La valse des marteaux sur l'enclume

Benjamin Didiot

Qui sommes nous pour décider qui domine. Il déteste quand ils sont en retard. Et ce matin, ils le sont.

Son perfecto de cuir noir arbore un numéro 1 brodé d'un blanc immaculé. Le numéro, comme brillant dans la pénombre matinale, expose au monde la position qu'est la sienne au sein de son gang. C'est également ce qu'il utilise comme nom. Il remonte son col afin de ne pas être dérangé par le vent alors qu'il allume sa cigarette. Cela ne suffira pas à le calmer, il aime seulement imprégner sa bouche de l'odeur du tabac fumant. Il ne fumera certainement pas avant ce soir, si ce n'est demain matin. Non par refus de tomber dans la dépendance, c'est seulement qu'il n'en ressent pas le besoin. C'est comme une habitude qui n'est ni forcée, ni indispensable, mais qui s'accroche à lui sans qu'il n'y oppose de résistance.

Ils sont définitivement en retard. Et il déteste attendre. Au fur et à mesure que sa cigarette se consume, son énervement grandit, et la nicotine peine à faire son effet. Après avoir jeté et écrasé son mégot à terre, il regarde sa montre, à fin mécanisme et au bracelet en crocodile ornant sobrement son poignet. L'aiguille des secondes se déplace et le nargue, le ramenant sans cesse à l'abandon qu'il perçoit en ce retard.

Six minutes de retard. Il trouve cela absolument inacceptable. Il joue avec son briquet pour occuper ses mains, et donne des coups de poignets en l'air afin de surveiller brièvement l'heure. Les secondes passent, et toujours personne en vue. Autour de lui, les autres chefs ont été rejoint par leurs membres. Il sent leurs regards moqueurs et irrespectueux sur lui. Pour garder la face il fait de son mieux et y arrive, il est bien assez fort pour ça.

Mais malgré sa détermination, les yeux rivés sur lui commence à faire naître un sentiment d'oppression et de malaise qu'il ne pouvait contrôler. Se traduisant immédiatement en colère, il montrera l'exemple et fera comprendre aux autres que ce retard est impardonnable. Impossible de réfléchir, il n'imagine pas à l'avance ce qu'il fera, ce sera spontané. Ça viendra du cœur, pense-t-il. Ça viendra de son cœur rancunier et rempli de haine.

Les voilà. Enfin. Au bout de sept minutes et trente-deux secondes.

« Voilà mes trois imbéciles qui arrivent enfin, crie-t-il dans la direction des autres groupes. Contemplez leur démarche assurée, vierge de culpabilité, pas pressée ni même rapide. »

À ces mots, les trois retardataires, à quelques mètres de lui, augmentèrent la cadence de leurs pas.

« Au moins ils ne sont pas sourds. »

Ils arrivent très vite à son niveau, et s'arrêtent à une trentaine de centimètres de lui. Comme à l'armée, droits comme des piqués, à la seule exception que leurs visages arboraient de vagues restes de sourires.

« Vous avez plus de sept minutes de retard et je vous conseille d'effacer par vous-mêmes ces rictus ridicules de pucelles avant que je me charge de les faire disparaître. »

Les sourires n'étaient plus que de vagues souvenirs disparaissant aussi vite des étincelles brulantes volant dans les airs. Ils savaient que cette fois, leur chef ne rigolait pas du tout.

« Ce n'est pas grave sept minutes, dit l'un des trois retardataires, c'est juste un petit retard. »

Après un échange de regard bref mais menaçant, le chef empoigna sans prévenir la nuque du bavard et le fit tomber agressivement sur ses genoux. La surprise avait eu raison de ses réflexes.

« Reste à genoux et ferme ta gueule. »

Il hocha la tête en signe de soumission.

Le chef passa aux deux suivantes, qui semblait retenir de nombreuses remarques. La peur laissait close leurs lèvres et leurs langues étaient tout autant immobiles. Leurs yeux trahissaient cependant leur mécontentement, ce qu'il ne tarda à comprendre suite à un rapide échange de regard.

