Le Buffet des Vanités - Concours Festin Cru

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La galerie était bondée. De petits groupes de gens s’y amassaient, et toutes les conversations tournaient autour de Lui, l’artiste qui les avait conviés dans l’endroit le plus « in » de la ville, et qui osait ne rien présenter. Rien. Les murs étaient vierges, le sol d’un blanc immaculé. Alors que l’on débattait de la présence de l’artiste ou de l’œuvre qu’il tenait apparemment à cacher, certains faisaient grise mine. Les acheteurs en particulier. Collectionneurs de tous poils, ils mettaient toujours un point d’honneur à posséder au moins une toile du dernier artiste à la mode. Or c’était lui, Andy Delgado, l’artiste le plus en vue à New York. Ses œuvres étaient dérangeantes, parfois crues, mais elles étaient si belles dans la débauche de violence qu’elles représentaient…

Pour ces personnes, qui scrutaient les murs à la recherche de quelque mise en scène cachée, il ne restait que le buffet. La grande table courrait contre l’un des murs de la galerie, et était entièrement recouverte des mets les plus raffinés, et en quantité gargantuesque. Entre les canapés aux saveurs exotiques et les petits fours français, les coupes de champagne et les bouteilles de grands crus attendaient sagement. Techniquement, le vernissage ne commençait qu’en présence de l’artiste ou du propriétaire de la galerie, après un petit discours de circonstance. Or personne n’avait encore vu ni l’un, ni l’autre. Certes, il était de notoriété publique qu’Andy Delgado ne se montrait que rarement au public, mais Donald Gayde avait pour réputation, lui, d’être un hôte des plus aimables et à la compagnie agréable.

Alors que l’impatience commençait à naître dans la galerie, un serveur fit son entrée. A sa suite, cinq autres hommes entrèrent, vêtus des smokings propres de leur profession. Un à un, ils s’emparèrent de plateaux, y disposèrent des coupes de champagne et des verres de vin et commencèrent à virevolter entre les invités. Malgré l’absence des acteurs principaux de la soirée, le début du service marqua le coup d’envoi de la soirée. Le buffet fut pris d’assaut et les conversations prirent un tour beaucoup plus aimable. On passa de « Quel rustre, ce Delgado ! Nous inviter pour nous montrer le blanc des murs ? Et absent avec ça ! » à des refrains savamment étudié sur le génie de l’artiste et de son vernissage d’un nouveau genre. L’on discourait avec grandiloquence de la pertinence de l’absence dans l’art, ou encore du renouveau des galeries d’art et de l’attrait que pouvait susciter pareille exposition qui, il fallait l’admettre, ne coûtait pas cher en installation et en scénographie. Mais beaucoup plus en traiteur.

Appuyé contre un mur, une coupe à la main, Marc Schroder, éminent critique d’art, était en pleine conversation avec une exquise jeune femme en robe rouge qui répondait au doux prénom d’Anna-Line.

– C’est la première fois que j’assiste à ce genre de manifestation, expliquait-elle avec toute la candeur de ses vingt ans passés. Je suis venue pour les cours, je me passionne pour l’œuvre de Monsieur Delgado.

– Ah oui ? Dans ce cas, sans doute avez-vous lu quelques-uns de mes articles. En tout cas, c’est un plaisir de vous rencontrer, Mademoiselle.

Il la gratifia d’un sourire charmeur qui ne la laissa pas insensible. Il faut dire que Marc était particulièrement bel homme, avec sa tignasse blonde qui ne tenait pas en place et son costume sombre qui rehaussait le vert pâle de ses yeux.

– Appelez-moi Anna-Line. Cela dit, pour revenir à notre sujet, j’avoue que cette… exposition me laisse perplexe.

– Delgado est un homme particulièrement atypique et il est difficile de prévoir à l’avance ce qu’il aurait pu produire. Ses précédentes expositions et les scandales qui en ont découlés nous l’ont particulièrement bien montré, vous ne trouvez pas, vous qui l’avez étudié ?

La jeune femme se souvenait très bien de ces expositions qui avaient forgées la réputation quasi inhumaine de l’artiste. Entre ses toiles peintes – selon la légende urbaine – avec un sang humain, ou l’exposition de chairs en putréfaction peintes, on ne pouvait pas vraiment dire que l’artiste n’était pas coutumier des scandales. Mais de la même façon que l’on révérait un Caravage assassin, la violence qu’il dégageait et la crudité de son œuvre avait à la fois un effet répulsif et attractif. Bien que tous s’accordaient à dire qu’il n’y aurait sans doute jamais de place dans un musée pour quelqu’un comme Delgado, les galeries les plus branchées de New York s’arrachaient ses toiles et sa collaboration.

– Ce que je veux dire, reprit Anna-Line après quelques secondes de réflexion, ce n’est pas l’absence d’œuvres qui me dérange. C’est tout ce blanc.

– Ce blanc ? répéta Marc, surpris.

– Oui. Les murs, le sol, le plafond. Tout est blanc, vierge. C’est trop lumineux pour être la volonté de l’artiste. Pas assez de rouge… Enfin, je me trompe peut-être. C’est mon premier vernissage, je ne sais pas comment ça se passe. Un happening est en préparation, peut-être. Non ?

D’un coup, comme frappé par l’évidence, Marc voyait la galerie différemment. Tout ce blanc n’était, en effet, pas du goût de Delgado. Encore moins si le galeriste lui avait donné carte blanche. Ce-dernier n’était d’ailleurs toujours pas là. Alors que la soirée avait commencée depuis deux heures maintenant. Les serveurs continuaient leurs danses autour des convives, remplissant les verres, servant les petits fours, ou réapprovisionnant le buffet qui attirait toutes les convoitises. Anna-Line avait raison, tout ça ne ressemblait pas du tout à l’artiste. Mais alors… qu’avait-il préparé pour ce qu’il avait appelé « son plus grand chef d’œuvre » ?

Derrière ses écrans, il attendait, un sourire aux lèvres. La préparation était l’étape la plus importante et la plus prenante de son œuvre. Mais il ne pouvait s’empêcher de fantasmer sur le résultat, la joie de voir fleurir et aboutir sa grande œuvre. Deux heures s’étaient écoulée depuis le début de la phase préparatoire. Son public devait être prêt à tout admettre,  à tout voir, prêt à tout, comme il l’était lui-même.

Car bientôt, le festin allait réellement commencer !

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