La Salamandre – Chronique d’un incendie

mallice

Jour 1, 18h15 : « Un incendie a démarré cet après-midi aux alentours de 15h15 dans la forêt de Nieuvert, les sapeur-pompiers sont rapidement intervenus et sont parvenus à maîtriser les flammes qui avançaient dangereusement vers les habitations situées en lisière de forêt, aucun blessé n'a pour l'instant était signalé, mais l'incendie continue de se propager vers le sud…. » L'homme était engoncé dans son vieux sofa poussiéreux, il fixait d'un regard vide le poste de TV qu'il éteignit brutalement. Il avait la peau d'un homme de soixante ans, marquée par des tâches, des teintes rougeâtres, un grain flétri. Il avait chaud, il sentait la fière qui montait et dévorait sa tête. Une goutte de sueur roula, il frissonna. Il était brulant. Quelque chose frappait fort entre ses deux yeux, si profondément qu'il réalisait l'espace immense qu'il avait en lui. Il avait froid et se couvrit d'une couverture qui trainait tout en s'allongeant, tremblotant.

Jour 2, 17h15 : L'homme se réveilla, fébrile, ses yeux s'ouvrir lentement, difficilement. Il tituba jusqu'à sa table en bois et attrapa un grand verre d'eau qu'il but à coup de larges gorgées. Il s'assis, alluma la radio : «…pour faire face à cette tragédie…A l'heure actuelle, l'incendie continue de se propager vers le sud, le préfet à fait appel à des renforts pour parvenir à maîtriser les flammes, un hommage aux deux pompiers sera rendu dans la cour du collège du village de Nieuvert ce samedi en début de matinée, les scientifiques sont particulièrement inquiets des conséquences désastreuses que cet incendie aura sur l'environnement, en effet, la forêt de Nieuvert abrite une espèce de Salamandre extrêmement rare, la Salamandre Rousse, il pourrait s'agir des derniers spécimen préservés dans leur habitat naturel... ». L'homme ouvrit la fenêtre de sa cuisine, il avait si chaud. L'air du mois d'avril s'était évaporé, remplacé par son souffle sec et moite. Ses poumons le brûlaient, son cœur palpitait. Ses mains transpiraient et laissaient des traces sur le verre d'eau glacé qu'il portait à son torse comme pour se refroidir.

Jour 3, 16h15 : « Des canadairs viennent de bombarder la forêt, il semble qu'ils soient parvenus à éteindre le foyer mais le feu continue de se propager toujours plus au sud et reste pour le moment hors de contrôle. » Les flammes envahissaient l'écran du poste de TV. « Ce n'est pas rien, pensa-t-il ». Ses paupières étaient lourdes, la couleur orange du feu donnée à son blanc d'œil une acidité nouvelle, insupportable, il ferma les yeux. Tous l'intérieur de son être papillonnait de manière électrique, il était pris de secousses et parfois se cambrait brutalement sous l'effet de décharges. Il sentait son corps se pétrir au rythme de la fièvre. Il pensait à la Salamandre, la salamandre… Sa petite tête, sa peau reptilienne, ses yeux ovales et sa longue queue arquée ; que va-t-elle devenir la Salamandre ? Ses pensées s'alourdissaient et se cramponnaient à son crâne qui se balançait et se cognait à ses tempes, frénétiquement.  

Jour 5, 15h15 : Il avait dormi, lourdement, il lui semblait avoir rêvé de la Salamandre. Allait-elle nager dans l'eau des canadairs, la salamandre ? La fièvre était redescendue mais il se sentait vide. L'énergie de son corps l'avait abandonné, oui, il était vide et froid. Il se leva de son sofa. Ses vêtements étaient imprégnés d'une odeur de sueur, son front brillait encore de l'eau qui l'avait abandonné. Il prit deux tranches d'un vieux pain de campagne et les enfonça dans son grille-pain. Il alluma la radio «…l'orchestre jouera ce samedi en leur honneur. Les pompiers ont œuvré toute la nuit et ont finalement réussi à maîtriser l'incendie. Cependant, la forêt n'est pas hors de danger, le brasier pourrait reprendre à tout moment et les spécialistes vont veiller nuit et jour afin d'endiguer définitivement… ». L'homme pensait à la Salamandre… sa robe tachetée comme sa vieille peau. Dans ses yeux, il voyait l'eau s'évaporer, il sentait cette odeur de bruler et sa peau se déchirait, il imaginait ses membres se tordre en une dernière brasse parmi les flammes, il suffoquait puis s'effritait, sa vue se brouillait dans la fumée du grille-pain, son nez s'évanouissait, son vieux sofa s'enflamma et son corps brula.

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