« Quelque chose vous embête les filles ? Ce doit être l'insolence de ce cher petit monsieur qui doit avoir perdu sa montre. Toi Princesse, tu as l'air vraiment contrariée par son manque de ponctualité. »

Il saisit la main de la jeune femme, qui se laissa faire, n'ayant d'autres choix s'offrant à elle. L'autre jeune fille reste de marbre, observant en silence, ne souhaitant pas prendre le risque de s'opposer à qui que ce soit. Elle savait pourtant que sa cruauté n'était qu'accrue quand il prenait son air de gentil sadique. Elle tremblait de peur et tentait de le cacher, pour le moment avec succès. Mais elle savait que Princesse n'était pas aussi forte qu'elle et pouvait craquer à tout moment.

L'amenant devant son camarade immobile, il lui murmura à l'oreille.

« Frappe le.

Non, murmura-t-elle à son tour.

Frappe le.

Non.

Alors je vais devoir te frapper. »

Sur ces mots il avait empoigné fermement l'arrière de son col. Il ne cessait de regarder fixement son visage, avec un regard rempli de rage. Il cherchait à croiser son regard. Lorsque ce fût le cas, il pût lui promettre au travers de ses yeux qu'il allait la frapper si elle n'obéissait pas. Ce fût un plaisir de faire peser sur elle la menace d'une punition imminente.

Elle jeta alors un violent coup de pied. Elle aurait aimé se retenir pour ne pas faire trop mal à son ami. Son ami, c'était ainsi qu'elle le voyait. Elle frappa pourtant son ami, retenant des larmes de remords. En offrant un second coup, elle lâcha prise et de lourdes larmes coulèrent sur ses joues. Recroquevillé au sol, il ne pouvait pas voir ses larmes, mais pouvait sentir les siennes glisser sur ses joues, ses yeux n'osant se relever. Lui, dans toute sa splendeur et se tenant remarquablement droit, n'attendait que ça, son visage fendu du sourire d'une fierté malsaine.

D'une main assurée, et saisit l'épaule du bourreau, épargnant le condamné innocent.

« Assez, Princesse, n'en profite pas tout de même. »

Elle sécha ses larmes du dos de la main. Ses longs cheveux roux cachaient son visage. Elle avait honte, elle se sentait coupable. Elle souhaita aider son ami à se relever, mais fût encore une fois retenue par l'épaule.

« Laisse donc ce bon monsieur au sol. J'ai à lui parler. »

Il s'adressa à l'autre jeune fille.

« Viens là Ma Belle. »

Elle s'approcha doucement de lui. Elle était effrayée par ce qu'elle venait de voir et anxieuse quand à ce qu'il allait lui demander. Il se baissa et posa soigneusement sa main sur le dos du martyre, qui tenait son ventre en se tordant au sol. Il prit soudain un air de gentillesse aussi étonnant que perturbant, venant de lui.

« Tourne toi mon vieux, dit-il calmement, je me suis emporté. Ce doit être le regard méprisant des autres chefs à la vue de ma solitude causée par votre retard qui m'as échauffé. Princesse aussi s'est emportée je pense, certains diront que c'est de ma faute, mais entre nous, ce n'est la faute de personne. »

Ses yeux presque secs se dévoilèrent lorsqu'il se tourna pour faire face à l'homme qui avant d'être son chef était son ami. Il fixa ce visage, qu'il aimait tant. Il le respectait, ne lui en voulait pas pour son emportement. Après tout, un retard est toujours grave. Et ça arrive à tout le monde de s'emporter. Sans même une transformation de son sourire, son visage redevint effrayant, faisant oublier la tendresse qui animait ses yeux quelques secondes auparavant.

