L'ARBRE DE VIE

emilio

L’ARBRE DE VIE

Une  ferme massive sur les “hauts” de Biarritz. Un parc immense dévoré par un bois luxuriant. Un chemin tortueux qui serpente au milieu des fougères et le ruisseau d’émeraude qui s’oublie entre des chênes centenaires. Des senteurs de lichen, de fleurs fragiles. Des aspects d’éternité.

 Marie a dix ans. Marie a de longs cheveux blonds qui retiennent la lumière. Elle habite cette belle villa néo-basque aux murs blanchis à la chaux et aux volets rouges avec son père à l’orée du bois. Octobre peint les feuillages d’ocre et de vermillon, il les regarde rouiller et danser leur valse lente jusqu’à l’humus qui respire sous le pas léger de la petite fille. Des myriades d’étoiles scintillent dans ses yeux azur lorsqu’elle s’assied sur un géant couché.

 Elle est gracile. Il est énorme. Elle est vivante. Il est à bout de souffle et les sentinelles encore debout montent vers le ciel incandescent, les mains ouvertes, offertes aux caresses du vent.

 La cathédrale de verdure change doucement de couleur au fur et à mesure de la tombée du jour : des tons se diluent insensiblement et d’autres s’inventent, se dispersent, se regroupent au gré des ombres et des lumières.

 La main de l’enfant caresse l’écorce ciselée, tailladée, du chêne assoupi. C’est une peau tannée par trop d’aubes et de nuits, d’hivers, d’orages, d’incendies. Des oiseaux, sous leur gîte embaumé d’essences rares chantent le glissement du jour, l’avènement de la nuit, des fleurs frémissent et murmurent leur fraîcheur, des feux épars finissent de se consumer.

 Et le mourant se taisait, livré à la glèbe, tandis qu’une larme chaude glissait sur la joue de Marie jusqu’à la commissure de ses lèvres et que la sève s’écoulait lentement du gisant.

 “Bientôt, l’hiver sera là, mais comme tu es courageux, pensa-t-elle, tu ne te plaindras pas... Mais tu souffriras, parce que je sais que tu souffres déjà, en silence. Ta peau a mal, la vie t’abandonne et ton cœur se serre.”

 Le ciel revêtit une bure violie que l’eau vive du ruisseau, la petite fille et le mourant réfléchissaient.

 La poupée diaphane déposa un baiser sur le corps exsangue ; la robe opaline, évanescente devint une palette d’où jaillissaient des aquarelles aux teintes exquises.

 Une chouette hulula, un vol de passereaux déchira la nuée, tandis que les mains frêles de Marie se firent bienveillantes, apaisantes. Les paupières closes, elle écouta le murmure incessant des grillons, le concert secret des habitants du bois.

 “Je ne veux pas que tu meures, mon bel arbre... C’est absurde, la mort.”

 Et la nuit qui n’en pouvait plus d’attendre, devint maîtresse, odalisque. Sans faire de bruit, comme habitée de pulsions intimes, souterraines, elle se lova contre les branches des géants, embrassa les troncs, les feuilles, les scarabées d’or, les infimes vibrations avec la conviction d’une amante. Un suc odorant, un somptueux mélange d’arômes souterrains, ressenti, respiré, inhalé par la forêt toute entière, commença de se répandre dans l’atmosphère du sanctuaire devenu nocturne.

 Alors, Marie retint son souffle, la vie en elle s’accéléra au point qu’elle semblait devoir lui échapper. Mais les lucioles se mirent à former des balises tremblotantes de loin en loin, de proche en proche, dans une mer immense ; elles étaient des amarres minuscules jetées au hasard, lanternes vivantes et vertes posées sur la nuit, qui accrochaient le regard de l’enfant assis, immobile et pénétré de tous les mystères du monde.

 C’était un dessin figé, comme esquissé au fusain sur une surface plane. Sa chevelure ruisselait sur son corps telle une algue incertaine, improbable et fluide, présente et ailleurs, matérielle et projection de rêve. 

Comme un animal engourdi qui sort de sa torpeur, elle s’anima soudain, mais de façon à ce que l’image qu’elle donnât soit toujours aussi liquide, inspirée par un mouvement qui néglige pesanteur et réalité. Elle but à même l’écorce cette vie léthargique, esquissée, éparpillée.

