La rose et le piano

plumedesang

Petite nouvelle inspirée par l'image de couverture que je viens de terminer.

Une rose fanée sur un piano poussiéreux, voilà tout ce qu'il me reste d'elle. Un amour perdu à jamais, un ange détruit par la folie, une mélodie funeste. Je peine chaque jour un peu plus à me remémorer les traits si délicats de son visage diaphane, que je trouvais pourtant si exquis de son vivant: ses yeux pétillants, ses lèvres carmines, si douces au contact des miennes, son regard dans lequel je pouvais me perdre des heures durant... Tout cela n'est plus et se perdra dans l'oubli. Celena mourra alors une seconde fois, lorsque mes souvenirs d'elle seront réduits à néant par mon cerveau abruti par le vin et l'opium que j'ingurgite chaque jour pour noyer mon chagrin.


Celena était l'amour de ma vie. Divinement belle et pas moins dénuée d'intelligence et de vivacité d'esprit. Elle était passionnée par la littérature, notamment Poe et Baudelaire, mais était aussi férue de peinture, de cinéma (les « freaks movies » en noir et blanc étaient, selon elle, du pain bénit dans un monde où règne la superficialité et les canons de beauté prisés par les médias et pourtant inaccessible au commun des mortels), mais avant tout de musique. Mélomane invétérée, Celena souhaitait plus que tout vivre de sa passion indéfectible pour les mélodies lancinantes, torturées, de celles qui vous prennent aux tripes et vous font ressentir toute la détresse et le désarroi de leurs auteurs, dégoutés de vivre dans un monde rongé par l'idiotie collective ou pris dans les filets de leur propre névrose.


Nous étions fiancés et venions de nous installer dans un charmant manoir néo-gothique que j'avais pu acquérir grâce à l'héritage que je venais d'empocher suite au décès de mon oncle, qui m'avait logé, nourri, blanchi, éduqué et aimé comme son propre fils. Il faut dire qu'avec des parents portés sur l'héroïne et le crack je n'avais pas vraiment d'autre perspective.

Comme gage de mon affection, j'avais décidé d'offrir à ma bien aimée un piano afin qu'elle puisse un jour réaliser son rêve de toujours. Je croyais que notre bonheur irait grandissant, j'ignorai que ce fichu instrument allait signer son arrêt de mort.


La chute de Celena ne s'est pas produite de suite, de manière brutale. Au contraire, il aura fallu plusieurs années avant que son corps ne repose sous terre. Cela rajoute d'autant plus à ma peine car je suis rongé par la culpabilité de m'être délibérément aveuglé pendant tout ce temps alors que j'aurais pu la sauver. Son décès serait-il survenu brutalement,de manière que je fusse incapable d'agir, je me serais senti moins accablé par les remords. Alors peut-être ne chercherais-je pas à endormir ma conscience dans la boisson et la drogue et Celena ainsi de pouvoir au moins survivre dans ma mémoire. Mais je n'ai rien voulu voir venir alors que l'horrible dénouement prenait place sous mes yeux jour après jour.


Au départ, Celena ne se contentait de jouer du piano que quelques heures par semaine, nous étions alors encore heureux, pleins d'ambitions, de projets et d'amour l'un pour l'autre. La vie nous souriait, que demander de plus?

Et bien c'est cela, plus, toujours plus! Celena devenait chaque semaine de plus en plus obsédée par le fait de devenir la plus grande pianiste de notre époque. Elle passait des heures entières à faire courir ses doigts sur les notes frénétiquement au point de s'écorcher les mains jusqu'au sang. Je la regardais faire sans mot-dire jusqu'à ce qu'épuisée, elle aille se coucher, alors je lustrai le piano maculé du fluide écarlate, pour que cela recommence le lendemain. Son obsession pour l'instrument musical était devenu tel que tout ce qui la passionnait tant d'habitude n'avait plus aucun intérêt pour elle, de ses lèvres, ne sortait plus que le même mot: le piano, le piano, le piano.

Au bout d'un certain temps, son obsession grandissante la poussa à se priver de nourriture et de sommeil. Je me disais alors que ce n'était que l'histoire de quelques jours, que lorsqu'elle aurait fini sa composition les choses reprendraient leur cours. Seulement j'ignorais l'ampleur des dégâts qui allaient survenir.

Celena continua en effet à se priver, de marnière à ce qu'il ne lui restât plus que la peau sur les os et qu'elle soit dans un état permanent d'apathie. Désormais elle faisait peine à voir. Elle qui par le passé avait de belles courbes féminines, avait maintenant les os saillants. Son regard, d'ordinaire vif et plein de vie, était devenu vide et creusé de cernes profondes. Le manque d'hygiène maculait sa peau, autrefois de porcelaine, de tâches brunâtres et jaunissait ses dents, blanches comme perle d'ordinaire. Sa longue chevelure autrefois noir ébène et abondante, ternissait et chutait à vue d'œil, découvrant chaque jour un peu plus son crâne, désormais visible sous les rares touffes grisonnantes.

La Celena que j'avais connue jadis n'était plus, malgré tout je l'aimais encore.


Ce n'est que lorsqu'elle a sombré dans la folie que je me suis rendu compte que je devais agir. Or, il était déjà trop tard.

Un matin de décembre, alors que je m'arrachai des bras de Morphée, je fus surpris de ne point entendre les notes, désormais discordantes, du piano de Celena. Pour cause: au lieu de découvrir sa silhouette décharnée jouer un vacarme de tous les diables, c'est son cadavre que je trouvais.

Le médecin que j'ai appelé dans la minute qui a suivi a conclu à un arrêt cardiaque dans la nuit suites aux privations extrêmes dont elle avait fait preuve.


La mise en bière a eu lieu quatre jours plus tard. Quatre jours pendant lesquels j'ai pu réaliser l'ampleur du désastre dans lequel j'avais fourré la femme que j'aimais sans même tenter de l'en sortir. Quatre jour où je n'ai cessé de contempler le visage défiguré par les cernes et les rides précoces, le crâne quasi chauve et le corps rabougri d'une beauté qui n'en était plus une depuis longtemps. J'aurais pu fleurir sa tombe mais j'ai préféré lui rendre hommage à ma manière: une rose, une seule, sur un piano.


Désormais j'erre de bar en bar, de squat en squat, pour avoir ma dose de paradis artificiel, afin d'oublier. Lorsque mon cerveau sera assez amorphe pour ne plus se rappeler du visage ou du nom de mon amour perdu, alors il me restera la rose. Et lorsque celle ci sera desséchée, alors Celena sera définitivement morte, me laissant seul avec un piano, symbole de ma descente aux enfers.

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