davantage, alors que Barthélémy, lui, était resté, prenant une pause et un café dans la boutique du petit atelier de recyclage.
Diego, que le cartonero avait toujours connu comme membre de l'association, et bénévole dévoué, arrivait en incarnant, comme à son habitude, une chaleur humaine délicieuse. Il salua le vieil homme d'une tendre tape dans le dos.
"J'ai vu le camion repartir, tu ne fais pas d'autres tournées, ce matin ?"
Barthélémy souleva la tasse de son café pour se justifier. Amusé, Diego hocha la tête d'un air entendu, et commença à former des piles, sur le comptoir, avec des cartons de la même taille.
"Et Nora, elle n'est pas là ? s'enquit l'aïeul."
Si Diego fut surprit par la question, il ne parut pas gêné au moment d'y répondre. Barthélémy avait eu bien assez de temps pour analyser le lien d'affection qui s'était tissé entre les deux bénévoles de Manciella, mais il n'avait jamais pu assisté à une manifestation de celui-ci. Alors il insistait avec son regard, et Diego s'empourpra.
"Tu es un garçon idéal, Diego, dit Barthélémy. Je ne cesse d'être stupéfait par le bien qu'exerce ta simple présence dans la pièce. Et ça, Nora aussi elle le voit."
Dorénavant, la gêne se lisait bien sur le visage du jeune homme qui articula un pénible "merci" pour s'en sortir. S'il en avait eu le courage, Barthélémy aurait été bien plus dithyrambique à son sujet. Sur les épaules de Diego, le destin n'avait à peser ; il était bien assez sûr de lui, et de bien faire. Il était évident que c'était lui, et lui seul, qui écrivait le fil de sa vie et qu'il en jouissait. Ne devant céder à la chance que le bonheur d'être jeune et en bonne santé, d'avoir été - il est vrai - bien aiguillé quand il était petit, et bien outillé par ceux qui l'aimaient tant. Aucun risque que celui-ci ne finisse cartonero, se dit Barthélémy, à mâcher encore et encore quelques trop peu de souvenirs pour se donner du courage et se convaincre que, n'être qu'un tout petit engrenage sur ces sept milliards, sans lui, la grande horloge de la Vie ne saurait fonctionner. Non, Diego allait être un homme clé pour beaucoup de gens, qui profiteraient de sa philanthropie, de sa générosité ainsi que de la joie qui irradiait de lui. Et il y avait fort à parier que ce concert, Nora l'écouterait aussi.


[...]"Un jour, Barthélémy, tu trouveras un trésor, renvoya Diego. Tu te pencheras vers lui sans savoir ce qu'il aura à t'offrir mais tu t'en saisiras. Et là, tu le reconnaîtras.
- Je reconnaitrai quoi ? s'étonna le vieil homme.
- La dette. La vie n'a pas oublié ce qu'elle te doit. Ce trésor qu'elle t'offrira sera bien plus fort que tout, et avec lui tu verras que, malgré toute la tristesse de ce monde qui s'enlise peut-être, il en remonte une merveilleuse promesse."
Au fond de lui, bien qu'il n'y subsistait plus que de très rares motifs d'espoirs, Barthélémy se retrouva convaincu. Convaincu que ce précieux signe viendrait descendre sur lui ; mais convaincu aussi de ce qu'il allait devoir faire pour que cela se produise. Et soudain, guidée par d'heureuses coïncidences, Nora, à qui le soleil allait si bien, entra à Manciella.

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