Elle entoura le chêne de ses bras devenus des tentacules marines, avides de contact. Son être tout entier fut agité de longs spasmes, et ses yeux mouillés se refermèrent comme des coquillages.

 “Je ne veux pas que tu meures...” murmura-t-elle.

 Elle était une corde tendue qui se relâche doucement ; sa nuque, ses jambes, ses bras, son buste devinrent indolence.

 Alors, le temps s’arrêta. La nuit filtra le bruissement des arbres accroché au souffle du vent, jusqu’à ce que l’enfant ne perçoive plus que les battements intimes de son cœur, les torrents de sève morte dans les veines du géant déraciné.

 Pendant longtemps, elle resta soudée au chêne, presque apaisée, presque heureuse, puis elle se détacha de l’ombre.

 Le vent gonfla sa robe comme la voile d’un bateau, les fougères et les jeunes pousses dansèrent un ballet mythique avec les vagues rebelles de ses cheveux d’or, mais elle se tenait droite comme un cierge sur la tourbe humide et vivante.

 ***

*

 L’homme qui l’attendait à la porte du logis était son père. Il avait les yeux perlés de gris comme un ciel d’avant la tempête, et ses mains étaient larges et puissantes lorsqu’il les passait dans ses cheveux noirs de jais, parce que l’anxiété le prenait, comme chaque fois que Marie fuguait dans le bois.

 Il essayait vainement d’apercevoir sa fille depuis des heures dans l’écran noir des ténèbres lorsqu’elle sortit du décor, d’abord en filigrane, puis de plus en plus nettement, au fur et à mesure qu’elle marchait vers lui.

 Une vague intense d’émotion le submergeait déjà lorsqu’il courut vers elle et l’étreignit avant de la couvrir de baisers.

 “Où étais-tu, ma chérie ?... J’étais fou d’inquiétude ! lança-t-il.

 Marie était devenue sa seule raison d’exister depuis la mort de Catherine. Et chaque fois qu’elle disparaissait, la brèche s’ouvrait dans son âme : il revoyait l’accident de voiture, la tôle brisée, le corps éclaté, transpercé, mutilé, incendié, le visage tordu, défait, déformé tel une anamorphose ; les images défilaient à toute vitesse, se superposaient, se déchiraient, tandis que le remords l’assaillait. Deux ans s’étaient écoulés depuis le drame et Marie n’avait cessé depuis lors de se replier sur elle-même et afficher une attitude contemplative et secrète.

 A quoi rêvait-elle lorsqu’elle restait immobile à la fenêtre, à regarder la pluie tomber et les gouttes s’égrener en perles fines le long de la vitre embuée, tandis que le paysage se liquéfiait au dehors comme les empreintes du temps sur les toiles de Dali ? Dans quel monde parallèle et sublime allait-elle ressusciter le sourire de sa mère, les gestes qui rassurent et la voix qui berce lorsque le sommeil survient, les soirs d’hiver ?...

 Pierre aimait Catherine, qui aimait Marie, qui aimait Pierre, mais sur leur échiquier d’amour, il manquait la reine. Aussi, le rêve des images vécues se mélangeait-il au rêve des images à venir.

 Le père et l’enfant se tenaient accroupis l’un en face de l’autre, enlacés, respirant leur chaleur, unis par des liens sacrés.

 “J’étais avec mon arbre, il avait besoin de ma présence auprès de lui, parce qu’il a froid et peur”, murmura le petit bout de femme, maintenant transi de froid.

Le père retira sa veste, et la déposa délicatement sur ses maigres épaules. La grande maison blanche comme un pain de sucre tailladait leur silhouette d’un halo de lumière jaune. Un chien hurla dans la nuit entre ciel et terre, loin derrière eux.

 - De quel arbre parles-tu ? s’étonna l’adulte, j’ai peur lorsque tu t’enfuis, je n’ai plus que toi, je ne veux pas te perdre !

 Marie venait de se redresser, fine et limpide, frémissante de vie.

 - Il est tout seul, là-bas... Je n’ai pas le droit de l’abandonner, il va partir avec maman.

 Pierre pâlit, comme à chaque fois qu’elle évoquait Catherine.