Il saisit alors la cheville de sa Belle et colla son pied sur la gorge de ce cher vieux, l'étouffant en le clouant au sol. Il pût alors lire un mélange d'étonnement, de peur, de tristesse et de déception dans ses yeux lorsque sa gorge s'enferma entre le talon et la semelle de la Belle, mélange d'émotions assez rare qui suffit à lui égayer la journée. Il ne lâcha pas sa cheville, car il sentait qu'elle exerçait une résistance à son emprise qui se faisait de plus en plus forte. Quand à elle, elle le trouvait définitivement effrayant.

S'approchant de son visage, le chef entama une leçon de ponctualité.

« J'ai menti. C'est bel et bien de ta faute. J'ignore et je me fous de ce que vous faisiez. J'ai bien une petite idée, au fond ça ne change rien. Quoi que vous fassiez sans moi m'énerve au plus haut point. Nous étions pourtant d'accord, nous devions rester ensemble, soudés. Je vous ai offert des montres, vous me devez la ponctualité. Je vous ai offert ces vêtements, et une place à mes côtés. Nous sommes une famille. Pour vous je suis comme... »

Il s'arrêta soudainement, les yeux rivés vers la chaussure de sa Belle. Des bottines à hauts talons épais, en cuir. Les consignes était bien sûr de les cirer afin qu'elles restent intactes, et au travers de cette impeccable propreté de refléter la perfection de leur groupe. Pourtant, elle était là, comme pour le narguer. Une égratignure au bout de la chaussure de sa Belle. Il tremblait devant cette imperfection, et lâcha sa cheville, dégageant aussitôt l'emprise sur l'autre jeune homme, qui perdait son souffle et s'empressa de le reprendre. Quelle provocation impardonnable. Elle se tenait droite, ne comprenant pas ce qui arrivait à son chef. Il se releva tout en continuant de fixer l'insolente égratignure. Il n'en détacha son regard que pour le lancer, accusateur et déçu, à sa Belle.

« Ma Belle, donne moi ta main. »

Elle tendit sa main tremblante vers lui. Les autres restaient immobiles et silencieux.

Sans la lâcher, il s'approcha doucement d'elle et posa sa main sur sa poitrine. Elle avait son cœur battant dans sa propre paume. Conservant le contact avec sa main il se déplaça afin de se placer derrière elle. Se collant contre son dos et surplombant ses épaules, il embrassa tendrement son cou.

« Ton cœur bat si vite, tu dois être d'humeur romantique. Tu sens ton cœur qui bat, Ma Belle ? »

D'un sobre geste timide et intimidé de la tête, elle acquiesce. C'était le cas, son cœur battait fort. Elle le sentait tellement qu'elle avait l'impression qu'il l'avait arraché et posé dans sa main. Cette vision de son organe, battant seul dans le vide de sa paume, était terrifiante.

« Tu le sens battre ? Parfait. C'est très bien. Alors maintenant je te demande d'être très attentive à chacune de mes paroles. Je te jure que si jamais vous êtes de nouveau en retard, je ferais en sorte qu'il s'arrête de battre. »

Il ne lâchait ni sa main, ni la pression qu'il exerçait contre elle. Elle pouvait presque sentir deux cœurs, son propre cœur mais aussi le sien, tant il était collé à son dos. Elle avait l'impression qu'il continuait toujours à la tirer vers lui. Un vertige la saisissait impitoyablement. La main de l'homme devenait grossière, laissant place à une puissante patte. Son ombre se changeait en angoissantes tentacules qui la retenait au sol. Sa respiration se faisait difficile, l'emprise étouffante ne cesse. Elle serre son cœur dans sa paume et manque de le faire exploser, ses oncles tranchant caressant dangereusement le tissu musculaire sanguinolent. Cherchant du regard ses amis, ils se troublent. Statues de sables fuyantes mais immobiles, elle est seule, seule avec deux battements de cœurs étrangement coordonnées. Les martellements cadencés troublent ses sens et la piège dans un tourbillon de fracas bruyant et incessant. Ils la battent sans cesse, ensemble, avec un rythme saisissant de précision. Comme deux forgerons, frappant l'enclume de leurs marteaux, faisant jaillir les flammes, valsant sans accompagnement et sans fin.

