L'arbre

Sylvia Herbez

L'arbre

Demain, je commencerai la journée par me rendre sur ta tombe. Exercice matinal ou rendez-vous mystique? Hésitante perspective qui me laisse encore la nuit pour réfléchir. Quelle est autrement cette voix qui me pousse à le faire? Je suis une fille en mi-ombre, une demi-teinte, un clair-obscur, à peine un flou artistique. Une je ne sais quoi qui me laisse au bord de la route, seule, une valise à la main. Voilà, je suis à l'exact endroit où il ne peut rien m'arriver. Le vide total. C'est rassurant. J'aspire à vivre ce moment où rien ne tente de me faire changer d'avis, où le temps seul s'agite autour de ma personne et moi, justement moi, qui reste là, plantée comme un arbre, depuis toujours. L'arbre est à l'endroit où il se trouve, sans stratagème ni manigance d'aucune sorte. Prenez le chêne par exemple. Son seul fait de s'élever attire toutes les admirations. Il lui suffit d'étirer ses bras pour devenir automatiquement l'ombre de la sagesse sous la quelle les rois rendent leur justes sentences. Les rois passent, les chênes restent. Le sapin est choisi pour sa couleur rassurante à la saison de tous les frissons, le dattier pour sa hauteur inaccessible et sa garantie de sauvegarde des fruits convoités, l'érable pour son liquide suave, le cornouiller pour son rouge sang... Il me faut penser arbre. Ne plus bouger et sentir le lent mouvement de la sève parcourir les millions de millimètres de boyaux et tuyaux en tout genre. Respirer à l'envers, inverser le souffle et rendre ce qui a été donné. Puis, sans que cela se voit, enfoncer un pied par le talon dans la terre, puis le second, effectuer un léger mouvement de bascule d'arrière en avant pour finir par insérer dans la fraîcheur musquée les orteils, un à un. Laisser ensuite la pesanteur faire son travail pour ne sentir que la caresse de la terre remontant lentement le long des jambes. Écouter le craquement de l'écorce qui me pousse, tous ces gémissements végétaux que mon corps déformé commence à émettre en fréquence basse. Attendre le matin suivant et boire la lumière de l'aube goutte-à-gouttes. Tu vois, je ne bouge presque plus. Bientôt la foule remuera en tous sens, les fiancés suspendront leurs cœurs à mes feuilles bleues et j'écrirai les ombres de leurs promesses en toute saison par tous les temps aux pieds de ta tombe. Je te raconterai tous mes voyages, le chant de mes rêves, le goût du miel lunaire. Tu m'apprendras le parfum du vent, le chant des étoiles que l'oiseau porte dans son regard et nous passerons le temps incolore de nos jours enracinés.  

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