 - Tu dis qu’il va s’en aller avec... Maman ?

 - Oui, je sais qu’il ira au paradis des arbres, et que maman pourra s’asseoir sous son toit de verdure quand le printemps viendra.

 - Tu as raison, Marie, tu as raison... Il ira où tu voudras qu’il aille...

 Il évita le regard de sa fille pour ne pas pleurer. Elle avait les mêmes yeux que Catherine, la même intonation de voix, la même façon de bouger, la même grâce lorsqu’elle posait la tête sur son épaule en ramenant son ruisseau blond derrière l’oreille, au creux de la nuque, dans ce coin secret que Pierre venait respirer chez Catherine au temps du bonheur.

 “Lorsque je l’ai quitté, égrena la voix cristalline, il sanglotait... Les autres ont fait un pont de leurs branches afin que je ne le voie pas ainsi et le vent a entraîné ses lamentations ailleurs, vers la route qui mène au village... Parce que le vent ne tient pas à ce que je souffre... Il chante à mes oreilles, me caresse, me berce, sèche mes larmes, mais il ne s’intéresse pas à l’arbre !... Pourtant, c’est lui qui souffre !... Comme Maman... C’est lui qui a mal, couché sur le flanc, sur son linceul de feuilles et de tourbe ! Tu comprends, je n’avais pas le droit de le laisser seul ! Je n’avais pas le droit !”

 Dans les bras vigoureux de son père, elle devenait une matière incertaine, à la fois rigide et souple, sèche et gorgée d’eau, morte et saturée de vie, comme liée au sol par des racines naissantes et se multipliant à un rythme insensé.

 Et plus elle perdait de sa crédibilité, plus les mains rudes qui l’étreignaient eurent la sensation désagréable de saisir autre chose qu’un être humain, une sorte de double informel projeté là par un magicien de l’ombre, tandis que la vraie, l’authentique eût été ailleurs, douée d‘une sorte de don d‘ubiquité.

 Peut-être avec le chêne abattu, dans un état somnambulique.

 Alors, Pierre souleva Marie dans ses bras et l’emmena dans sa chambre. Il la déposa délicatement sur le lit, puis la berça en murmurant les mots qu’elle aimait entendre. Il pensa que Catherine ferait ces choses mieux que lui.

 Chaque objet de la pièce était marqué de son empreinte : ici, un ours en peluche acheté par elle, là un petit manège de chevaux de bois distillant “la petite musique de nuit” de Mozart, jusqu’à la tapisserie bleu pastel décorée de fleurs liliales qu’elle avait posée deux ans auparavant. En fermant les yeux, il crut inhaler son parfum délicat, sentir frôler l’ombre de son corps, entre lui et leur enfant agité de tremblements.

 Il rouvrit les yeux : une poudre d’or irradiait les draps de lin d’une lumière dorée, le visage d’ange avait trouvé le repos.

 Dehors, les grands ormes jaillissaient vers le ciel anthracite, tandis que de lourds nuages noirs gonflaient leurs voiles en navigant à fleur de lune.

 ***

*

 C’est le lendemain que tout arriva.

Marie voulut retourner dans le bois, mais son père essaya de l’en empêcher. Elle disait : “il faut que j’y aille” ou bien “c’est trop important” ou encore “si tu m’en empêches, je me tuerai !”

 Ils étaient assis sur le petit banc du jardin, le jour chevauchait la nuit, le temps était à la pluie, ça sentait l’aubépine.

 Le mascaron surmontant la voûte d’entrée grimaçait un sourire tragique de diable mythologique.

 Marie parlait de la mort de l’arbre comme de celle d’un homme. Elle disait que les montagnes et les torrents, les chevaux et les chiens, les malades et les bien portants, faisaient partie du même monde, celui de la vie et qu’il fallait la respecter.

 Et Pierre ne savait comment la retenir ; il n’avait pas le cœur à la gronder ou la cloîtrer dans sa chambre parce qu’il se sentait proche de sa sensibilité, même si le rapport intime qui existait entre elle et ce chêne exsangue lui échappait. Comment pouvait-elle éprouver un sentiment pour un arbre ?... Cette relation n’avait apparemment pas lieu d’être pour un esprit cartésien, mais comment rester parfaitement logique et serein lorsque le ciel devient de plus en plus lourd et orageux, cuivré comme la tôle glacée d’un bombardier et qu’il écrase les choses de toute sa pesanteur exacerbée.