La valse se fige et la Belle est libérée.

Une main rassurante se pose avec une remarquable légèreté sur son épaule. C'est celle de la Princesse. Elle l'aida à se relever, la Belle s'étant effondrée lors de son inespérée libération. Elle en profita pour relever le jeune homme, qui n'osais toujours pas se mettre debout.

Comme par réflexe, ils se remirent en ligne, face à leur chef.

« Vous avez l'air misérables, lâcha-t-il en un soupir de dégout. Vous êtes débraillés, faites moi le plaisir de faire attention à vos affaires. Je commence à douter que vous me méritez en tant que chef. La colère semble animer vos regards, j'estime qu'ils devraient refléter la honte plutôt que ces idées ridicules. Ne chassez pas pour autant la rage que vos faibles esprits vous évoque, gardez-la et faites en bonne usage. Laissez-la vous contrôler. Votre rage pourrait racheter votre conduite. Elle pourra servir à protéger notre famille. Alors peut-être, lorsque par l'action de l'un de vous la famille que nous formons sera sauvée, je ferais l'effort de pardonner vos retards. »

Avant qu'il eut le temps d'entamer une autre phrase moralisatrice, une puissante sonnerie s'éleva, claquant à plusieurs reprises dans les airs.

Toutes les personnes aux alentours savait ce que cela signifiait. Un silence pesant s'installa immédiatement à la fin des choeurs tambourinants. Empoignant leurs affaires, ils s'approchèrent par groupe de l'entrée de l'établissement.

À quelques mètres de la majestueuse porte, le numéro 1 se tourna vers ses camarades et brisa le silence.

« Par pitié, plus de retard. Je déteste vous attendre, et surtout je hais le regard des autres. Faites un effort, arrivez impérativement avant moi. »

Il embrasse sa Belle et sa Princesse, chacune sur le coin de leurs lèvres, comme un tendre baiser, et offre à son vieil ami une accolade chaleureuse.

Pénétrant avec l'assurance qui était sienne et dominant le hall, il était suivi par ces trois amis, tels des ombres flottantes avançant mécaniquement sur ses pas.

Alors que les élèves médiocres, déjà présents depuis plusieurs minutes, l'acclamèrent, il lançait des regards charmeurs aux jeunes filles. Il aimait plus que tout ce sentiment. C'était le prix qui était offert aux numéros 1 de chaque groupes. Parfaitement conscient de l'absence de valeur et d'honnêteté dans les sourires qu'il gagnait en retour de ses regards, il aimait les recevoir chaque jours comme des récompenses méritées. Dans les yeux rivés vers lui se trouvait ce qui le tenait en haleine chaque jour où il foulait le sol de l'école. Il aimait capter des secondes de vie qu'il transformait avec certaines personnes en heures entières, avant de les abandonner prétextant qu'il n'avait plus de temps à céder. Son temps lui était précieux mais il aimait le gâcher ponctuellement avec ces personnes qu'il utilisait comme de fragiles et lassants objets. Il laissa ses sens se noyer dans la foule et se dit, comme chaque matin, qu'une belle journée l'attendait.

Derrière lui, et sans qu'il ne puisse les percevoir, les marteaux se remirent à frapper l'enclume. Cette fois, ils étaient trois à les entendre, et à les voir, prenant le pas sur toutes leurs pensées. Dominant leurs esprits, l'image violente qu'il ne pourront chasser. Image qu'ils ne veulent chasser. Trois puissants outils martelant le fer bouillant, éclaboussant d'étincelles cinglantes le sol jonché d'un sang pourpre. Valsant ensemble, s'abattant en rythme sur l'enclume, faisant coups après coups disparaître le noble numéro qui l'ornait au profit d'une tâche ardente, jaillissante d'étincelles incandescentes et d'éclaboussures sanguines.  

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