 Ils se blottirent l’un contre l’autre sur le banc, effrayés par cette brusque accélération du temps ; les moineaux s’enfuyaient à tire d’ailes vers les frondaisons lointaines, tandis que le vent se mit à souffler en rafales, à rugir, à balayer sans vergogne tout ce qui se trouvait sur son passage, faisant claquer les volets de la maison contre la pierre vive.

 Pourquoi restaient-ils soudés l’un à l’autre dans ce décor d’apocalypse chaviré par une mer de vent ?...

 Qui étaient-ils ?...

 “Je veux retourner là-bas ! gémit l’enfant, laisse-moi y aller, Papa, je t’en prie !”

 Elle s’était levée, et se tenait droite comme un gréement devant son père courbé en avant pour échapper à la violence du vent.

 Il y avait tant de détermination dans son regard et tant d’amour dans sa voix que l’homme se redressa à son tour, cédant déjà à sa requête.

 Elle lui prit la main, et l’entraîna vers le bois. Elle semblait à la fois fragile et déterminée.

 Pierre pensa à cette phrase de William Wordsworth : “l’enfant est le père de l’homme”... Marie savait des secrets qu’il ignorait, inscrits dans ses gênes, dans des millions de molécules, garantes de la mémoire du monde. Elle était le premier maillon d’une chaîne, la sentinelle d’un monde fascinant et inconnu, le dernier incendie avant la nuit. C’est sûr, toute son existence n’avait constitué qu’un prélude à cet instant, une préparation à un acte qui dépassait tout ce qu’on pouvait imaginer.

 La pluie redoublait de violence, tandis qu’ils avançaient tête nue, ruisselants, sur le chemin tortueux qui menait au sanctuaire.

 Il demanda où se trouvait le chêne et la petite fille sourit imperceptiblement, exerçant une pression sourde sur la main de son père, comme si ses forces avaient décuplé.

Les deux humains s’immergèrent dans l’obscurité, l’orage, le bois, sans même s’en rendre compte, tout entiers imprégnés du désir de connaître l’indicible.

- Il est là-bas, dans la clairière, au milieu des siens, qui prient debout sous le chapiteau ! s’exclama-t-elle, ivre de joie.

 - Quel chapiteau ?....

 - Le ciel... L’espace...

 L’orage entaillait la nuit d’estafilades électriques. Un vaisseau fantôme croisant au large, déploya sa batterie de canons sur un océan déchaîné.

 La lune s’était noyée, le vent bousculait violemment les deux silhouettes qui continuaient d’avancer dans la tourmente.

 Alors, la pluie cessa, comme par enchantement.

 La glèbe repue de la manne céleste, distribua aux racines les plus profondes, la nourriture essentielle à leur vie. Des parfums résineux sortis de l’intimité sylvestre, montés du cœur des arbres, vinrent enivrer les deux témoins muets d’admiration devant la paix soudain ressuscitée.

 Il n’y avait que le vent pour passer son onguent sur leur peau et jouer sa partition dans les futaies.

 Des gnomes, des elfes ou des lutins apparurent soudain dans les feuillages, tels des loupiotes surprenantes suspendues dans les espaces vierges. Il fallait maintenant concevoir ce qui n’était pas concevable.

 Marie dit qu’il s’agissait des esprits des défunts qui leur faisait cortège.

 - Les esprits des défunts ?

 - Oui, mais il ne faut pas avoir peur, ils sont bienveillants !

 l’homme éclata d’un rire sonore, comme pour exorciser ses démons, faire de ce spectacle une farce, une comédie de bouffons. Il dit qu’il s’agissait de hulottes, ou quelque chose d’approchant, il ajouta que Marie avait beaucoup d’imagination, mais ce n’était qu’une rebuffade... Au fond de lui, il avait l’intime conviction que ces lumières diffuses, irréelles, étaient des âmes, et l’une d’elles, sans doute celle de Catherine, brillait davantage que les autres, rien que pour eux.

 Ils s’étaient arrêtés de marcher, le souffle coupé par l’émotion : devant eux, dans le camaïeu du soir, dormait le chêne.

 Pierre ne comprenait pas pourquoi son corps tremblait de la tête aux pieds, pourquoi la douleur l’étreignait au spectacle de cet arbre couché.

 La lune s’était lavée de toute impureté et éclairait toute chose d’une lumière diaphane.

 Le temps s’était arrêté. Les horloges avaient cessé leurs tic-tac.

 Un silence, puis : “tu sais, papa, je suis heureuse que tu sois venu...”

 “Moi aussi, je suis content d’être là...”

 Les deux silhouettes attendirent que le fusain du faiseur d’estampes ait fini de les croquer, puis se mirent de nouveau en mouvement.

 Marie s’agenouilla doucement devant le chêne sur le tapis d’humus, elle était une fleur de mai, une goutte de pluie, un matin bleu. Elle avait le regard qu’ont tous les enfants.

 L’homme se tenait en retrait derrière elle, se balançant d’avant en arrière, comme hypnotisé. Ce à quoi il assistait ressemblait à un rite sacré, réservé aux initiés. 

 Il pensait aux feux follets suspendus dans le vide, à la magie des lieux, à l’espace infini de la nuit, du ciel, et du si grand univers. Il ressentit le lien entre l’infiniment petit et l’infiniment grand, entre cet arbre, Marie, Catherine, et même le souffle du vent, porteur de pollen.

 C’est à cet instant précis que l’évènement eut lieu : tout commença par un murmure, un infime chuchotement venu des lumières évanescentes, qui se mit à enfler, enfler jusqu’à devenir la musique de milliers de voix réunies, embellies, chantant à l’unisson.

 Pierre ferma les yeux, jamais il n’avait entendu quelque chose d’aussi somptueux, un chant hallucinant et surgi de nulle part.

 Puis, il entendit la pluie tomber et l’orage monter de nouveau.

 Un coup de tonnerre, suivi d’un éclair le firent sursauter et rouvrir les yeux : Marie et l’arbre furent pris dans le flash, comme photographiés, allumés, incendiés.

 Les voix se turent, l’homme assista à la fusion.

 Parce qu’il y eut une fusion entre l’arbre et l’enfant...

 Leurs deux corps se rapprochèrent dans le clair-obscur jusqu’à ne former qu’une seule entité parfaitement homogène.

 Ils se mélangèrent, sève et sang, rouille et or, écorce et peau, miels, cuirs, germes, rosées, salives, balbutiements, goélands et champs de boue, nébuleuses et chevaux d’écume, mémoire de la mer et mémoire de la terre... Musique du ciel et des racines.

 C’était comme si l’âme de Rodin pétrissait sa glaise dans un atelier géant, il y avait ses mains invisibles qui mariaient toute la chair et le bois vivants sur un socle de sève chaude.

 Et la pluie tombait, s’épanchait, ruisselait sur l’œuvre, cherchant son chemin dans les torrents de lave, les volcans en feu, les plus infimes veinules.

 Alors, à force d’être pétrie, composée, amenée à sa vérité, la fusion devint parfaite.

 Du néant, un arbre avait jailli. Il était devenu le plus beau chêne que comptait le bois, large et feuillu, haut de cent pieds au moins.

 Sur l’écorce, s’inscrivait le linéament du visage de Marie, et le long du tronc, biseauté à même le bois, sa silhouette gracieuse et dans le cœur du vieux revenu à la vie, coulait son sang.

 Mais le plus étrange, qui remplit Pierre d’un bonheur sans égal, ce fut de reconnaître dans une fraction de seconde, les yeux de Catherine ébauchés dans une poussière de temps juste avant la naissance, et ces yeux tant aimés lui souriaient.

 ***

*

Parce qu’il fallait s’en aller, il remonta le chemin, et devant lui, sur le tapis d’herbe mouillée, une petite fille immobile le regardait.

 Ses cheveux d’ange volaient avec le vent et ses yeux brillaient d’un éclat fantastique.

Une goutte de sueur perlait sur son front, comme si elle venait de courir.

- C’est toi, Marie ? Murmura Pierre.

 - Oui, je t’attendais.

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